Eugène Sue

Peinture Eugène Sue Eugène Sue

 (1804-1857)

Dossier

Le roman selon Eugène Sue

Écrire le présent : Eugène Sue et le roman, par Étienne Poirier, 2021

À quelques mois du début de la publication de son plus grand succès populaire, Les Mystères de Paris, Eugène Sue, qui termine alors la rédaction de Mathilde, écrit à son ami Ernest Legouvé : « J’ai reçu plus de trente ou quarante lettres depuis deux mois, beaucoup plus en éloges qu’en blâmes. Enfin je suis trop content de ce succès en cela qu’il sera, je le crois, éphémère, mais je n’ai jamais été très friand de vivre dans l’avenir, vous le savez.[1] » Bien qu’on puisse y voir la marque d’une modestie trop appuyée de la part du romancier, il faut tout de même lui donner raison : ses succès, pourtant nombreux et importants au cours de la première moitié du XIXe siècle, ont été rapidement oubliés, au point où il est aujourd’hui difficile de croiser des lecteurs contemporains de son œuvre. En fait, l’absence de postérité de Sue fait écho à son désintérêt à l’idée de « vivre dans l’avenir ». C’est plutôt en tant que romancier profondément ancré dans le présent qu’il fait sa marque : soucieux de refléter les intérêts actuels de ses lecteurs et de réussir à opérer, par le biais de ses ouvrages, à des transformations concrètes au sein de la société, celui dont les œuvres se publient à mesure qu’il les écrit développe une pensée du roman assez flexible, se modifiant à mesure que les conditions d’écriture et de publication évoluent. À la lecture de ses écrits personnels et de ses préfaces, il semble que l’art romanesque constitue, pour Sue, une forme influencée par l’esprit du temps dont la capacité à s’engager dans le présent est le critère principal.

Un survol rapide de la production littéraire d’Eugène Sue, de 1830 à sa mort subite en 1857, étonne par la grande variété de formes romanesques auxquelles l’auteur s’est adonné au cours de sa vie. Ancien soldat de la marine, il débute sa carrière littéraire par la publication de romans maritimes, parmi lesquels Plik et Plok, Atar-Gull, La Salamandre et La Vigie de Koat-Ven, pour se tourner, dans la seconde moitié des années 1830, vers les romans historiques (Deleytar, Deux histoires, Jean Cavalier) et les romans de mœurs (Cécile, Arthur, Mathilde). Son plus grand succès arrive avec sa série de romans sociaux dans les années 1840, inaugurée par Les Mystères de Paris et poursuivie avec Le Juif Errant, Martin, l’enfant trouvé, Les Sept péchés capitaux et Les Mystères du peuple, grande fresque historique débutée en 1849 dont la publication est interrompue par le coup d’État de 1851 et qui ne sera terminée qu’en 1857. Les premières années du Second Empire marquent un tournant dans la carrière de Sue, ancien député de la Deuxième République désormais retiré à Annecy, qui se tourne vers l’écriture de romans moraux à la fin de sa vie, dont Fernand Duplessis, Gilbert et Gilberte ou La Famille Jouffroy. Sans doute signe de son inscription si prégnante dans le temps présent, très peu de ces romans sont toujours réédités aujourd’hui.

Le roman au présent.

Adoptant successivement plusieurs modes qui touchent le genre romanesque dans la première moitié du siècle, Eugène Sue conserve une perspective très large sur la forme de ses romans, qui évolue tout au long de sa carrière. En cela, il incarne adéquatement l’écriture de romans « au présent », c’est-à-dire généralement en phase avec les intérêts de ses lecteurs. Ainsi, il est peu surprenant que ses influences soient le plus souvent ses contemporains qui s’adonnent à l’écriture du même type d’œuvre que lui. James Fenimore Cooper, maître du roman d’aventures et des récits maritimes, est cité dès la préface de Plik et Plok, premier volume publié par Sue en 1831 : « Cooper, dans ses admirables romans, a peint cet homme d’une manière aussi large que pittoresque. Il a vivement excité la curiosité, l’intérêt pour des mœurs dont les détails contrastent rudement avec ceux de notre vie citadine.[2] » L’admiration que lui porte Sue est répétée dans la dédicace qui lui est destinée au début d’Atar-Gull et dans la lettre qu’il lui écrit la même année :

Plusieurs écrivains, plus bienveillants que justes, m’ont fait, dans quelques journaux, l’insigne honneur de comparer un de mes essais de jeune homme à vos imposantes et admirables créations. Je ne saurais, Monsieur, accepter un tel éloge pour une œuvre aussi imparfaite; mais il est vrai de dire que l’espoir de mériter plus tard un si glorieux parallèle par de longs et consciencieux travaux sera le but constant de mon ambition.[3]

Si l’on peut difficilement douter de la sincérité de cet hommage, il faut pourtant reconnaître que ces « longs et consciencieux travaux » seront finalement de courte durée, puisque l’intérêt de Sue pour le genre maritime ne sera que temporaire. Désireux de le voir émerger dans la préface de Plik et Plok en 1831, il se réjouit déjà l’année suivante, lors d’une réédition du même volume, de son gain en popularité :

En comptant sur une active coopération dans la carrière où je m’aventurais le premier, je ne m’étais pas trompé; déjà des hommes de savoir et de talent ont consacré leurs veilles à la littérature maritime : elle s’apprivoise, se popularise, son langage n’effraie plus, on s’y habitue, on la comprend, - puis enfin l’intérêt viendra; aujourd’hui elle ne fait qu’amuser, plus tard elle instruira; des frivoles romans on voudra peut-être passer à l’examen des hommes et des choses de cette marine si courageuse, si forte, si belle, si active, si puissante.[4]

La même année, dans la préface de La Salamandre, il annonce son souhait de se tourner vers le roman historique :

En tâchant d’introduire le premier la littérature maritime dans notre langue, j’ai dû toucher à toutes les parties de ce genre. […] La première partie de ma tâche est donc remplie. J’ai tenté, dans Kernok[5], de mettre en relief, de prototyper le Pirate; dans El Gitano[6], le contrebandier; dans Atar-Gull, le négrier; dans La Salamandre, le marin militaire. Si les événements et le temps me le permettaient, mon but serait maintenant de faire mouvoir, au milieu d’événements historiques, ces hommes dont on connaît, je crois, les types principaux. Telle serait l’histoire maritime dont on a déjà parlé, et qui embrasserait toute la marine française, depuis le XVIe siècle jusqu’au XIXe, dans une série de romans historiques, dont quelques-uns sont déjà ébauchés[7].

Le passage du roman maritime au roman historique se fait donc tout aussi naturellement que rapidement pour Sue, attentif aux grands courants littéraires qui touchent la France à cette époque. En 1834, il confirme son désir de se consacrer à ce type de roman : « Aussi m’occupai-je en ce moment d’une de nos phases maritimes les plus glorieuses et peut-être les moins connues par leurs résultats inespérés : - je veux parler de notre guerre dans l’Inde en 1780, - sous les ordres du bailli de Suffren. Tel sera du moins le sujet de la Tour de Koat-Ven, roman historique qui, je crois, paraîtra bien prochainement.[8] » Son admiration est alors dirigée vers Walter Scott, « cet Homère des temps modernes dont personne plus que moi n’étudie, ne vénère, n’admire la puissante création.[9] » Tout comme pour les romans maritimes, cependant, son intérêt demeure temporaire et, lorsqu’il passe à l’écriture de romans sociaux, c’est à George Sand qu’il témoigne son admiration, dans une lettre de 1843 : « Mon plus grand triomphe a été de lire dans un journal, que (de bien loin sans doute) je suivais Madame Sand dans une vie sociale qu’elle avait si glorieusement ouverte.[10] » Quand il sent le besoin de rejoindre les populations rurales avec ses ouvrages, c’est à nouveau vers George Sand, alors dédiée à l’écriture de romans champêtres, qu’il se tourne pour des conseils :

Vous connaissez comme moi, mieux que moi les paysans, et si vous approuvez la forme de cet ouvrage, ce sera pour moi un grand encouragement si vous la critiquez au contraire, il sera temps de faire les modifications nécessaires à l’œuvre dont je m’occupe à cette heure. […] J’ai été bien souvent près de me décourager en lisant dans Le Crédit la Petite Fadette, chef-d’œuvre de grâce, de sensibilité, de bon sens et d’une forme si simple et si naïve. Voilà le seul vrai langage que l’on doive et puisse parler aux gens rustiques. Mais c’est horriblement difficile, vous le jugerez par la vanité de mes efforts[11].

Ces passages successifs d’une forme romanesque à une autre témoignent de la forte impression du présent sur le travail de Sue, qui se conforme bien plus aux tendances littéraires actuelles qu’il ne tente d’en instaurer de nouvelles. Cette écriture « au présent » est cependant aussi marquée par le contexte politique, particulièrement instable dans la dernière partie de sa production romanesque. À la suite des révolutions de 1848, le romancier se tourne vers l’écriture d’une grande fresque historique, Les Mystères du peuple, qui devait témoigner des transformations politiques de la France depuis les origines jusqu’à leur aboutissement avec l’instauration durable de la démocratie : « Voici en deux mots le but précis de mon ouvrage : la marche sociale et ascendante du peuple, partant de l’esclavage pour en arriver où il en est aujourd’hui, à la souveraineté. En d’autres termes, le titre que je donnerai à l’ouvrage sera celui-ci : Histoire d’une famille du peuple depuis les Gaules jusqu’à nos jours, ou Esclave et souverain.[12] » Lorsque le régime politique change à la suite du coup d’État de 1851, Sue modifie à nouveau – non sans y être contraint, cette fois – la forme et le propos de ses romans : « Le gouvernement de Sardaigne verrait-il quelque inconvénient à ce que le même journal publie de moi une œuvre purement, absolument littéraire; dans laquelle il ne serait question ni de prêtres, ni d’histoire, et qui serait simplement, j’en prends l’engagement d’honneur, tout ce qu’il y a de plus inoffensif en étude de mœurs?[13] » De même, son récit sur les transportés en 1853 est écrit en rapport direct avec la situation qui le préoccupe à ce moment : « J’ai dû écrire ce livre avec une extrême modération. Voici pourquoi : le produit de cette publication est destiné à venir fraternellement en aide à un grand nombre de mes chers compatriotes, réfugiés dans les États Sardes, en Belgique ou en Suisse, et que la proscription a privé des ressources de leurs travaux habituels.[14] »

Il faudrait se garder de voir en ces changements de forme romanesque, tout de même assez importants, un désir de rupture sans cesse renouvelé. Comme l’explique Sue au sujet des romans maritimes, qui semblent mener naturellement aux romans historiques, les changements de forme témoignent plutôt d’une grande flexibilité associée au genre, qui se module selon les besoins, les goûts et les intérêts du romancier, lui-même influencé par les tendances contemporaines. Les transformations répétées du genre, chez Sue, se rattachent tout de même à une constante : celle de garantir au roman une pertinence immédiate dans la société et de lui trouver une utilité directe. Loin de privilégier une forme durable ou fixe, le romancier reconnaît que ses propres ouvrages puissent être facilement oubliés, comme en témoigne une lettre de 1850 où il annonce aux lecteurs des Mystères du peuple un roman-synthèse de quelques-uns de ses ouvrages précédents : « Veuillez, je vous prie, s’il vous paraît mériter quelque souvenir, ne pas oublier le personnage de Martin; j’espère que vous le retrouverez, dans un ouvrage destiné, selon ma pensée, à compléter les Misères des enfants trouvés, Les Mystères de Paris, le Juif errant, les Mystères du peuple. Ce livre aura pour titre : Les Mystères du monde Ou L’Esclavage, le prolétariat et la misère chez tous les peuples en 1850.[15] » Le projet, qui ne verra jamais le jour, est tout de même représentatif du regard que porte le romancier sur ses ouvrages, où, pour demeurer pertinents, les personnages et le propos des romans précédents se doivent d’être réactualisés dans une nouvelle œuvre qui, à son tour, devra décrire la société « au présent ».

Le roman dans le présent.

Malgré une conception très flexible et changeante de la forme romanesque, Eugène Sue demeure attaché, tout au long de sa pratique, à un aspect central et fondamental à sa vision du roman, soit celui de s’intégrer pleinement dans la société. Si la forme de ses œuvres varie, leur contenu doit toujours être « dans le présent », en interaction directe avec les préoccupations politiques et sociales qu’il soulève. Cette vision du roman qui doit être « utile » à la société se conçoit le mieux par le projet qu’il élabore aux débuts de la Deuxième République : « Au point de vue démocratique, l’on doit inévitablement s’occuper de fonder des bibliothèques communales. […] Beaucoup de ces publications élémentaires pourraient être illustrées, tous les genres de littérature et conséquemment toutes les aptitudes trouveraient facilement place dans de pareils travaux, depuis l’histoire jusqu’à l’apologue ou au conte moral.[16] » La valorisation de l’utilité des œuvres, quelle que soit leur forme, apparaît dès lors comme un aspect fondamental du rôle de la littérature pour le romancier socialiste. C’est d’ailleurs par ce projet de bibliothèques, dont le renouvellement des titres est essentiel afin de demeurer utile, que Sue fait mention pour une rare fois d’un legs : « Cette bibliothèque, restant en outre sous la direction de l’État, la propriété d’une caisse de secours, sorte d’héritage que les écrivains de notre génération légueraient aux écrivains des générations à venir.[17] » On voit là les traces de ce désir, pour le romancier, d’être ancré dans le présent et d’écrire des œuvres qui puissent résonner directement avec la vie de ses lecteurs.

Cette préoccupation se trouve déjà dans ses premiers romans maritimes. Pour expliquer son choix de se tourner vers l’écriture de ces œuvres, Sue mentionne d’abord l’absence de reconnaissance publique des exploits de la marine française. Le roman doit ainsi contribuer à régler cette injustice perçue : « Parce que la plupart des hommes croient à ce qu’ils lisent; parce que les récits de nos victoires sur mer, colorés en littérature, poétisés, exagérés, peut-être, eussent fini par nous donner à nous-mêmes une idée de notre importance en marine.[18] » Or il ne s’agit pas que de faire rayonner la marine, puisque les ouvrages doivent aussi influencer la prise d’actions politiques concrètes : « Alors, peut-être, des hommes de conscience et d’étude feront pour l’économie politique ce que nous avons fait pour la littérature; ils consacreront quelque temps de leur vie à l’examen des besoins, de l’existence des marins; ils verront par eux-mêmes, ils observeront les faits et la nature, afin de mettre en harmonie les lois et les habitudes maritimes.[19] » Ce désir d’agir dans le présent est d’ailleurs indissociable des convictions sociales profondes qui habitent l’auteur et qu’il tente d’exprimer dans ses romans. Pour expliquer le propos de La Vigie de Koat-Ven, Sue dit vouloir dénoncer, comme il l’avait fait dans ses ouvrages précédents, le mal du siècle qui touche son époque : « Il m’a paru qu’aujourd’hui le trait le plus saillant et le plus arrêté de notre physionomie morale était un désenchantement profond et amer, qui a sa source dans les mille déceptions sociales et politiques dont nous avons été les jouets, qui a sa preuve dans le matérialisme organique et constitutif de notre époque[20] ». Partageant dans cet extrait l’opinion de nombreux écrivains de sa génération, il explique la nécessité de le représenter par l’exposition d’un principe qui lui est fondamental : « c’est que la manifestation d’une vérité, si décevante qu’elle soit, peut toujours servir d’enseignement moral à l’humanité.[21] »

Le souci du romancier d’intégrer les préoccupations du présent à ses œuvres se fait le plus souvent par le rejet de l’ « illusion » au profit de la représentation du « vrai ». Ainsi, toujours à propos de Koat-Ven, Sue se justifie de représenter le réel tel qu’il le perçoit : « Vous voulez des illusions dans l’art; mettez-en d’abord dans les mœurs; car l’art n’est, pour ainsi dire, que l’esprit, que l’expression morale du corps social…[22] » Cette défense de la vérité revient constamment pour expliquer ses ouvrages. À propos d’Arthur, il écrit :

Le personnage d’Arthur n’est donc pas une fiction.., son caractère une invention d’écrivain; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement, presque toutes les particularités sont vraies. […] Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du monde, parmi lesquels on la voit agir, l’auteur de ce livre en reconnaît d’avance la pauvreté stérile; mais il pense que les mœurs et la société d’aujourd’hui n’en présentent pas d’autres, ou du moins il avoue n’avoir pas su les découvrir.[23]

Lors de l’écriture des Mystères du peuple, Sue accompagne son ouvrage de lettres aux abonnés où il justifie le contenu de son roman par des preuves historiques, comme il l’explique dès la première de ces lettres :

Quelque confiance vous daignez accorder à ma parole, vous trouverez dans les prochains récits, des faits si étranges, si extraordinaires, souvent même si monstrueux, je dirais presque si peu croyables, que sans l’irrécusable autorité historique, dont je les accompagnerai, le lecteur le plus favorable à cet ouvrage, pourrait croire, non sans doute que je l’ai voulu tromper, mais qu’entraîné par mon imagination de romancier j’ai exagéré les faits au-delà des limites du possible, afin de les rendre plus saisissants. Je n’aurai pas cette crainte, lorsque la citation historique textuelle, irréfragable, servant pour ainsi dire de poinçon, de contrôle à mon récit, prouvera du moins que quelle que soit sa valeur il est pur et sans alliage.[24]

À Fanny Dénoix, qui adapte Les Mystères de Paris en vers, Sue s’excuse des scènes de violence contenues dans son livre en invoquant à nouveau ce besoin de réalité : « Pardon de ces nuages, de ces taches de sang, de ces horreurs, mais l’inexorable réalité est là qui me pousse et me domine[25] ».

S’il est dominé par le réel de la même façon qu’il sent le devoir d’exprimer le mal de son époque, c’est parce que la réalité lui paraît souvent porteuse d’un enseignement pour le présent, tel qu’il l’avance encore dans la préface de Fernand Duplessis : « Rien dans ces pages n’annonce l’écrivain; ce n’est pas une œuvre d’art; c’est, si cela peut se dire, une réalité souvent brutale; mais dans la pensée de l’auteur[26] (et je la partage) cette réalité doit avoir son enseignement moral.[27] » C’est qu’au-delà du désir de représenter la réalité aussi fidèlement que possible, les romans doivent trouver une utilité concrète dans la société. Cette conviction, dont on retrace les sources dans la critique d’art que pratique Sue au début de sa carrière : « À mon sens, le beau entraîne avec lui l’idée de l’utile[28] », est fréquemment convoquée pour expliquer l’utilité d’écrire ses ouvrages. Dans une lettre à George Sand, il répète à nouveau ce principe, qu’il lie encore à la question de la vérité : « S’il y avait quelque mérite dans l’ouvrage peut-être serait-il dans sa tendance utile et dans la peinture de quelques caractères que j’ai tâché de rendre aussi vrais que possible.[29] » Un même rapprochement est effectué dans une lettre à Jules Michelet, où les enjeux du monde de l’éducation qu’il souhaite dépeindre[30] doivent être, encore, à la fois utiles et vrais :

Dans le roman que je publie maintenant, j’ai tâché de peindre, et de mettre en action la vie misérable et dévouée de l’instructeur primaire, et de montrer ce qu’il pourrait et devrait être dans une société qui se préoccuperait avant tout de l’éducation. […] Serez-vous assez obligeant pour me faire savoir où je pourrais me procurer le travail de monsieur Lor[r]ain? J’y trouverais j’en suis certain des faits qui par analogie pourraient prouver la réalité de ce que l’on considèrerait comme une fiction?[31]

Chez Sue, cependant, ce principe de vérité et d’utilité ne relève pas d’une idéalisation de l’art romanesque ou d’une réflexion sur la profondeur philosophique de son œuvre. Au contraire, il prend une valeur très pragmatique à partir des Mystères de Paris où il s’agit véritablement d’engager des réformes sociales profondes et durables par le biais du roman. Aussi le récit, qui décrit les milieux pauvres de Paris, est l’occasion de présenter des projets de réforme sociale. Dans une lettre à Jules Vinçart, il écrit, à propos d’une institution créée dans le roman pour venir en aide aux désœuvrés : « Serez-vous assez bon pour me dire ce que vous en pensez ou me faire savoir les modifications que vous y croyez convenables et me dire enfin si une telle fondation aurait une utilité réelle pour la classe ouvrière.[32]» Si l’utilité du roman est encore mentionnée, c’est dans le but de voir les innovations suggérées adoptées dans la réalité. À propos de la situation dans les hospices, il défend avoir trouvé une solution, illustrée dans le roman, aux problèmes qui les touchent : « Je suis ravi que la pensée des commissaires ou inspecteurs des hôpitaux vous paraisse pratique. J’ai tâché à côté de l’abus d’indiquer le remède et je crois que j’avais pensé à peu près juste.[33] » C’est donc une vision très « pratique » du roman qui se dégage, où toute distinction avec la réalité est absente de la pensée de Sue, qui souhaite plutôt engager des changements concrets par le biais de ses œuvres. Les enjeux de forme ou de composition sont toujours subordonnés à ce principe d’utilité des ouvrages, comme l’écrit le romancier dans la dédicace du Juif Errant :

Je n’oublierai jamais comment vos excellents travaux, fruits d’une longue et habile expérience, m’ont servi pour mettre çà et là en relief et en mouvement (dans ma modeste sphère de conteur) quelques faits consolants ou terribles se rattachant de près ou de loin à la question de l’organisation du travail, question brûlante, qui dominera toutes les autres, parce que, pour les masses, c’est une question de vie ou de mort.[34]

On comprend toutefois plus aisément l’importance accordée à ce principe dès que l’on constate que certains changements suggérés par Sue dans ses romans se sont réalisé dans les années qui ont suivi. Son idée de « banque des pauvres », par exemple, qui fournirait une aide immédiate aux plus démunis est reprise : « On m’écrit de Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes s’occupent de réaliser dans ces deux villes mon projet d’une Banque de prêts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu’un qui fait ici l’usage le plus généreux et le plus éclairé d’une immense fortune, m’a donné, au sujet d’une fondation pareille pour Paris, les plus encourageantes espérances.[35] » Pourtant, pour Sue, d’autres actions, concrètes, devraient aussi être tirées de son ouvrage :

Souhaitons maintenant, monsieur, qu’un législateur véritablement ami du peuple prenne en main les questions relatives : À l’établissement d’avocats des pauvres; À l’abaissement du taux exorbitant de l’intérêt prélevé par le Mont-de-Piété; À la tutelle préservatrice exercée par l’État sur les enfants des suppliciés et des condamnés à perpétuité; À la réforme du Code pénal à l’endroit des abus de confiance; Et peut-être ce livre, attaqué encore récemment avec tant d’amertume et de violence, aura du moins produit quelques bons résultats. [36]

L’utilité du roman et sa capacité à agir dans la société pousse même Sue à refuser de se présenter comme député, pendant la Deuxième République, sous prétexte qu’il sera plus utile en complétant plus rapidement Les Mystères du peuple : « Il m’est sans doute très pénible de ne pouvoir, en cette circonstance, répondre à la confiance que mes concitoyens daignent me témoigner; ma seule consolation est de penser que les travaux qui m’obligent à décliner un grand honneur ne seront peut-être pas tout à fait perdus pour la cause démocratique et sociale, à laquelle je me suis voué depuis des années.[37] » Quelques mois plus tard, après avoir été élu sans s’être porté candidat, c’est toujours par le biais du roman qu’il s’adresse à ses é-lecteurs, les deux rôles semblant se confondre naturellement : « la mission de représentant du peuple, jointe aux travaux incessants, indispensables à la continuation des Mystères du peuple, que vous accueillez avec une si constante bienveillance, m’impose de nouveaux devoirs; mais je trouverai la force de suffire à ma double tâche, dans vos encouragements, et dans mon dévouement inaltérable à l’opinion démocratique et sociale qui m’a honoré de sa confiance.[38] »

Si l’impact que peuvent avoir les romans sur la société est grandement compromis par le coup d’État et l’instauration du Second Empire, il est toujours impossible, pour Sue, d’écrire un ouvrage dénué d’une quelconque utilisé. Dans La Marquise d’Alfi, c’est donc l’agriculture et le tourisme d’Annecy, où réside alors Sue, que le roman cherche à promouvoir : « mes vœux seraient comblés, si la lecture de l’œuvre que je publie pouvait engager quelques touristes, quelques paysagistes amoureux de leur art, quelques personnes ayant le goût de l’agriculture, à visiter les magnificences de cette contrée, qui joint à la grandeur et à la variété des sites alpestres, une fertilité merveilleuse et une science agricole très avancée.[39] » Le roman s’écrit donc encore dans le présent, l’auteur demeurant entièrement investi de la réalité qu’il tente de transformer tout en rédigeant. Il reste à l’écart de l’invention ou de l’illusion, dont il diminue toujours la part dans son travail, comme il écrit dans la préface de La Famille Jouffroy, véritable résumé de sa vision de la fonction du roman :

Nous l’avouons ici sincèrement, il nous serait maintenant impossible d’entreprendre une œuvre littéraire sans être soutenu par cette espérance, décevante peut-être : que de cette œuvre il ressortira un enseignement, et qu’après l’avoir lue, le lecteur sentira se raffermir en lui son amour du juste et du bien, redoubler son horreur du mal et de l’iniquité, augmenter son mépris pour la bassesse, le parjure, le mensonge et l’hypocrisie. Imaginer une fable, entasser événements sur événements, créer des personnages, réaliser des types, mettre en relief des caractères vrais, humains; leur prêter à chacun ses passions, son langage, ses actes, tout cela nous paraît être une œuvre stérile, si le seul résultat est d’entraîner le lecteur d’aventure en aventure, et si, arrivant au terme de ce voyage à travers les espaces de l’imagination, il ne se trouve pénétré davantage de certaines idées éternelles[40].

Le roman au quotidien.

On ne se surprendra pas donc pas de constater, comme l’indique la citation précédente, qu’Eugène Sue demeure assez allusif quant à ses propres stratégies de composition ou aux aspects formels de ses romans, les questions d’utilité primant toujours sur la forme, dans ses écrits. On y retrouve plutôt de multiples mentions de son absence de talent, que le romancier justifie d’ailleurs en expliquant que ce n’est pas là l’objectif de ses ouvrages : « À défaut de talent, on trouvera du moins dans mon œuvre de salutaires tendances et de généreuses convictions[41] »; « Quant à la partie d’art, j’ai tant d’imperfections et de défauts comme artiste, que je fais bon marché de tout, mais l’intention, mais l’idée se transforme en acte […], voilà ce qui me rend très heureux et très fier[42] »; « Je vous demande grâce d’avance, Madame, pour le manque absolu de forme, de style et de lyrisme que vous remarquerez dans ce livre. Il y a longtemps que je suis convaincu par l’expérience que ces rares qualités me faudront toujours.[43] » Il reconnaît d’ailleurs assez tôt, dans une lettre à Théophile Gautier, son manque de style, qui lui paraît impossible à corriger : « Je sais, je sais que c’est surtout le style qui me manque, mais je puise dans votre approbation à vous un nouveau désir, une nouvelle espérance de mieux faire, quoique cette tâche me semble de la plus extrême difficulté.[44] »

C’est que Sue distingue, dès ses premiers écrits, le corps de l’âme du roman, faisant toujours primer le second sur le premier dans sa pratique : « Il doit y avoir, je pense, dans toute composition littéraire, deux parties bien scindées. D’abord le drame, la fabulation, le pittoresque, le descriptif, que l’on pourrait appeler le corps de l’œuvre, ou sa partie matérialisée. Puis, suivant la même comparaison, la donnée morale et philosophique, qui serait l’âme, la pensée de cette œuvre, autrement dit, sa partie spiritualisée[45] ». Il ne fait nul doute que, chez Sue, la partie matérialisée de l’œuvre demeure toujours secondaire. C’est peut-être pourquoi il rejette si ouvertement tout mouvement artistique dont les débats lui paraissent futiles. En début de carrière, il n’hésite pas à se distancer de la querelle des romantiques et des classiques, répondant à un de ses critiques : « Il y aurait vu que je ne comprenais pas ce que voulait dire classique ou romantique; que je ne connaissais que deux genres : le bon et le mauvais, le vrai et le faux; qu’enfin je n’attachais aucun sens à ces mots élastiques dont chaque parti étend ou rétrécit l’acception, suivant l’urgence du moment.[46] » De même, vers la fin de sa vie, c’est sans surprise qu’il rejette véhémentement la doctrine de l’art pour l’art : « Plus nous avançons dans la vie […] plus nous sommes convaincus des erreurs de l’école qui professe L’art pour l’art, en d’autres termes, L’indifférence absolue du mot moralisateur et élevé où doit tendre, selon nous, toute œuvre d’imagination, quelle que soit sa forme.[47] »

Ces critiques répétées de l’attention accordée à la forme s’expliquent peut-être, du moins en partie, par le type de travail que réalise le feuilletoniste : l’écriture quotidienne qui l’occupe laisse peu de temps pour développer des innovations stylistiques, délaissées au profit d’une écriture rapide et de publications qui se superposent. Dans une lettre à un ami, Sue donne une idée de la charge de travail qui l’occupe alors, en 1852 :

Tu me demandes ce que j’écris? Je viens de donner au Siècle un roman mi-fantastique qui va paraître dans 5 ou 6 jours. […] Puis j’ai donné à La Presse un petit roman dont la scène se passe en Savoie, afin, si je le peux, d’attirer l’attention sur ce magnifique pays jusqu’ici presque toujours dédaigné par les touristes quoiqu’il vaille la Suisse. Puis je termine encore pour La Presse les Mémoires d’un mari dont le commencement a paru l’an passé. Puis enfin ne pouvant continuer Les Mystères du peuple en France je me mets en mesure de les publier à l’étranger. J’oubliais un petit livre Jeane et Louise ou les familles des transportés, que je viens d’écrire au profit des réfugiés et qui va paraître à Genève dans 8 ou 10 jours, mais qui bien entendu ne pourra entrer en France. Voici mon bon frère toute ma pacotille littéraire.[48]

Ainsi qualifiés de « pacotille littéraire », les ouvrages du romancier, parfois rédigés simultanément, ne sont jamais perçus comme appartenant à une forme d’art élevée, bien au contraire. Sue valorise plutôt les autres formes d’art, le roman lui semblant beaucoup plus simple et léger en comparaison. Dans une lettre à Marie D’Agoult, il lui fait part de ces réserves, arguant d’abord que la littérature est une forme plus distrayante que la musique : « Encore une fois ce n’est pas à la musique qui excite en nous toutes les facultés physiques et morales les plus irritables qu’il faut demander l’oubli ou la distraction, tandis que la littérature comme on dit est merveilleuse pour ça.[49] » Il ajoute, dans cette même lettre :

En vérité plus je vais, plus je réfléchis, plus je me convaincs que rien au monde n’est plus borné que l’esprit humain écrit en phrases et en lignes. Après tout ce sont des mots, des phrases, et toujours les mêmes et puis c’est si positif, si palpable, un livre… au lieu que la musique vous émeut, vous enivre, et le son qui excitait ce délice est déjà passé… et puis le premier sot ou le premier grand homme venu peuvent vous démontrer aussi logiquement l’un que l’autre que vous n’avez écrit que des sottises.[50]

La forme romanesque lui semble finalement bien peu porteuse de qualités artistiques. En fait, les quelques remarques qu’il formule à l’égard de la composition romanesque touchent plutôt les péripéties et les personnages qui répondent, en quelque sorte, à la légèreté du roman et à la distraction qu’il procure. Son intérêt pour la succession rapide des péripéties est affirmé dès la dédicace d’Atar-Gull à Cooper :

Je me suis demandé pourquoi, dans les romans maritimes, surtout […] on ne tenterait pas de jeter cet imprévu, ces apparitions soudaines qui brillent un instant et s’effacent pour ne plus reparaître. Pourquoi, au lieu de suivre cette sévère unité d’intérêt distribuée sur un nombre voulu de personnages qui, partant du commencement du livre, doivent, bon gré, malgré, arriver à la fin pour contribuer au dénouement chacun pour sa quote-part; Pourquoi, dis-je, en admettant une idée philosophique, ou un fait historique qui traverserait tout le livre, on ne grouperait pas autour des personnages qui, ne servant pas de cortège obligé à l’abstraction morale qui serait le pivot de l’ouvrage, pourraient être abandonnés en route, suivant l’opportunité ou l’exigence logique des événements[51]

Cet intérêt pour la multiplicité de personnages et d’événements, qui semble annoncer la forme du feuilleton à laquelle s’adonnera Sue quelques années plus tard, illustre aussi sa conception de l’ « unité » du roman : si une idée claire doit primer et s’énoncer tout au long de l’ouvrage, les péripéties peuvent se multiplier sans problème. Il s’agit toujours d’ « empoigner[52] », de « prendre le lecteur[53] », de « faire mordre le public à l’hameçon pour le conduire ensuite dans nos idées[54] ». Malgré une attention minime portée au style, on remarque tout de même une nette préférence pour une multiplicité d’intrigues chez le romancier, à condition de ne pas remettre en jeu l’unité, ou le propos général, de l’œuvre. La composition, pourrait-on avancer, relève donc d’un rapport quotidien au roman, non seulement parce que l’écriture se fait de façon régulière et continue, mais aussi parce qu’elle demeure peu importante pour Sue, qui l’associe à une écriture ordinaire, distrayante, où les péripéties ponctuent ce qui demeure de l’ordre du divertissement.

Conclusion.

Après le coup d’État, Eugène Sue présente à Jules Hetzel le projet d’accompagner la publication de ses œuvres complètes de notices historiques qui décriraient le contexte d’écriture de ses œuvres, qualifiées de « Mémoires littéraires ». Le projet n’ayant jamais abouti, il est difficile de présumer ce qui se serait retrouvé dans l’ouvrage. Néanmoins, les quelques idées qu’il formule dans sa lettre à Hetzel semblent répéter les aspects principaux qui ont été dégagés de sa vision de l’art romanesque :

J’ai commencé à écrire des romans maritimes parce que j’avais vu la mer; dans ces premiers romans il y a un côté politique et philosophique […] radicalement opposé à mes convictions à partir de transformations, succession de mon intelligence, de mes études, de mes idées, de mes goûts, de mes liaisons […] je suis arrivé par la seule instruction du juste, du vrai, du bien, à confesser directement la république démocratique et sociale. Vous sentez que j’ai une si grande horreur du moi, de la mise en scène, que cette étude n’aura rien de personnel en dehors du côté philosophique, politique et littéraire[55].

Si la forme et la composition de ses romans évoluent considérablement au cours de sa carrière, comme il le remarque, ce sont encore les convictions politiques et sociales qu’il semble vouloir convoquer pour expliquer l’origine de ses œuvres, qui s’arrimeraient tout à fait à l’évolution de ses positions politiques. En ce sens, c’est toujours dans le présent qu’il écrit, et c’est à nouveau pour s’assurer de remettre les œuvres en contexte que s’élabore ce projet.

Écrivain du présent, Sue privilégie donc toujours la cohérence de ses idées et l’utilité des principes énoncés pour son lectorat à un travail plus poussé sur la forme, changeante, ou à la composition, ordinaire, de ses romans. Dans une réponse adressée à un critique de son œuvre, il écrit : « Je sais combien mes livres prêtent à vos accusation sous le rapport du style, de l’art, de la composition. J’admets parfaitement que l’on attaque les idées sociales que j’émets; mais ce qu’il me serait pénible de voir mettre en doute par un homme de votre franchise et de votre caractère, Monsieur, ce serait la sincérité de mes convictions.[56] » Il est possible de lire, dans cette citation, la hiérarchisation qui caractérise l’art romanesque de Sue : peu préoccupé des enjeux de forme ou de style, au propos changeant selon les conditions présentes, le roman demeure fondamentalement porteur de convictions profondes. Le roman, pour Sue, est donc fondé par le désir de trouver une utilité dans le présent, selon les conditions actuelles, et de façon quotidienne.

 

[1] Eugène Sue, Correspondance générale, Volume II (1841-1845), éd. Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2013, p. 69. L’auteur souligne toujours.

[2] Id., « Préface » à Plik et Plok, Paris, Eugène Renduel, 1831.

[3] Id., Correspondance générale, Volume I (1825-1840), éd. Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2010, p. 168-169.

[4] Id., « Préface » à Plik et Plok, Paris, Eugène Renduel, 1831.

[5] Publié en feuilleton dans La Mode en 1830, il est repris dans Plik et Plok l’année suivante.

[6] Publiée en feuilleton dans La Mode en 1830, il est repris dans Plik et Plok l’année suivante.

[7] Id., « Préface » à La Salamandre, tome I, Paris, Pétion Éditeur, 1845, p. XV-XVII.

[8] Id., « Préface » à La Coucaratcha, Paris, Albin Michel, 1907, p. 5.

[9] Id., Correspondance générale, Volume II, p. 64.

[10] Ibid., p. 186.

[11] Id., Correspondance générale, Volume III (1846- mai 1850), éd. Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2016, p. 595.

[12] Ibid., p. 623.

[13] Id., Correspondance générale, Volume IV (juin 1850-1854), éd. Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2018, p. 292.

[14] Ibid., p. 358.

[15] Ibid., p. 134.

[16] Id., Correspondance générale, Volume III, p. 510.

[17] Ibid.

[18] Id., « Préface » à Plik et Plok.

[19] Id, « Préface » de Plick et Plock, Paris, Charles Gosselin, 1841, p. I.

[20] Id., « Préface » de La Vigie de Koat-Ven, Paris, Paul Éditeur, 1846, p. 5.

[21] Ibid., p. 14.

[22] Ibid., p. 9.

[23] Id., « Préface » à Arthur, Paris, Charles Gosselin, 1838, p. VIII-XII.

[24] Id., Correspondance générale, Volume III, p. 709-710.

[25] Id., Correspondance générale, Volume II, p. 254.

[26] Sue défend que le roman est tiré des mémoires de Fernand Duplessis, qu’il a modifiées.

[27] Id., « Préface » dans Fernand Duplessis. Mémoires d’un mari, Paris, Le Siècle, 1855, p. 1.

[28] Id., Correspondance générale, Volume I, p. 106.

[29] Id., Correspondance générale, Volume II, p. 186.

[30] Il prépare à ce moment la rédaction de Miss Mary ou l’Institutrice.

[31] Id., Correspondance générale, Volume III, p. 53.

[32] Id., Correspondance générale, Volume II, p. 265.

[33] Ibid., p. 332.

[34] Ibid., p. 569

[35] Ibid., p. 412.

[36] Ibid., p. 412-413.

[37] Id., Correspondance générale, Volume III, p. 716.

[38] Ibid., p. 766.

[39] Id., « Préface » à La Marquise d’Alfi, Paris, Alexandre Cadot, 1853, p. VII.

[40] Id., Correspondance générale, Volume IV, p. 516.

[41] Id., Correspondance générale, Volume III, p. 569.

[42] Ibid., p. 208.

[43] Id., Correspondance générale, Volume II, p. 186.

[44] Id., Correspondance générale, Volume I, p. 607.

[45] Id., « Préface » à La Salamandre, p. I-II.

[46] Id., Correspondance générale, Volume I, p. 105-106.

[47] Id., Correspondance générale, Volume IV, p. 516.

[48] Ibid., p. 327

[49] Id., Correspondance générale, Volume I, p. 383.

[50] Ibid., p. 383.

[51] Ibid., p. 180.

[52] Id., Correspondance générale, Volume III, p. 646.

[53] Id., Correspondance générale, Volume II, p. 798.

[54] Ibid., p. 566.

[55] Id., Correspondance générale, Volume IV, p. 330.

[56] Id., Correspondance générale, Volume II, p. 610.

Bibliographie

Ouvrages cités

Correspondance :

SUE, Eugène. Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume I (1825-1840), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2010.

———. Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume II (1841-1845), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2013.

———. Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume III (1846 - mai 1850), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2016.

———. Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume IV (juin 1850-1854), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2018.

Romans, en ordre chronologique :

SUE, Eugène. Plik et Plok, Paris, Eugène Renduel, 1831. D’abord paru sous :

Kenok le pirate dans La Mode, 1830.

El Gitano dans La Mode, 1830.

———. Atar-Gull, Paris, Vimont, 1831.

———. La Salamandre, Paris, Renduel, 1832.

———. La Vigie de Koat-Ven, Paris, Vimont, 1833.

———. La Coucaratcha, Paris, Urbain Canel et Adolphe Guyot, 1834.

———. Cécile, Paris, 1835.

———. Arthur, Paris, Charles Gosselin, 1838-1839. D’abord paru dans La Presse, 1837-1839.

———. Deleytar, Paris, 1839. D’abord paru sous :

Arabian Godolphin, histoire d’un cheval dans La Presse, 1838.

Kardiki dans La Presse, 1839.

———. Le Marquis de Létorière, Paris, 1839.D’abord paru dans Le Journal des débats, 1839.

———. Jean Cavalier ou Les Fantastiques de Cévennes, Paris, Charles Gosselin, 1840.

———. Deux histoires, Paris, 1840. D’abord paru sous :

Le Colonel de Surville, histoire du temps de l’Empire dans Le Constitutionnel, 1840.

Aventures d’Hercule Hardi ou La Guyane en 1772 dans La Presse, 1840.

———. Mathilde, Mémoires d’une jeune femme, Paris, Gosselin, 1841. D’abord paru dans La Presse, 1840-1841.

———. Le Commandeur de Malte, Paris, Gosselin, 1841.

———. L’Aventurier ou La Barbe-Bleue dans La Patrie, 1841-1842.

———. La Morne au diable, Paris, Gosselin, 1842.

———. Thérèse Dunoyer, Paris, Gosselin, 1842. D’abord paru dans La Presse, 1842.

———. Les Mystères de Paris, Paris, Gosselin, 1842-1843. D’abord paru dans Le Journal des débats, 1842-1843.

———. Paula Monti ou L’Hôtel Lambert, Paris, Gosselin, 1842. D’abord paru dans La Presse, 1842.

———. Le Juif errant, Paris, Paulin, 1844-1845. D’abord paru dans Le Constitutionnel, 1844-1845.

———. Martin ou Les Mystères des enfants trouvés, Paris, Louis Pétion, 1846-1847, D’abord paru dans Le Constitutionnel, 1846-1847.

———. Les Sept péchés capitaux, Paris, Alexandre Cadot et Lévy, 1848-1854. D’abord paru dans Le Constitutionnel et Le Siècle, 1847-1852.

———. Les Mystères du peuple, Administration de librairie, 1849-1853.

———. Les Enfants de l’amour, Paris, Cadot, 1850. D’abord paru dans Le Siècle, 1850.

———. La Bonne Aventure, Paris, Michel Lévy, 1851. D’abord paru dans Le Siècle, 1850-1851.

———. Miss Mary ou L’Institutrice, Paris, Alexandre Cadot, 1851. D’abord paru dans Le Siècle, 1851.

———. Fernand Duplessis ou Mémoires d’un mari, Paris, A. Cadot, 1852-1853. D’abord paru dans La Presse, 1851-1853.

———. La Marquise Cordélia d’Alfi ou le Lac d’Annecy et ses environs, Annecy, François Saillet, 1852-1853. D’abord paru dans La Gazette de Savoie, 1852-1853.

———. Gilbert et Gilberte, Paris, A. Cadot, 1853. D’abord paru dans Le Siècle, 1852-1853.

———. La Famille Jouffroy, Paris, A. Cadot, 1854. D’abord paru dans Le Siècle, 1853-1854.

———. Le Diable médecin, Paris, A. Cadot, 1853-1858. D’abord paru dans Le Siècle, 1853-1857.

———. Jeane et Louise. Histoire d’une famille de transportés, Paris, André Sagnier, 1873 [1853].

———. Les Fils de famille, Paris, Michel-Lévy, 1862 [1856].

Citations

Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume I (1825-1840), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2010.
[À Charles-François Farcy – 22 novembre 1829] Je n’ai pas lu sans intérêt l’article dans lequel on a bien voulu contredire quelques-unes de mes idées relatives à la Physiologie philosophique appliquée aux arts d’imitation. […] En se jetant dans la question, il paraît tout d’abord à M. *** que je suis séduit par le clinquant des idées modernes. Ah! M. ***, idée moderne est là pour romantisme, mais le voile dont vous entourez votre pensée est si diaphane, que je vois bien que vous me soupçonnez véhémentement d’être partisan, prosélyte peut-être de cette secte que madame de Staël désigna d’une manière si vague.

Que si, par mes articles précédents, j’avais été assez heureux pour attirer l’attention de M. ***, il aurait lu ma profession de foi; il y aurait vu que je ne comprenais pas ce que voulait dire classique ou romantiques; que je ne connaissais que deux genres : le bon et le mauvais, le vrai et le faux; qu’enfin, je n’attachais aucun sens à ces mots élastiques dont chaque parti étend ou rétrécit l’acception, suivant l’urgence du moment. […]

Avant de continuer, il serait bon de s’entendre sur la valeur des mots. À mon sens, le beau entraîne avec lui l’idée de l’utile. Le sauvage de l’Orénoque qui sera grand, souple, fort, actif, qui aura les organes de l’odorat et de l’ouïe tellement développés, qu’il reconnaîtra les traces de son ennemi au milieu d’une forêt vierge jonchée de lianes et de débris de végétaux; qui, à la mesure cadencée de leurs pas, distinguera la panthère de la gazelle; ce sauvage sera le plus beau de sa tribu, parce que sa taille, sa souplesse, sa force, son activité, seront le plus utiles; or, cette beauté là se traduit par des muscles, le col sera gros, la tête petite, tout le système moteur étant continuellement exercé, les extrémités seront largement développées, les veines saillantes et gonflées, les narines dilatées, les sourcils élevés, le regard sera terne ou étincelant, peu importe. (105-106)

[À James Fenimore Cooper – 3 mars 1831] Plusieurs écrivains, plus bienveillants que justes, m’ont fait, dans quelques journaux, l’insigne honneur de comparer un de mes essais de jeune homme à vos imposantes et admirables créations. Je ne saurais, Monsieur, accepter un tel éloge pour une œuvre aussi imparfaite; mais il est vrai de dire que l’espoir de mériter plus tard un si glorieux parallèle par de longs et consciencieux travaux sera le but constant de mon ambition. J’ai exprimé bien faiblement dans la préface de mon livre, l’admiration que j’éprouvais pour la littérature que vous avez créée, car il faudrait bien des pages, monsieur, pour analyser cette profondeur d’invention, ce noble patriotisme, et par-dessus tout cette religieuse et sublime philosophie qui distinguent votre génie. (168-169)

[À James Fenimore Cooper – 15 mai 1831] C’est aussi cette conviction profonde, Monsieur, qui m’a donné le courage de publier quelques essais maritimes; car, venant après vous, il fallait un tel mobile pour oser entreprendre une tâche aussi périlleuse.

J’ai longtemps agité la question de savoir si je ne devais pas choisir pour sujet de romans quelques-uns de ces merveilleux faits d’armes si nombreux dans nos annales maritimes; mais j’ai estimé qu’il était mieux de débuter modestement comme peintre de genre.

Et puis aussi le public, plus familiarisé avec l’idiome, la langue, les habitudes des marins par mes premières esquisses, pourrait prêter une attention moins distraite alors par l’étrangeté de ses mœurs, à une fabulation toute historique, d’une portée plus large et d’un intérêt plus national.

Vous trouverez peut-être, Monsieur, que j’ai bien abusé, dans Atar Gull, de cette licence que vous nous accordez, de commettre des meurtres flagrants et atroces pour exciter la sensibilité du lecteur; mais je me débattais en vain sous la fatale influence de l’effrayant sujet que j’avais embrassé, et, comme Macbeth de Shakespeare, ma férocité n’a pas eu de bornes, parce qu’un crime était la conséquence, la déduction logique d’un autre crime.

Aussi, Monsieur, j’ai une terrible crainte de passer pour un homme abominable, faisant de l’horreur à plaisir.

Et pourtant, à la faveur de cette peinture trop exacte (je le crois) de la traite des noirs, de leur esclavage et de ses résultats, j’ai voulu, non élever une polémique bâtarde et usée sur des droits que plusieurs contestent. Mais bien poser des faits, des chiffres, au moyen desquels chaque partie adverse pourra établir ses comptes.- L’addition reste à faire. […]

Or, Monsieur, je me suis demandé pourquoi, dans les romans maritimes, surtout, dont le cercle est immense, dont les scènes sont souvent séparées entre elles par des milliers de lieues, on ne tenterait pas de jeter cet imprévu, ces apparitions soudaines qui brillent un instant et s’effacent pour ne plus reparaître.

Pourquoi, au lieu de suivre cette sévère unité d’intérêt distribuée sur un nombre voulu de personnage qui, partant du commencement du livre, doivent, bon gré, malgré, arriver à la fin pour contribuer au dénouement chacun pour sa quote-part;

Pourquoi, dis-je, en admettant une idée philosophique, ou un fait historique qui traverserait tout le livre, on ne grouperait pas autour des personnage qui, ne servant pas de cortège obligé à l’abstraction morale qui serait le pivot de l’ouvrage, pourraient être abandonnés en route, suivant l’opportunité ou l’exigeante logique des événements.

Alors, Monsieur, le lecteur éprouverait peut-être cette impression que j’ai tâché de rendre sensible, cette impression qui résulte de la subite apparition d’un homme extraordinaire que l’on ne voit qu’une fois et dont on se souvient toujours.

Je sais, Monsieur, qu’il faudrait un prodigieux talent pour arriver à ce résultat, d’attacher l’intérêt du lecteur sur un personnage pendant le tiers de l’action, je suppose, puis de faire disparaître ce personnage et verser l’intérêt sur celui qui le remplace, afin d’arriver ainsi au dénouement de l’ouvrage.

Mais s’il était possible de réussir, je crois qu’on aurait surmonté l’écueil inévitable que les romans maritimes semblent offrir par les distances et les événements qui doivent nécessairement rendre l’unité d’intérêt et de lieu bien difficile.

Car enfin, Monsieur, un navire est en route; avant d’arriver à destination, il touche dix pays différents : là, des mœurs étrangères, insolites, qui n’offrent aucun rapport entre elles, et peut-être là dix actions, dix puissants motifs d’intérêts, de quoi faire un beau livre; le vaisseau part, on ne se revoit plus, les amitiés commençantes sont brisées, l’amour brusquement tranché à sa première phase. Adieu l’unité d’intérêt

Somme toute, ainsi qu’on l’a déjà dit, n’est-ce pas aussi une unité d’intérêt qu’un fait ou une idée morale, qui, traversant tout un livre, sert de pivot, de lien, aux événements ou aux personnages qui gravitent autour?

Et le roman de marine surtout ne peut-il pas vivre d’épisodes qui seraient déplacés dans tout autre genre de composition?

Je sais qu’il était donné à un talent tel que le vôtre, Monsieur, d’encadrer, de resserrer dans le cycle de l’unité, les scènes immenses que vous avez décrites, et de résoudre un problème insoluble pour tout autre; mais c’est parce que je reconnais l’impossibilité d’atteindre à cette hauteur que je tâche de faire excuser le système contraire que j’ai adopté. (177-181)

[À Prosper Mérimée – 18? Février 1832] Mille mercis pour les choses flatteuses que vous me dites au sujet de La Salamandre. Je n’ai pas mis de combats parce que je les réserves pour mon prochain roman qui comprendra nos guerres maritimes dans l’Inde et quelques affaires brillantes de la république. Je tâcherai aussi de me débarrasser du penchant à la grosse horreur. C’est d’ailleurs si facile qu’on doit avoir honte de l’espèce de succès que cela obtient sur les nerfs des lecteurs. (221)

[À Paul Lacroix – 26 février 1832?] Croyez bien mon cher Lacroix que vos ouvrages malgré leur grand succès ne sont pas encore à leur point de renommée, ils méritent plus que ça et dans quelques années ils grandiront bien autrement. Il en est je crois des réputations comme des tableaux, il faut les voir longtemps après, quand l’effet a été produit, mais j’irai vous dire tout cela moi-même. (229)

[À Auguste Jal – Septembre 1832] Ce que vous me dites sur mon Histoire de la marine est trop flatteur et vos offres d’une délicatesse que j’apprécie bien je vous jure. L’idée de cette histoire m’est venue en faisant des recherches pour une série de romans. […] Ses récriminations [À Gozlan] sur ce qu’il appelle mes prétentions à avoir des élèves et à faire école est [sic] absurde. Je n’ai pas dit un mot de cela, je vous ai cité vous le premier mon cher Jal, et eux autres et lui, parce que j’étais fier, très fièr, de voir des gens de talent comme vous, venir partager un travail au-dessus de mes forces à moi-seul; c’est de l’envie la plus plate et la plus niaise qui se puisse imaginer. (275)

[À Auguste Jal – 14? Novembre 1832] Voilà mon cher et bon Jal une bien pauvre expression de tout ce que je pense de votre ouvrage. Je n’ai pas voulu toucher à la question de la littérature maritime, pour ne pas soulever de nouvelles saletés. Je me réserve dans la préface de mon premier roman – qui sera le dernier – de dire fort et ferme ce que je pense de toute cette basse et dégoûtante envie. Il y a un mot à la fin pour vous, Corbière et moi que je crois juste. C’est qu’après tout on achète assez le droit d’écrire des romans maritimes en exposant sa peau dans des combats et des voyages pour qu’au moins on ne vous injurie pas si on ne vous sait pas de gré de ces antécédents indiscutables. (280)

[À Marie D’Agoult – 27 juillet 1834] Je pense cette fois tout à fait comme vous pour la Nouvelle Héloïse. D’abord je n’ai jamais pu en lire deux lettres de suite, et j’ai toujours trouvé celle du Corset que l’on s’accorde à trouver un chef d’œuvre, une des plus grandes faussetés possibles. Ce qui est un véritable chef d’œuvre, ce sont les Confessions. À mon avis, cela est beau, beau comme un magnifique portrait. Qu’importe que le visage soit laid s’il est ressemblant et rendu avec art. (369)

[À Marie D’Agoult – 9 septembre 1834] Je sais bien que vous avez une ressource immense dans la musique, mais vous sentez cet art avec un sentiment trop exquis et trop intime pour y chercher une occupation ou un passe-temps, car pour les organisations comme la vôtre madame, je suis sûr que la musique est comme un sens, qui s’éveille parfois avec une ardeur dévorante et puis après qui s’engourdit de lassitude. Encore une fois ce n’est pas à la musique qui excite en nous toutes les facultés physiques et morales les plus irritables qu’il faut demander l’oubli ou la distraction, tandis que la littérature comme on dit est merveilleuse pour cela. Je vous jure que si je savais tourner et que si je ne craignais pas de me couper les doigts, je tournerais au lieu d’écrire, le temps se passerait de même et le résultat serait préférable peut-être. C’est donc comme passe-temps que je vous recommande d’écrire. Quant à ce qui est de la poésie, de ces élans passionnés qui débordent l’âme, vous avez ce qui seulement peut les exprimer et les traduire, le génie musical. En vérité plus je vais, plus je réfléchis, plus je me convaincs que rien au monde n’est plus borné que l’esprit humain écrit en phrases et en lignes. Après tout ce sont des mots, des phrases, et toujours les mêmes et puis c’est si positif, si palpable un livre… au lieu que la musique vous émeut, vous enivre, et le son qui excitait ce délice est déjà passé… et puis le premier sot ou le premier grand homme venu peuvent vous démontrer aussi logiquement l’un que l’autre que vous n’avez écrit que des sottises. (382-383)

[À Félix Bonnaire – Octobre 1835] Les deux vol[umes] formeront un tout, un corps complet dont le 1er n’était que l’exposition, enfin, c’est folie à moi d’insister davantage. Seulement il est une chose sur laquelle j’insiste et qui si elle ne répare pas entièrement la grande faute que vous faites à mon avis l’atténuera au moins quelque peu, c’est d’insérer dans les annonces des journaux les sommaires des chapitres du second volume ils sont assez détaillés et explicites pour donner une idée vague il est vrai, mais enfin suffisante pour qu’on comprenne bien que le 1er n’en est que l’exposition et que cette exposition était indispensable. J’espère que vous ne me refuserez pas cela, car sans cela je vous jure que ce que j’ai commencé avec amour, avec conscience, n’aurait plus aucun intérêt pour moi puisque j’aurais tout sacrifié à des raisons matérielles qui à mon avis ne sont pas même bien fondées. (408-409)

[À Jules Berger de Xivrey – 21 octobre 1838] Ce livre a été l’œuvre de longues années de travail assidu, il n’a pas eu jusqu’ici une heureuse ni brillant carrière, j’espère que la haute autorité du journal et de votre nom, monsieur, la lui feront meilleure et telle qu’il la mérite, non par le peu que j’y ai ajouté, mais par les précieux documents qu’il enferme. Vos rares critiques sur le style de l’ouvrage sont si bienveillantes et si justes, monsieur, que je n’ai pas besoin de vous dire, que je les regarde comme des plus fondées. J’attends pourtant avec inquiétude et un vif et grand intérêt le second article que vous avez annoncé. (585)

[À Théophile Gautier – 22 janvier 1839] Puisque je vous avoue tous les péchés d’orgueil que m’a fait commettre votre article si indulgent, laissez-moi vous dire que tout ce que vous avez dit du style m’a bien encouragé. Je sais, je sens que c’est surtout le style qui me manque, mais je puise dans votre approbation à vous un nouveau désir, une nouvelle espérance de mieux faire, quoique cette tâche me semble de la plus extrême difficulté. (607)

Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume II (1841-1845), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2013.

[À Théophile Gautier – 5 juillet 1841] J’étais passé hier chez vous, Monsieur, pour vous remercier mille fois de la promesse que vous avez bien voulu faire à madame de Girardin au sujet du rendu compte des 4 vol[umes] de Mathilde dans la Presse. Ce serait un bien grand service à rendre et à moi et à nos lecteur, qui se trouveront tout désorientés par ce brusque saut du récit. J’ose me recommander à toute l’indulgence bienveillante que vous m’avez toujours témoignée, et j’irai encore vous dire combien j’ai été touché de votre parfaite bonne grâce. (53)

[À Pierre-Antoine Labouchère – 3 octobre 1841] Je suis fier de penser que mon nom quoique bien obscur sera placé près de celui d’un des plus grands génies qui aient existé, mon seul droit à cette rare distinction, monsieur, serait ma profonde et respectueuse sympathie pour Walter Scott, cet Homère des temps modernes dont personne plus que moi n’étudie, ne vénère, n’admire la puissante création. (64)

[À Ernest Legouvé – octobre 1841] J’ai bien tardé à vous répondre mon cher et bon ami car j’étais abruti par la fin de Matilde, que je voulais terminer à toutes forces! J’étais las, à bout de voie, fatigué et je crains que le dernier chapitre ne s’en ressente. Heureusement j’ai eu deux bons chapitres avant-derniers, du moins ils ont fait beaucoup d’effet. J’ai reçu plus de trente ou quarante lettres depuis deux mois, beaucoup plus en éloges qu’en blâmes. Enfin je suis trop content de ce succès en cela qu’il sera, je le crois, éphémère, mais je n’ai jamais été très friand de vivre dans l’avenir, vous le savez. (69)

[À Charles Gosselin – mi-décembre 1841] Je suis en train de faire un roman p[our] la Revue de Paris. D’après l’exposition il devrait peut-être s’étendre à 2 volumes p[our] avoir peut-être le succès de Matilde parce qu’il s’agit de caractères contemporains. Je ne sais pas trop pourquoi vous avez mis la clause dans notre traité des Mystères que je ne pourrai rien faire au-delà de 2 vol[umes]. Tenez-vous à cette clause? Dites moi le je vous prie. Si vous l’exiger je me bornerai à 2 vol[umes] mais l’ouvrage y perdra beaucoup. (76)

[Au rédacteur du Journal des débats – 11 septembre 1842] Je ne crois pas qu’il soit besoin de dire, à propos de l’un des personnages des Mystères de Paris, que la création de ce caractère, complément fictif et rentrant tout à fait dans le domaine et dans le droit du romancier, ne peut, ni ne doit, selon ma pensée, porter la moindre atteinte à la juste considération dont jouit un corps représenté par l’un de nos plus illustres maréchaux. (118)

[À Jules Vinçard – 19 mars 1843] J’accepte entièrement vos critiques sur Thérèse Dunoyer. Le dénouement est triste et amer. C’est un vice de mon ancienne manière que je tâche de corriger. Si vous avez lu les 4 premiers feuilletons de la VIe partie des Mystères et que vous ayez un moment soyez donc assez bon pour m’écrire votre impression, J’ai lu avec un bien vif intérêt presque toute La Ruche. (173)

[À George Sand – 20 avril 1843] Je vous demande grâce d’avance, Madame, pour le manque absolu de forme, de style et de lyrisme que vous remarquerez dans ce livre. Il y a longtemps que je suis convaincu par l’expérience que ces rares qualités me faudront toujours. S’il y avait quelque mérite dans l’ouvrage peut-être serait-il dans sa tendance utile et dans la peinture de quelques caractères que j’ai tâché de rendre aussi vrais que possible. Mon plus grand triomphe a été de lire dans un journal, que (de bien loin sans doute) je suivais Madame Sand dans une vie sociale qu’elle avait si glorieusement ouverte. Votre approbation consacrerait ce triomphe, Madame, c’est vous dire tout le prix que j’y attacherais. Je saisis avec bien de l’empressement Madame, cette occasion de vous réitérer l’assurance de mes sentiments d’admiration et de respectueux dévouement. (186)

[À Prosper Goubaux – 9? Juin 1843] Je suis inquiet de mon Gringalet et Coupe en deux. Je ne sais si la voie où je suis est bonne et avant d’aller plus avant, je voudrais être éclairé par vous. Si cela peut vous faire une promenade du matin, venez je vous en serai bien reconnaissant. Sinon j’irai chez vous, Ce feuilleton doit passer vendredi pr[ochain] voyez comme je suis pressé et quel peu de temps j’ai, c’est à en devenir fou d’être aussi pressé. (221)

[À Monsieur le rédacteur du Journal des débats – 13 juin 1843] Je n’aurais pas, monsieur, de nouveau soulevé ces questions sans les réclamations que je viens de signaler; l’extrême bienveillance dont elles étaient empreintes, l’autorité morale que leur donnaient le caractère et la position des personnes qui ont bien voulu me les adresser, motivaient cette réponse, ou plutôt cette preuve de déférence, toujours et seulement due à une critique loyale, intelligente et sérieuse… C’est pour cela qu’il ne me convient pas de répondre aux attaques dont les Mystères de Paris ont été hier l’objet à la tribune de la chambre des députés. (226)

[À Fanny Dénoix – 27 juin 1843] Je suis bien touché, madame, du récit que vous voulez bien me promettre de votre centenaire, si vous avez un moment pour m’en entretenir. Pardon de ces nuages, de ces taches de sang, de ces horreurs, mais l’inexorable réalité est là, qui me pousse et me domine. (254)

[À Jules Vinçard – juillet 1843] Je suppose dans les Mystères de Paris qu’un homme généreux veut affecter une rente de 36 à 40 mille francs à une institution utile à la classe ouvrière. Cette somme étant bornée, j’ai dû chercher le moyen de faire participer le plus grand nombre à cette œuvre, et j’ai imaginé à peu près le projet que je vous envoie. Serez-vous assez bon pour me dire ce que vous en pensez ou me faire savoir les modifications que vous y croiriez convenables et me dire enfin si une telle fondation aurait une utilité réelle pour la classe ouvrière. Si vous pouviez me répondre le plutôt possible je vous serais très obligé car j’attends votre avis pour continuer. Je suis si occupé que je n’ai pas un moment p[our] vous aller voir. J’ai lu avec grand plaisir quelqu’unes des lettres politiques. Si vous voyez M. Thé[odore] Michel dites-lui que les feuilletons sont au Corsaire et que j’ai presque la certitude de les faire insérer. (265)

[Au rédacteur du Journal des débats – 19 juillet 1843] Je suis confus du retard que j’apporte à la publication de la dernière partie des Mystères de Paris et des réclamations que soulève ce retard. Une assez grave indisposition m’avait empêché de compléter, par quelques explorations indispensables, mes études relatives aux maisons d’aliénés et aux hôpitaux. Ce travail touche à sa fin, et je prends, Monsieur, l’engagement formel de vous mettre à même de commencer la 8e et dernière partie des Mystères de Paris le jeudi 27 de ce mois, et de la continuer sans interruption. Croyez, Monsieur, que des circonstances indépendantes de ma volonté m’oint seules forcé de manquer à la promesse que je vous avais donnée pour le 5 de ce mois; mais mon vif désir de rendre mon œuvre la moins imparfaite possible, et surtout de répondre dans cette dernière partie à l’extrême indulgence avec laquelle le public a bien voulu accueillir les Mystères de Paris, m’imposaient des obligations auxquelles j’ai dû me soumettre, tout en regrettant beaucoup, Monsieur, la nécessité où j’étais de suspendre si longtemps cette publication. (281)

[Au rédacteur du Journal des débats – 14 août 1843] Je reçois plusieurs lettres au sujet de mes derniers feuilletons relatifs à un hospice civil : celles-ci, avec une forme bienveillante à laquelle je suis très sensible, me reprochent d’avoir exagéré la triste condition des malades; celles-là adhèrent complètement aux critiques que j’ai émises; d’autres enfin m’affirment que le tableau que j’ai tracé est souvent au-dessous des pénibles réalités. […]

Si respectables, si justes qu’eussent été les doléances de malades sortant de l’hospice, je n’aurais pas cru devoir baser ma critique sur des récriminations intéressées; je l’ai absolument basée, au contraire, je le répète, sur des renseignements publiés par les médecins des hôpitaux eux-mêmes, dont la véracité n’a pas été jusqu’ici contestée, et qui confirmaient de tout point mes propres observations.

Reste une question beaucoup plus grave et très spécieuse : on craint, me dit-on, qu’après la lecture de ce feuilleton, les personnes que leur infortune force d’entrer à l’hospice ne s’y présentent avec une méfiance et une répugnance funeste…

Certes, si les abus que nous avons signalés…, ou plutôt que des médecins des hôpitaux ont signalés, n’existaient pas, cette répugnance et cette défiance des classes pauvres seraient déplorables, et nous nous reprocherions toujours d’avoir contribué à la soulever… MAIS, CES ABUS EXISTENT… nous croyons utile de joindre notre faible voix à celles qui ont déjà protesté contre eux, espérant qu’une fois cette question soulevée, ces abus cesseront… et avec eux la défiance et la répugnance qu’une critique loyale, nécessaire, aurait pu exciter. (325)

[À Isidore Bourdon – 14 août 1843] Je me suis attiré de très amères inimitiés, je le crois, mais j’ai pris mon parti, je crois faire une œuvre sinon belle et éloquente, du moins honnête et sincère – advienne que pourra. Je suis ravi que la pensée des commissaires ou inspecteurs des hôpitaux vous paraisse pratique. J’ai tâché à côté de l’abus d’indiquer le remède et je crois que j’avais pensé à peu près juste. (331-332)

[À M. le rédacteur en chef du Journal des Débats – 15 octobre 1843] Les Mystères de Paris sont terminées; permettez-moi de venir publiquement vous remercier d’avoir bien voulu prêter à cette œuvre, malheureusement aussi imparfaite qu’incomplète, la grande et puissante publicité du Journal des Débats; ma reconnaissance est d’autant plus vive, monsieur, que plusieurs des idées émises dans cet ouvrage différaient essentiellement de celles que vous soutenez avec autant d’énergie que de talent, et qu’il est rare de rencontrer la courageuse et loyale impartialité dont vous avez fait preuve à mon égard. […] C’est avec bonheur, je vous l’avoue, monsieur, que j’ai cité cette page, où mon nom est inscrit d’une manière si flatteuse; car je me regarderai toujours comme récompensé au-delà de toute espérance chaque fois que je croirai avoir inspiré, par mes écrits, quelque action généreuse ou quelque pensée charitable, et l’idée mise en pratique par les fondateurs de La Ruche populaire me semble de ce nombre. […]Comme vous avez été de moitié dans mon œuvre par l’immense publicité que vous avez donnée, je crois pouvoir vous instruire d’un résultat dont vous vous féliciterez, je l’espère, avec moi. On m’écrit de Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes s’occupent de réaliser dans ces deux villes, mon projet d’une Banque de prêts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu’un qui fait ici l’usage le plus généreux et le plus éclairé d’une immense fortune , m’a donné, au sujet d’une fondation pareille pour Paris, les plus encourageantes espérances.

Souhaitons maintenant, monsieur, qu’un législateur véritablement ami du peuple prenne en main les questions relatives :

À l’établissement d’avocats des pauvres;

À l’abaissement du taux exorbitant de l’intérêt prélevé par le Mont-de-Piété;

À la tutelle préservatrice exercée par l’État sur les enfants des suppliciés et des condamnés à perpétuité;

À la réforme du Code pénal à l’endroit des abus de confiance;

Et peut-être ce livre, attaqué récemment encore avec tant d’amertume et de violence, aura du moins produit quelques bons résultats. (410-413)

[À Agricol Perdiguier – 12 janvier 1844] Croyez que l’estime et l’encouragement des gens de cœur me donnera [sic] les forces de continuer à marcher dans une voie que je ne puis ni ne dois abandonner maintenant, je me regarderai comme mille fois payé de mes travaux si j’ai émis quelques vérités utiles, et attiré l’attention des heureux ou des égoïstes de ce monde sur des maux et des misères que l’on contemple depuis si longtemps avec une barbare indifférence. (497)

[À Prosper Enfantin – juin 1844] Vous verrez, je crois, quelques unes des idées de votre divin maître et de vous, mais plus tard, je connais mon public, mais maintenant qu’il a mordu, je crois, je vais tâcher de le conduire dans de belles et bonnes idées, bonnes et belles parce qu’elles sont inspirées par les grands esprits que vous savez. (571)

[À Alfred Nettement – 8 novembre 1844] Encore une fois, Monsieur, personne plus que moi n’est pénétré des devoirs de la critique; personne plus que moi ne la veut large et indépendante. Je sais combien mes livres prêtent à vos accusations sous le rapport du style, de l’art, de la composition. J’admets parfaitement que l’on attaque les idées sociales que j’émets; mais ce qu’il me serait pénible de voir mettre en doute par un homme de votre franchise et de votre caractère, Monsieur, ce serait la sincérité de mes convictions. Peut-être, du reste, Monsieur, ai-je mal interprété vos paroles; en ce cas, excusez l’importunité de cette lettre. (610)

[Au rédacteur en chef de L’Observateur de Bruxelles – 8 décembre 1844] Mon livre écrit, sinon avec talent, du moins avec conviction et avec conscience, ne sera jamais digne d’un si grand honneur, d’une si grande rémunération; seulement, par sa tendance anti-ultramontaine, il aura fait naître la pensée de cette souscription, qui n’est nullement une ovation en ma faveur, mais une puissante protestation patriotique contre un ordre d’idées rétrogrades, funestes, menaçantes, qui, dans leur implacable et audacieuse opiniâtreté, vont toujours recrutant pour le despotisme contre la liberté, pour les superstitions les plus grossières contre l’émancipation de la pensée humaine, pour les rois contre les peuples. (628-629)

[À messieurs les rédacteurs de La Démocratie pacifique – 5 février 1845] Si peu méritée que soit cette éclatante faveur, si au-dessous que je me sache d’un pareil honneur, je les accepterais cependant avec respect, convaincu qu’il s’agirait de glorifier, non pas mon œuvre, des plus imparfaites, mais la grande cause que je sers de tous mes faibles moyens. De même qu’en Belgique et en Suisse, mon livre (et j’en suis heureux et fier) a été le prétexte d’une généreuse et patriotique manifestation contre les détestables envahissements du parti ultramontain dans ces deux pays; de même ici, et cela grâce à vous, messieurs, mon livre serait le prétexte d’une manifestation favorable aux idées sociales et à l’émancipation des classes pauvres et laborieuses, si cruellement déshéritées : sainte et noble tâche à laquelle tant de cœurs convaincus travaillent chaque jour, soit par leurs œuvres passées, soit par leurs œuvres présentes; ceux-ci forts de la toute puissante autorité, de leur génie, comme Fourier, comme Saint-Simon, comme Béranger, comme Lammenais, comme Pierre Leroux, comme George Sand; ceux-là, et je m’honore d’être du nombre, mettant au service de la cause démocratique leur zèle et leur persévérance à défaut de génie.

Vous voulez bien rappeler, Messieurs, que dans les Mystères de Paris et dans le Juif errant j’ai tâché d’attirer l’attention publique sur bien des misères, sur bien des douleurs sociales, trop généralement oubliées ou inconnues de deux qui devraient ou pourraient les soulager… SI LES RICHES SAVAIENT, ai-je dit, et j’ai tâché de faire savoir aux riches ce qu’ils ignoraient, et il faut le dire avec orgueil, cette triste initiation des hommes du monde aux malheurs de leurs frères, a presque toujours été sympathique et féconde pour les infortunes méritantes. Je puis donc, sinon accepter les louanges si cordiales que vous m’adressez, messieurs, sur cette tendance de mon œuvre, du moins tâcher de les mériter un jour en continuant de marcher dans une voie où vos exemples et vos encouragements m’ont depuis longtemps affermi et guidé. (696)

[À Louis Désiré Véron – 21 décembre 1845] J’ai pensé, mon cher Véron, que Martin l’enfant trouvé serait un meilleur titre, et il est très important que cette rectification ait lieu; vous verrez pourquoi. Je vous enverrai à la fin de cette semaine un demi-volume environ. Vous me feriez composer une double épreuve sur mon papier. Vous lirez et me direz votre avis par notes, en m’envoyant mes deux épreuves. Je crois être dans une assez bonne voie; du reste, vous jugerez et me direz franchement, comme toujours, car le commencement est très important, vu qu’il faut prendre le lecteur…… (798)

Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume III (1846 - mai 1850), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2016.

[À Jules Michelet – 1re quinzaine de juillet 1846] Dans le romans que je publie maintenant, j’ai tâché de peindre, et de mettre en action la vie misérable et dévouée de l’instructeur primaire, et de montrer ce qu’il pourrait et devrait être dans une société qui se préoccuperait avant tout de l’éducation. Vous voyez monsieur que je suis en clea un bien faible écho de vos généreuses et puissantes paroles. Serez-vous assez obligeant pour me faire savoir où je pourrais me procurer le travail de monsieur Lor[r]ain? J’y trouverais j’en suis certain des faits qui par analogie pourraient prouver la réalité de ce que l’on considèrerait peut-être comme une fiction? (53)

[À Édouard Pagnerre – 16 septembre 1846] Citation [de Martin] remplie de bienveillante indulgence que je suis bien heureux de devoir à votre si honorable sympathie, monsieur, dans cette espérance qu’il m’est permis de concevoir en me souvenant de tout ce que vous avez déjà bien voulu dire de mes œuvre, monsieur, permettez-moi de vous remercier bien cordialement, et de vous voir encourager ainsi les idées sérieuses et pratiques que j’espérais de mettre un peu en mouvement par cette peinture de l’horrible exploitation de l’enfance, vous verrez aussi, monsieur, que selon mes forces j’appelle l’attention des cœurs généreux et progressistes sur la situation intolérable des instituteurs communaux. Et pourtant tout l’avenir de la France devrait être là dans l’Éducation, pierre angulaire de l’édifice social, et si vous continuez de jeter les yeux sur Martin, monsieur, vous verrez dans une citation d’un ouvrage officiel, d’où viennent surtout les obstacles les plus obstinés à l’éducation des masses. (99)

[À Louis Désiré Véron – fin novembre - début décembre 1846] Je cherche une péripétie, afin que Matin tombe épuisé et mourant de faim dans la rue; tâcher, mon cher collaborateur, de me trouver un incident pour la fin du 4e chapitre. (181)

[À Alexandre Weill – peu après le 27 décembre 1846] Merci toutefois de votre offre p[ou]r la Dém[ocrat]ie que j’accepte de tout cœur. Merci aussi pour les petits mots du Corsaire. Ne croyez donc pas que je n’ai point besoin de vous. Nos idées ont toujours besoin d’être soutenues, et tout ce que vous pouvez dire quant à la bonne cause que je soutiens comme je peux, me fera le plus vif plaisir. Ce que je redoute seulement c’est tout ce qui est personnel à moi, mais ce qui a rapport, non à l’art, mais à la pensée, est toujours bon à soutenir et à défendre. C’est pour cela que je vous suis mille fois reconnaissant de votre bon appui. (197)

[À Alexandre Weill – 14 janvier 1847] Enfin j’y vois clair chez monsieur Weill et je puis vous dire un peu plus au long combien j’ai été heureux et fier de votre article, non par ce qu’il y a d’élogieux pour mon talent vous savez ma pensée là-dessus, mais parce qu’il pousse à nos idées qui sont celles de l’avenir, et qu’il est toujours excellent de les voir défendues avec autant de talent, d’énergie et de conviction que vous l’avez fait dans l’article qui m’était consacré. […] Quant à la partie d’art, j’ai tant d’imperfections et de défauts comme artiste, que je fais bon marché de tout, mais l’intention, mais l’idée se transforme en acte (témoin de ma proposition d’avocat des pauvres dans Les Mystères de Paris que M. de Beaumont vient de reprendre sans me citer, bien entendu, et ça m’est bien égal si la chose se fait), voilà ce qui me rend très heureux et très fier. (207-208)

[À Alphonse Karr – 4 août 1848] Au point de vue démocratique, l’on doit inévitablement s’occuper de fonder des bibliothèques communales; une telle œuvre, sorte d’encyclopédie populaire, exécutée sous la direction d’une commission spéciale, assurerait pendant bien des années une occupation patriotique et lucrative aux gens de lettres et même à un assez grand nombre d’artistes. Beaucoup de ces publications élémentaires pourraient être illustrées, tous les genres de littérature et conséquemment toutes les aptitudes trouveraient facilement place dans de pareils travaux, depuis l’histoire jusqu’à l’apologue ou au conte moral; la commission dont j’ai parlé, imprimant à ces travaux si variés une direction, une tendance et un esprit homogène.

Ne serait-ce pas un grand et bel ouvrage que cette bibliothèque du peuple? et chacun de nous ne serait-il pas glorieux d’y attacher son nom? Cette bibliothèque, restant en outre sous la direction de l’État, la propriété une caisse de réserve et de secours, sorte d’héritage que les écrivains de notre génération légueraient aux écrivains des générations à venir? (510)

[À George Sand – 5 décembre 1848] Auriez-vous la bonté de me dire où je pourrais avoir l’honneur de vous adresser le 1er volume d’une série de petits livres populaires, que j’écris surtout pour les campagnes. Je serais bien heureux et bien reconnaissant, madame, d’avoir votre avis en toute sincérité et toute sévérité. Il y a je crois urgence à tenter par tous les moyens possibles une active propagande parmi les populations rurales, dont on peut si perfidement exploiter les bons instincts et la malheureuse ignorance, ainsi que vous venez de le démontrer si éloquemment dans La Réforme. Si l’esprit, la forme et le fond du petit livre que je vous demande la permission de vous envoyer méritai[en]t votre approbation, je vous serais très obligé de le recommander à vos amis, afin de tâcher de le répandre le plus possible. Ce n’est, comme bien vous pensez, nullement une spéculation ni de ma part, ni de celle des éditeurs. J’ai écrit ce livre gratuitement, et ils n’en retirent que tout juste leurs frais d’impression (c’est la Démocratie pacifique qui édite). (558)

[À George Sand – 22 février 1849] Vous connaissez comme moi, mieux que moi les paysans, et si vous approuvez la forme de cet ouvrage, ce sera pour moi un grand encouragement si vous la critiquez au contraire, il sera temps de faire les modifications nécessaires à l’œuvre dont je m’occupe à cette heure. Pardon mille fois de mon importunité, mais vous l’excuserez n’est-ce pas, en faveur de la bonne cause. J’ai été bien souvent près de me décourager en lisant dans Le Crédit la Petite Fadette, chef-d’œuvre de grâce, de sensibilité, de bon sens et d’une forme si simple et si naïve. Voilà le seul vrai langage que l’on doive et puisse parler aux gens rustiques. Mais c’est horriblement difficile, vous le jugerez par la vanité de mes efforts. Enfin, le bon vouloir me fera pardonner je l’espère la non réussite. Je suis comme vous madame, de plus en plus passionné pour la vie des champs que je ne quitte plus depuis 4 ans, n’allant qu’à Paris qu’à de bien rares intervalles. (595)

[À George Richard – 18 avril 1849] Voici en deux mots le but précis de l’ouvrage : la marche sociale et ascendante du peuple, partant de l’esclavage pour arriver où i est aujourd’hui, à la souveraineté. En d’autres termes, le titre que je donnerai à l’ouvrage sera celui-ci : Histoire d’une famille du peuple depuis les Gaules jusqu’à nos jours, ou Esclave et souverain. Le lieu de la scène changera à chaque période et sera une nouvelle province de la France, il lui faut donc des renseignements sur la topographie, les coutumes, les superstitions. (623)

[À Étienne Masset – début juillet 1849] Quant à moi je travaille à force, j’ai déjà un volume ½ de prêt pour Girardin et compte vers la fin du mois avoir fini la première partie des Mémoires d’un mari qui formera 2 volumes ½ à peu près. Tout en m’occupant de cela je prépare l’Histoire d’une famille, et plus je vais plus je suis fou de cet ouvrage, je trouve des choses historiques d’un intérêt et d’un dramatique merveilleux. Je crois que cela peut être très amusant et vous savez c’est le grand moyen de succès. M. Lachâtre m’a donné l’idée d’un prologue sur les barricades de février, et je l’ai adoptée. Elle est bonne surtout pour entrer en matière et empoigner comme on dit le lecteur. (646)

[ À Pierre-Joseph Proudhon – 8 décembre 1849] Je crois comme vous, monsieur, qu’il y a une grande force à puiser dans l’Histoire de nos pères, de leurs luttes, dans leur vivace et pieux attachement à la vieille nationalité gauloise, et cette Histoire, le peuple presqu’entièrement l’ignore. Je ne sais si vous approuverez la forme de ce livre, dont le prospectus joint aux livraisons, est à peu près le sommaire, mais j’ai craint l’ennui d’une Histoire didactique, à laquelle, d’ailleurs mes facultés ne sont point propres, et j’ai surtout voulu vulgariser le plus possible, cette science de l’Histoire et des origines en la mettant si je puis m’exprimer ainsi en chair et en os. (689)

[L’Auteur aux abonnés des Mystères du peuple – 20 janvier 1850] Quelque confiance vous daignez accorder à ma parole, vous trouverez dans les prochains récits, des faits si étranges, si extraordinaires, souvent même si monstrueux, je dirais presque si peu croyables, que sans l’irrécusable autorité historique, dont je les accompagnerai, le lecteur le plus favorable à cet ouvrage, pourrait croire, non sans doute que je l’ai voulu tromper, mais qu’entraîné par mon imagination de romancier j’ai exagéré les faits au-delà des limites du possible, afin de les rendre plus saisissants. Je n’aurai pas cette crainte, lorsque la citation historique textuelle, irréfragable, servant pour ainsi dire de poinçon, de contrôle à mon récit, prouvera du moins que quelle que soit sa valeur il est pur et sans alliage.

Et puis, une fois l’œuvre accomplie, ces notes qui l’accompagnent, dès le début, et choisies par moi, je vous l’affirme, avec un soin scrupuleux, parmi d’innombrables documents, ces notes formeront, à côté du récit, que je tâche de rendre amusant et varié, non seulement une histoire authentique des misères, des souffrances, des luttes, et souvent grâce à dieu, des triomphes de nos pères à nous autres prolétaires et bourgeois; mais encore, une histoire authentique de leur origine, de leurs religions, de leurs lois, de leurs mœurs, de leurs langage, de leurs costumes, de leurs habitations, de leurs professions, de leurs arts, de leur industrie, de leurs métiers, etc. etc.

[…]

Et voilà pourquoi, chers lecteurs, je vous conjure de nouveau de lire attentivement [ces notes, dont je suis aussi sobre que possible, mais qui à mon avis (puissiez-vous le partager) sont le complément indispensable de] cette œuvre si cordialement encouragée par vous dès son début. (709-711)

[Au rédacteur – 26 février 1850] Il m’est sans doute très pénible de ne pouvoir, en cette circonstance, répondre à la confiance que mes concitoyens daignent me témoigner; ma seule consolation est de penser que les travaux qui m’obligent à décliner un grand honneur ne seront peut-être pas tout à fait perdus pour la cause démocratique et sociale, à laquelle je me suis voué depuis des années. Ce qui me donne cette confiance, bien ambitieuse sans doute, c’est de voir les Mystères du Peuple, ouvrage rigoureusement historique, où j’ai peint jusqu’ici la lutte héroïque de nos pères, artisans, marins, laboureurs, magistrats, prêtes, défendant le sol, la famille, la patrie et leur Dieu contre l’invasion étrangère (il y a deux mille ans!), déjà mis à l’index par les Haynau d’Autriche, les préfets de quelques départements de la France, les Radetzkis d’Italie, les évêques de plusieurs de nos diocèses, et les Nicolas de Russie! (716)

[L’Auteur aux abonnés des Mystères du peuple – 22 mars 1850] Dans le récit comme dans tous les autres, chers lecteurs, vous reconnaîtrez à la lecture des notes, que si étrangères, si exorbitants que vous semblent les faits, je me suis toujours tenu dans les limites de la plus rigoureuse réalité historique. (731)

[Aux abonnés des Mystères du peuple – 6 mai 1850] Un dernier mot, chers lecteurs; permettez-moi de remercier publiquement ici ceux d’entre vous, et ils sont en grand nombre, qui m’ont fait l’honneur de m’écrire qu’ils ont voté pour moi lors de la dernière élection de Paris. La mission de représentant du peuple, jointe aux travaux incessants, indispensables à la continuation des Mystères du Peuple, que vous accueillez avec une si constante bienveillance, m’impose de nouveaux devoirs; mais je trouverai la force de suffire à ma double tâche, dans vos encouragements, et dans mon dévouement inaltérable à l’opinion démocratique et sociale qui m’a honoré de sa confiance. (766)

Correspondance générale d’Eugène Sue, Volume IV (juin 1850-1854), éditée par Jean-Pierre Galvan, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », 2018.

[À Maurice Lachâtre – juillet ? 1849] Il y aura matière à des illustrations charmantes et ce sera une histoire de France en images, depuis la Gaule jusqu’à nos jours. J’avais pensé pour titre à Les Mystères du peuple ou Hist[oire] d’une famille de prolétaires depuis la Gaule jusqu’à nos jours.

C’est peut-être mauvais et de mauvais goût d’abuser d’un titre qui a été heureux, mais c’est aussi se mettre un peu sous la protection du passé, qu’en pensez-vous? (32)

[À Maurice Lachâtre – 2 8bre 1849] J’ai bien réfléchi au titre, en voici un autre que je préférerais de beaucoup à celui des Mystères auquel je ne peux me faire. Ce serait Les Martyrs du peuple ou La Famille Lebrenn. Vous avez lu maintenant tout le 1er v[olume] qui vous doit donner une idée complète du livre, ce titre ne répond-il pas parfaitement à cette idée? Le mot famille implique qu’il y a nécessairement des femmes, car ainsi que vous le dites, il faut surtout agir sur elles. […]

Il me semble très utile de donner historiquement conscience au peuple de ses droits, en lui apprenant ce qu’il peut et doit exiger en retour de son martyr de 15 siècles. (38-39)

[À Victor Hugo – 11 septembre 1850] Mille remerciements, cher et excellent collègue, de l’appui que vous voulez bien prêter à mon ami et éditeur M. de Lachâtre dans sa croisade contre la police qui me fait l’honneur insigne et trop peu mérité de poursuivre les Mystères du peuple, ainsi qu’ils le sont sont en Autriche, à Rome, en Prusse et dans tous nos départements soumis à l’état de siège. Et notez qu’ils attestent que, malgré la forme romanesque de l’œuvre, je n’avance pas un fait qui ne soit justifié par l’histoire, notez surtout que j’en suis seulement arrivé au troisième siècle de notre histoire en voie de publication et que mes plus sévères amis me rendent cette justice que l’œuvre est saine, honnête et patriotique – en cela qu’elle fait aimer et vénérer les grands nombres héroïques de la vieille Gaule, qui, jusqu’ici n’avaient pas été vulgarisés pour le peuple. […]

Il me faut une patience surhumaine pour subir sans mot dire de si odieuses tracasseries mais je recule toujours devant cette obligation d’entretenir le public d’une affaire personnelle, puis je désire surtout que l’œuvre s’achève et soit lue, parce que je vois d’après l’émoi qu’elle cause à certaines gens de ce temps d’iniquité, il est mille moyens d’entraver la propagation de ce livre devenu déjà populaire au-delà de mes espérances. Merci donc au nom de notre cause commune de votre si cordial et si amical appui. Je suis ici travaillant deux jours, et tremblant la fièvre le 3e, comme on dit dans ce pays. (84-85)

[Préface à Jean-Louis le Journalier] Ce récit est réel en tous points, ainsi que l’indique le titre de ces études; ce que je raconte, je l’ai vu; un long séjour à la campagne, où m’appelaient un besoin croissant de retraite, de solitude et de travail m’a mis à même de connaître des misères, des douleurs et parfois des vices, fatalement inhérents à la condition sociale du prolétaire des champs; ce sont, pour ainsi dire, des chiffres moraux que je pose ; une sorte de bilan de l’état physique et intellecutel d’une population que j’ai attentivement étudiée; attiré vers elle, par l’attrait du malheur d’abord, puis par l’attrait des bonnes et vivaces qualités que n’étouffent jamais entièrement ces vices auxquels ces populations sont parfois forcément condamnées, oui, forcément condamnées; pour qui a réfléchi, pour qui a sans passion, sans préjugés observé en pratique l’humanité, il est incontestable : « que l’homme, par instinct, par nature, est bon, sensible, généreux, et, selon la mesure de son intelligence et de l’instruction qu’il a reçue, accessible à tous les sentiments délicats et élevés; la mauvaise éducation, le milieu où nous visons, l’ignorance, et surtout la misère et l’abandon, seuls, nous dépravent, nous rendent criminels, mais jamais assez cependant pour que l’excellence originelle de notre nature soit complètement étouffée. » (105-106)

[Aux lecteurs – 30 janvier 1850] Veuillez, je vous prie, s’il vous paraît mériter quelque souvenir, ne pas oublier le personnage de Martin; j’espère que vous le retrouverez dans un ouvrage destiné, selon ma pensée, à compléter les Misères des Enfants trouvés, les Mystères de Paris, le Juif errant, les Mystère du peuple. Ce livre aura pour titre :

Les Mystères du monde

Ou

L’Esclavage, le prolétariat et la misère chez tous les peuples en 1850

Dans ce livre, on retrouvera, Rodolphe, Martial, Germain, Rigolette, et d’autres personnages des Mystères de Paris; Agricol, la Mayeux, et Rodin, du Juif errant (Rodin, hélas! N’est pas mort : il a échappé par un miracle à l’attaque foudroyante de choléra dont il avait été frappé); enfin quleques membres de la famille Lebrenn, des Mystères du peuple se joindront à ce personnel, que bon nombre d’entre vous, chez lecteurs, ont déjà bien voulu accueillir avec intérêt. (134)

[Aux abonnés des Mystères du peuple – 3 septembre 1851] Les analogies, les rapports, entre les époques les plus lointaines et les plus rapprochées, sont parfois si saisissants, ce qu’on appelle le gouvernement, le pouvoir ou l’autorité suit à travers les siècles une marche tellement invariable, qu’en écrivant le récit que vous allez lire, récit rigoureusement historique dans son ensemble et dans ses détails (vous vous en convaincrez par la lecture des notes), il existe enfin des rapprochements si frappants entre cette histoire du douzième siècle, et certains faits de cette année 1851, qu’en traçant les pages qui vont suivre, nous avons éprouvé une émotion grave, recueillie, à la fois remplie de tristesse quant au présent, et de confiance quant à l’avenir; loin de nous la pensée puérile de recourir aux allusions; si menacée que soit de notre temps la liberté d’examen, nous n’avons jamais reculé, vous le savez, nous ne reculerons jamais devant l’expression absolue de nos convictions, en ce qui touche les réalités actuelles; si donc, nous nous défendons de toute arrière-pensée d’allusion, chez lecteurs, c’est que nous avons été tellement surpris nous-mêmes de l’incroyable ressemblance de cette histoire d’il y a huit cents ans avec notre histoire contemporaine, que nous avons cru nécessaire cette déclaration. (200)

[À Étienne Masset – 10 mars 1852] Je n’ai pas reçu de lettre de Desnoyers, je travaille toujours à ce roman qui définitivement aura pour titre : Gilbert et Gilberte ou la Korrigan couleur de rose Histoire fantastique et réelle.

Je crois nager en pleine eau, et que le sujet me porte, il y a une idée philosophique, pas un mot de politique et une jeune fille pourra tout lire. (263)

[À Auguste Pittaud de Forges – 12 décembre 1852] Tu me demandes ce que j’écris? Je viens de donner au Siècle un roman mi-fantastique qui va paraître dans 5 ou 6 jours. Si tu as du temps à perdre, lis cela, tu me diras ce que tu en penses. Puis j’ai donné à La Presse un petit roman dont la scène se passe en Savoie, afin, si je le peux, d’attirer l’attention sur ce magnifique pays jusqu’ici presque toujours dédaigné par les touristes quoiqu’il vaille la Suisse. Puis je termine encore pour La Presse les Mémoires d’un mari dont le commencement a paru l’an passé. Puis enfin ne pouvant continuer Les Mystères du peuple en France je me mets en mesure de les publier à l’étranger. J’oubliais un petit livre Jeane et Louise ou les familles des transportés, que je viens d’écrire au profit des réfugiés et qui va paraître à Genève dans 8 ou 10 jours, mais qui bien entendu ne pourra entrer en France. Voici bon frère toute ma pacotille littéraire, tu vois qu’elle n’est pas mince, mais le travail est mon seul soutien, ma seule consolation, mon seul plaisir. (327)

[À Jules Hetzel – 14 décembre 1852] Voici en quoi elle serait nouvelle et peut-être attachante : on publierait mes œuvres par ordre de publication (je les reverrais bien entendu) mais j’ajouterais à chaque ouvrage une sorte de notice historique littéraire et personnelle dans laquelle je raconterais, si cela se peut dire, l’histoire de chaque œuvre, en quel lieu elle a été composée, sous quelles impressions, sous quel ordre d’idées : ce seraient pour ainsi dire mes Mémoires littéraires. Cette idée m’était depuis longtemps venue. Voici pourquoi : j’ai commencé à écrire des romans maritimes parce que j’avais vu la mer; dans ces premiers romans il y a un côté politique et philosophique (La Salamandre, Atar Gull et La Vigie de Koat-Ven entre autres) radicalement opposé à mes convictions à partir de transformations, succession de mon intelligence, de mes études, de mes idées, de mes goûts, de mes liaisons (Schoelcher, Considérant, etc.) je suis arrivé après avoir cru fermement à l’idée de religieuse et absolutiste incarnée dans les œuvres de Bonald, de Maistre, de Lammenais (De l’indifférence en matière de religion), mes maîtres en ce temps-là, je suis arrivé par la seule instruction du juste, du vrai, du bien, à confesser directement la république démocratique et sociale. Vous sentez que j’ai une si grande horreur du moi, de la mise en scène, que cette étude n’aura rien de personnel en dehors du côté philosophique, politique et littéraire; peut-être pour satisfaire à une certaine curiosité, la description des lieux où j’ai écrit ces différents ouvrages, parce que le milieu physique matériel où je vis influe beaucoup sur mon esprit : j’achèverais pour cette édition Les Mystères du Peuple. On y joindrait ce que j’ai écrit pour le théâtre, les brochures politiques et socialistes ainsi que l’Histoire de la Marine, dans laquelle j’ai commencé à comprendre et apprécier la royauté dans la personne de Louis XIV, en dépouillant aux Affaires étrangères la correspondance de ses ministres, d’où il a résulté pour moi une désillusion complète, et j’ai commencé dès lors à haïr la royauté. (330)

[Préface à Jeanne et Louise] J’ai dû écrire ce livre avec une extrême modération.

Voici pourquoi :

Le produit de cette publication est destiné à venir fraternellement en aide à un grand nombre de mes chers compatriotes, réfugiés dans les États Sardes, en Belgique ou en Suisse, et que la proscription a privés des ressources de leurs travaux habituels. […]

L’exilé en Europe peut recevoir souvent des nouvelles de sa famille, quelquefois l’appeler près de lui, et, au milieu de ces doux épanchements, rêver encore la France sur le sol étranger.

Mais, le transporté, séparé des objets de ses affections par l’immensité des mers, est en proie à des inquiétudes, des angoisses horribles; et souvent, sa complète ignorance du sort des siens, est aussi cruelle pour lui que la pire des certitudes! […]

L’un de nos récits : Jeanne, est l’histoire de la famille d’un paysan transporté.

L’autre récit : Louise, est l’histoire de la famille d’un bourgeois transporté. Il n’y a dans ces tristes pages nulle exagération; ce sont des faits connus de tous. Et si, en vertu des motifs déjà donnés, je n’étais fermement résolu de ne pas sortir de la modération ou plutôt du silence que je me suis momentanément imposé, je pourrais citer une multitude de fait irréfragables qui prouveraient la complète réalité des récits qu’on va lire. (360-361)

[À Emmanuel Arago – 15 mars 1853] Autre chose, je n’ai pas voulu que mon exil fut complètement stérile, j’ai voulu avoir ma part dans la protestation contre cet ignoble et hideux état de choses. J’ai écrit Jeane et Louise au profit des réfugiés. Le livre se vend très bien. Et quoique j’ai été obligé d’être modéré vu les lois sur la presse étrangère ici et en Belgique qui poursuivre toute attaque trop directe à cet abominable scélérat qui bâillonne la France, et comme je voulais enfin que mon livre se vendît publiquement afin que la vente fût plus fructueuse pour nos pauvres amis, j’ai dû prendre de grandes précautions sinon pour le fond, du moins pour la forme. Quoi qu’il en soit, et peut-être même à cause de cette forme on me dit que le livre fait beaucoup d’effet, et qu’il doit exaspérer contre l’ordre des choses, or dites moi au point de vue de la loi, si je puis être poursuivi en France pour un livre publié à l’étranger. (374)

[À Victor Schoeler – 5 avril 1853] Puis afin que mon petit livre put se vendre ici et en Belgique il m’a fallu faire montre d’une extrême réserve, et j’ai dû renoncer au désir de citer quelques-unes de vos nobles paroles à l’appui de mon récit. Je voulais avant tout venir en aide à ceux de nos amis que en avaient besoin et j’espère que mon but sera rempli, si les 4 000 se vendent comme je l’espère en Suisse et dans les États sardes il y aura 2 400 f. pour la caisse des réfugiés. Hélas mon pauvre ami le bien est difficile à faire. (378)

[Aux abonnés des Mystères du peuple – 12 juin 1853] J’achève dans l’exil cet ouvrage forcément interrompu depuis longtemps; votre bienveillance, dont vous m’avez autrefois donné tant de gages, me soutiendra, je l’espère, jusqu’à la fin de mon œuvre. (396)

[Aux abonnés des Mystères du peuple – 29 octobre 1853] Les actes, les paroles, les sentiments, attribués à l’héroïne gauloise sont textuellement historiques; il n’a pu en être ainsi, non des actes, non des sentiments (ils sont parfaitement conformes à la vérité), mais des paroles prêtées aux personnages secondaires de notre légende, les contemporains ne les ayant pas recueillies comme celles de la Pucelle. (450)

[Préface à La Famille Jouffroy] Plus nous avançons dans la vie, plus nous expérimentons les hommes et les choses, plus enfin nous avons conscience des devoirs de l’écrivain moraliste (que l’on nous permette, non de prendre, mais d’ambitionner ce titre…) plus nous sommes convaincu des erreurs de l’école qui professe L’art pour l’art, en d’autres termes, l’indifférence absolue du mot moralisateur et élevé où doit tendre, selon nous, toute œuvre d’imagination, quelle que soit sa forme.

Nous l’avouons ici sincèrement, il nous serait maintenant impossible d’entreprendre une œuvre littéraire sans être soutenu par cette espérance, décevante peut-être : que de cette œuvre il ressortira un enseignement, et qu’après l’avoir lue, le lecteur sentira se raffermir en lui son amour du juste et du bien, redoubler son horreur du mal et de l’iniquité, augmenter son mépris pour la bassesse, le parjure, le mensonge et l’hypocrisie.

Imaginer une fable, entasser événements sur événements, créer des personnages, réaliser des types, mettre en relief des caractères vrais, humains; leur prêter à chacun ses passions, son langage, ses actes, tout cela nous paraît être une œuvre stérile, si le seul résultat est d’entraîner le lecteur d’aventure en aventure, et si, arrivant au terme de ce voyage à travers les espaces de l’imagination, il ne se trouve pénétré davantage de certaines idées éternelles.

Nous avons écrit la Famille Jouffroy sous l’empire des idées moralisatrices que nous venons d’exprimer.

Le but que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage de longue haleine, est sans doute au-dessus de nos forces. Puissent nos lecteurs nous savoir gré d’avoir du moins essayé d’atteindre ce but. […]

Ce livre, ainsi que son titre l’annonce, est un roman intime; ce n’est donc point un roman d’aventures, une fable compliquée d’incidents bizarres et excentrique; c’est une peinture exacte, patiente, de l’intérieur d’une famille de ce temps-ci; c’est une étude scrupuleusement approfondie du caractère des divers membres de cette famille. Nous avons surtout tâché d’être vrai, et, pour atteindre à cette vérité, à ce réalisme, nous n’avons dû négliger aucun détail. Aussi recommandons-nous à l’indulgence du lecteur la première partie, qui est l’exposition de notre œuvre. – Les personnages, connus, acceptés par lui, agiront ensuite dans le drame, selon leur caractère, sans qu’il soit besoin d’accentuer davantage leur physionomie morale. Enfin, nous espérons que, selon la pensée d’où procède cette œuvre, et ainsi que nous l’avons dit en commençant, il ressortira quelque salutaire enseignement de ce livre, et qu’il nous méritera du moins la sympathie de nos lecteurs. (516-519)

[Introduction au Diable médecin – 10 juin 1854] Un rare génie a évoqué Le Diable boiteux; nous ne saurions avoir l’outrecuidante prétention de suivre, même de loin, l’inimitable Lesage dans la voie du merveilleux; néanmoins nous évoquons aussi le Diable.

Notre diable n’a cependant rien de fantastique; nous l’avons connu, nous l’avons aimé, honoré, care, malgré ses bizarreries, il était homme de bien.

Une réalité, modifiée selon l’exigence de notre fable et appropriée aux besoins de notre récit, a toujours été le germe de nos œuvres. (544)

Plik et Plok, Paris, Eugène Renduel, 1831

Préface à l'Édition de 1831

À la faveur de la concentration profonde qui captive tous les intérêts dans un ordre d’idées hautes et graves, l’auteur de ces récits espère se glisser inaperçu parmi le monde littéraire. Puis, ayant pris date et place, comme tant d’honnêtes gens que l’on a trouvées, après nos longues tourmentes sociales, assises très-haut dans l’opinion d’un bon nombre, il aspire à pouvoir se carrer, comme eux, dans une décente réputation négative, due au silence de la critique et à l’opportunité des grands événemens, si favorables aux petits esprits.

[…]

Avant Cooper, il y aurait peut-être eu de l’audace à tenter d’intéresser le public français à des habitudes, à des caractères qui n’éveillent en lui aucune sympathie. Inexpert

des moeurs maritimes, il lui est vraiment impossible

d’apprécier la vérité des tableaux qu’on déroulerait à ses

yeux.

[…]

Et ceci fut une grave injustice comme art et comme politique.

Comme politique, parce que la plupart des hommes croient à ce qu’ils lisent ; parce que les récits de nos victoires sur mer, colorés en littérature, poétisés, exagérés peut-être, eussent fini par nous donner à nous-mêmes une idée de notre importance en marine. Ce sentiment eût à la longue filtré parmi les masses en France, dans l’étranger ; cette foi nationale eût produit de grands résultats, sans doute ; car l’on se tromperait, je crois, en pensant que les histoires, les romans, les mémoires faits sur les conquêtes de Bonaparte n’ont pas augmenté nos forces morales au dedans, notre puissance au dehors.

Et puis, si vous saviez comme les moeurs maritimes sont neuves et piquantes ! comme c’est chose singulière, curieuse et digue d’étude, que l’intérieur d’un navire ! N’est-ce pas un résumé de toutes les connaissances, de tous les arts, de toutes les industries humaines ? N’est-ce pas une oeuvre qui prouve à quelle hauteur peut s’élever notre intelligence ?

[…]

Nous l’avons dit, Cooper, dans ses admirables romans, a peint cet homme d’une manière aussi large que pittoresque. Il a vivement excité la curiosité, l’intérêt pour des mœurs dont les détails contrastent rudement avec ceux de notre vie citadine. Mais malheureusement l’énergie, la finesse de l’original, s’effacent presque toujours dans la traduction. En français, ce style est dépouillé de sa nerveuse concision. Nous admirons bien encore les grands traits qui distinguent ce talent vraiment neuf ; mais les nuances, les couleurs locales, la précieuse naïveté des idiomes échappent à ceux qui ne peuvent pas lire en anglais ces pages merveilleuses.

Cependant, nous pensons que si quelques-uns de nos talens du premier ordre, que si Victor Hugo, de Vigny, J. Janin, Mérimée, Nodier, Balzac, P.-L. Jacob, Delatouche, etc., etc., voulaient échanger une année de leur vie studieuse contre une année d’existence marine, et tentaient alors d’appliquer leur puissance, leur richesse d’exécution à la peinture de la mer, nous aurions, certes encore, une gloire littéraire de plus. Et pourquoi Lamartine n’essaierait-il pas de mener sa muse là où lord Byron a jeté la sienne dans le deuxième chant de Don Juan, et dans son Corsaire ? La crainte de l’imitation ne serait pas rationnelle : Cooper a peint des Américains ; vous pourriez décrire les moeurs des Français, d’autres sites, d’autres lieux, d’autres costumes, d’autres combats…

Tout talent dont la base gît dans une observation exacte de la nature, ne serait-il donc plus toujours sui generis, fils de lui-même, sans égal, influent ?… Ne dit-on pas Corneille et Shakspear, Goethe et Châteaubriand ?

[…]

Mais je me trompe. Nous avons déjà notre Cooper : un poète qui vous émeut et vous attache par la vérité de ses descriptions, par l’énergie de sa composition. En présence de ses oeuvres, votre coeur se serre !… Voyez-vous ces lames énormes qui déferlent et se brisent sur ce navire démâté ?… ce ciel sombre et brumeux… ces figures de femmes éplorées, palpitantes, et qui contrastent d’une manière si sublime avec l’attitude calme, froide d’un marin commandant toujours à la tempête, même au moment où il périt.

[…]

Ce poète, vous le connaissez, j’en suis sûr. N’avez-vous pas admiré le Kent, le Columbus, le Coucher du Soleil sur le bord de la mer ?… Ce poète donc, notre Couper, n’est-ce pas Gudin ? Sur ses toiles, n’est-ce pas le même coloris, la même naïveté, la même hauteur de conception que dans les pages du Pilote, du Corsaire rouge ?

Ah ! si quelqu’un des écrivains que nous avons nommés, entendait notre impuissante voix, nous aurions une double gloire en ce genre : possédant déjà la poésie peinte, nous jouirions encore de quelques délicieuses poésies écrites.

Préface de 1832

Le peu de mots que j’ajoute à cette nouvelle édition n’ont pour but que de constater un fait dont je suis fier, un fait appelé de tous mes vœux.

En comptant sur une active coopération dans la carrière où je m’aventurais le premier, je ne m’étais pas trompé; déjà des hommes de savoir et de talent ont consacré leurs veilles à la littérature maritime : elle s’apprivoise, se popularise, son langage n’effraie plus, on s’y habitue, on la comprend, - puis enfin l’intérêt viendra; aujourd’hui elle ne fait qu’amuser, plus tard elle instruira; des frivoles romans on voudra peut-être passer à l’examen plus approfondi des hommes et des choses de cette marine si courageuse, si forte, si belle, si active, si puissante.

Alors, peut-être, des hommes de conscience et d’étude feront pour l’économie politique ce que nous avons fait pour la littérature; ils consacreront quelque temps de leur vie à l’examen des besoins, de l’existence des marins; ils verront par eux-mêmes, ils observeront les faits et la nature, afin de mettre en harmonie les lois et les habitudes maritimes; car, en vérité, il ne faut pas plus de lois de convention que de marins de convention, et si l’on reconnaît pour un romancier maritime, comme indispensable et condition première de ses écrits, la connaissance de la mer et des marins, on sera, je crois, en droit de demander la même science aux hommes politiques qui ont à statuer sur les institutions vitales de la marine.

La Cucaracha, Paris, Albin Michel, 1907 [1834]

Préface

Que si des critiques me demandent pourquoi j’ai plutôt appelé ce livre la Curcaracha, - que Contes, - je répondrai que cette naïve tradition espagnole m’a paru parfaitement rendre ce besoin insurmontable de conter ou d’écrire qui nous atteint quelquesfois; car, ainsi que cette mouche aux mille couleurs, vive, indocile et légère, qui tantôt repose son vol inconstant sur le front pur d’une jeune fille ou sur la résille d’un hideux bohémien…l’imagination aussi emportée par une exaltation fiévreuse peut s’abattre sur une fraîche illusion ou sur une réalité sombre et fatale.

Que si le critique obstiné, non encore satisfait de cette explication, en veut encore une autre, - je lui dirai, pusiqu’il le faut, que j’ai choisi ce titre, parce qu’il se liait par ma pensée à un des plus beaux moments de ma vie; à cet âge où parfois le repos, l’insouciance et la paresse coupaient si délicieusement une existence active et voyageuse; à cet âge où j’amassais tant de souvenirs et tant de matériaux, - sans me douter jamais qu’ils serviraient un jour de base à l’éphémère et fragile monument que je tente d’élever.

[…]

Pourrais-je maintenant répondre à l’un des critiques les plus éclairés de notre époque, qui, tout en m’encourageant avec éloge à suivre la voie que j’ai tracée le premier, - m’a reproché de n’avoir jusqu’ici rien publié d’historique. – Je crois avoir dit quelque part, - qu’avant de faire mouvoir mes personnages au milieu d’événements historiques, j’avais voulu d’abord familiariser les lecteurs avec l’étrangeté de leurs mœurs et de leur langage.

J’ose considérer cette première partie de ma tâche comme à peu près remplie. Aussi m’occupai-je en ce moment d’une de nos phases maritimes les plus glorieuses et peut-être les moins connues par leurs résultats inespérés : - je veux parler de notre guerre dans l’Inde en 1780, - sous les ordres du bailli de Suffren. Tel sera du moins le sujet de la Tour de Koat-Ven, roman historique qui, je crois, paraîtra bien prochainement.

Et je ne mets cette sorte d’importance à me justifier de ce reproche que parce que j’ai pressenti que notre histoire nationale maritime renfermait des ressources inouïes pour le romancier, et qu’à la question purement littéraire se joindrait peut-être plus tard une question sociale et politique d’un ordre élevé, si l’on pouvait amener les masses à concevoir l’importance de la marine en France.

La Vigie de Koat-Ven, Paris, Poulin, 1846 [1833]

Préface

En faisant abstraction de sa partie spéciale, de sa donnée maritime, ce roman complète, à mon sens, le développement successif et philosophique d’une idée que j’ai exposée dans Atar-Gull, puis poursuivie dans la Salamandre.

C’est un sentiment tout autre que celui de la vanité qui me force à parler de ces ouvrages, oubliés sans doute. Mais, pour expliquer clairement mon but, il me faut rappeler au souvenir du lecteur ces deux romans; si étroitement liés à celui-ci par l’unité de vues que m’impose une conviction inébranlable et presque involontaire.

Chaque siècle ayant son expression et son caractère indélébile, il m’a paru qu’aujourd’hui le trait le plus saillant et le plus arrêté de notre physionomie morale était un désenchantement profond et amer, qui a sa source dans les mille déceptions sociales et politiques dont nous avons été les jouets, qui a sa preuve dans le matérialisme organique et constitutif de notre époque.

[…]

Parce que l’homme avait été trahi dans ses espérances, parce qu’il avait souffert, il a fallu que l’humanité supportât la réaction de sa rage.

Ce principe est résumé par le caractère de Brulart dans Atar-Gull.

Parce que l’homme avait reconnu avec amertume le néant des plaisirs du monde, il a fallu que ceux qui se trouvaient sur son passage partageassent ce désenchantement anticipé, et que chaque douce et riante illusion fût flétrie par son souffle impur.

Parce qu’un homme était désespéré ou sans foi, il a fait l’homme désespéré et sans foi.

Ce principe est résumé par le caractère de Zsaffie dans la Salamandre.

[…]

C’est donc à la fois ce besoin ardent et instinctif des croyances religieuses et cette désespérante impuissance de s’élever jusqu’à une fois sincère et profonde que le développement du caractère de l’abbé de Cilly résume dans ce roman.

[…]

Aujourd’hui que, fausse ou vraie, mon idée est complète, je puis vous dire, mon ami, quel but je me suis proposé, car je crois l’avoir atteint.

Je voulais amener le parti libéral, philosophique et progressif, à reconnaître, par l’organe de quelques-uns de ses écrivains les plus honorables et les plus distingués, à reconnaître, dis-je :

Qu’il n’est pas de bonheur pour l’homme sur la terre, si on lui arrache toute illusion.

Je voulais constater cette étrange et bien significative contradiction d’un siècle qui, s’étant fait fort d’avoir foulé aux pieds l’antique croyance religieuse et monarchique, cette source unique, pure et féconde des plus nobles, des plus consolantes et des plus véritables illusions, demande pourtant, à tout prix, des illusions! d’un siècle qui maintenant s’irrite de ce que le positif, le vrai…dont il était si jaloux et si fier, ait passé des systèmes politiques dans la société, et de la société dans l’art.

[…]

Vous voulez des illusions dans l’art; mettez-en d’abord dans les mœurs; car l’art n’est, pour ainsi dire, que l’esprit, que l’expression morale du corps social…

Et convenez-en, mon ami…est-il quelque chose de plus prosaïque, de plus désillusionné, partant de plus désenchantant, que la société actuelle?

Eh quoi! on dira au poète : Chante la religion consolante et sacrée! et la veille on aura profané, souillé impunément les temps et l’autel par des orgies sacrilèges!

On viendra dire au poète : Chante le roi…cet être majestueux et inviolable dont le bandeau souverain est béni par Dieu, et on répète, chaque jour, qu’on paye le roi, que le roi est un salarié, comme un préfet ou un commis, et qu’il faut qu'il travaille pour gagner son salaire!

On dira au poète : Chante la France…et voilà qu’on jette la France aux bras de l’Angleterre en lui criant : Sauve-là!...

Dira-t-on au poète…de chanter le pays…ses institutions, sa gloire, sa science?... Mais on sait trop ce que cela vaut et ce que cela coûte…car voilà que cinq cents élus font tout haut et au grand jour, les comptes et le ménage du pays…qui établissent la recette et la dépense.

C’est d’abord tant de gain sur la boue et les immondices, tant sur les sueurs des forçats, tant sur la prostitution, tant sur les tripots et la loterie qui peuples les Bagnes et la Morgue, tant sur l’air infect de la vie, tant sur votre droit à respirer cet air.

Ceci est la recette. Vient la dépense.

[…]

Je me résume.

J’ai voulu au moins faire servir ma triste et amère conviction à constater l’état de notre époque.

J’ai tenté de lui donner horreur de son matérialisme, de son positif, de son vrai, sans faire autre chose que de mettre dans l’art ce matérialisme, ce positif et ce vrai, dont notre siècle est si fier.

Et si, parmi les orages qui nous menacent de tous côtés, il était possible d’entrevoir un jour plus serein, ne pourrait-on pas espérer logiquement, que puisqu’on reconnaît la nécessité de l’illusion, de la poésie, du grandiose dans l’art, qui n’est que l’expression morale d’une société.

On voudra aussi de la poésie, de l’illusion, du grandiose dans les mœurs sociales et politiques,

Et que l’antique constitution française, religieuse et monarchique,

Et que l’ancien système religieux, épuré, régénéré par le catholicisme, pourra répondre un jour à nos besoins flagrants de foi, de consolation et de liberté?

Voici donc, mon ami, dans quelles vues je n’ai pas voulu m’écarter d’un système que m’imposait d’ailleurs la plus inébranlable conviction.

Bien certain d’ailleurs de ce principe, qui m’a toujours guidé : c’est que la manifestation d’une vérité, si décevante qu’elle soit, peut toujours servir d’enseignement moral à l’humanité.

La Salamandre, t. I, Paris, Pétion Éditeur, 1845 [1832].

Préface

Il doit y avoir, je pense, dans toute composition littéraire, deux parties bien scindées. D’abord le drame, la fabulation, le pittoresque et le descriptif, que l’on pourrait appeler le corps de l’œuvre, ou sa partie matérialisée. Puis, suivant la même comparaison, la donnée morale et philosophique, qui serait l’âme, la pensée de cette œuvre, autrement dite, sa partie spiritualisée.

[...]

Ainsi le corps du livre appartiendra de droit, et sans aucune restriction, à la critique, parce que l’auteur comprendra sa position d’écrivain dans toute son étendue; mais il pourra, ce me semble, défendre la question morale de son ouvrage.

[...]

Que d’ailleurs les symptômes de cette dissolutions sociale sont, je crois, tellement écrits dans nos mœurs, dans notre littérature, dans nos arts, dans nos lois, dans notre gouvernement, que de même que la face cadavéreuse d’un mourant est plus probante que toutes les consultations du monde, de même, la société prouve plus son état par son aspect, que ne pourraient le faire tous les livres imaginables par des théories ou des exemples.

[...]

Les quelques mots qui me restent à dire n’ont trait ni au fond, ni à la forme de ce livre, mais seulement à la spécialité qu’il embrasse.

En tâchant d’introduire le premier la littérature maritime dans notre langue, j’ai dû toucher à toutes les parties de ce genre.

Non pour dire : Ceci est à moi, mais seulement pour planter un signal sur chaque rivage reconnu, afin d’y attirer l’attention de ceux qui me suivent, et de leur donner les moyens de se creuser un port, là où je n’ai peut-être rencontré qu’un écueil.

La première partie de ma tâche est donc remplie.

J’ai tenté, dans Kernok, de mettre en relief, de prototyper le Pirate;

Dans le Gitano, le contrebandier;

Dans Atar-Gull, le négrier;

Dans La Salamandre, le marin militaire.

Si les événements et le temps me le permettaient, mon but serait maintenant de faire mouvoir, au milieu d’événements historiques, ces hommes dont on connaît, je crois, les types principaux.

Telle serait l’histoire maritime dont déjà parlé, et qui embrasserait toute la marine française, depuis le XVIe siècle jusqu’au XIXe, dans une série de romans historiques, dont quelques-uns sont ébauchés.

Arthur, T. I, Paris, Charles Gosselin, 1838.

Préface

Celui qui écrit ces ligne, dut néanmoins, à de certaines circonstances, d’être instruit des véritables détails de cette tragédie, qui sera à la fois d’exposition et de dénouement au livre que voici.

Le personnage d’Arthur n’est donc pas une fiction.., son caractère une invention d’écrivain; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement; presque toutes les particularités sont vraies.

[…]

Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir, l’auteur de ce livre en reconnaît d’avance la pauvreté stérile; mais il pense que les mœurs et la société d’aujourd’hui n’en présentent pas d’autres, ou du moins il avoue n’avoir pas su les découvrir.

Ceci dit à propos de cet ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut-être, Étude Biographique, - passons. –

Un écrivain n’ayant guère d’autre moyen de répondre à la critique d’une œuvre que dans la préface d’une autre, je dirai donc deux mots sur une question soulevée par mon dernier ouvrage, et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là; ici avec amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.

Cette question est de savoir : si je renonce à cette conviction, taxée, selon chacun, de paradoxe, - de calomnie sociale, - de triste vérité, - de misérable raillerie, - ou de thèse inféconde, - cette question est de savoir, dis-je, si je renonce cette conviction : - Que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas.

Et d’abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l’auteur de ce livre ne peut se lasser de répéter, qu’il n’a pas la moindre des prétentions philosophiques qu’on lui accorde, qu’on lui suppose ou qu’on lui reproche. – Que dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu’il s’agisse d’histoire, de comédie ou de romans, il n’a jamais voulu formuler de système. – Qu’il a toujours écrit enfin, selon ce qu’il a ressenti, - ce qu’il a vu, - ce qu’il a lu, - sans vouloir imposer sa foi à personne.

Seulement, ce qui autrefois avait été pour lui, plutôt la prévision de l’instinct, que le résultat de l’expérience, a pris à ses yeux l’impérieuse autorité d’un fait.

Que si, enfin, il semble renoncer non pas à sa triste croyance, mais à signaler, même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu’il pourrait citer à l’appui de sa conviction, c’est qu’à cette heure, plus avancé dans la vie, il sait qu’une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur…, mais que le saint privilège de consacrer, d’accréditer les vérités éternelles, est réservé au génie ou à la Divinité…

En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur (véritable symbole de sa pensée), il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot : E pur si muove!

Le Juif errant, t. I, Bruxelles, Meline, Cans et Cie, 1844.

Dédicace

Si, dans plusieurs épisodes de cet ouvrage, j’ai donc tenté de montrer l’action admirablement bienfaisante et pratique qu’un homme de cœur noble et d’esprit éclairé pourrait avoir sur la classe ouvrière, grâces vous soient rendues ! Si, par opposition, j’ai peint ailleurs les effrayantes conséquences de l’oubli de toute justice, de toute charité, de toute sympathie envers ceux qui, depuis longtemps voués à toutes les privations, à toutes les misères, à toutes les douleurs, souffrent en silence, ne réclamant que le droit au travail, c’est-à-dire, un salaire certain, proportionné à leurs rudes labeurs et à leurs modiques besoins, grâces vous soient encore rendues !

[…]

Adieu, mon ami ; vous dédier ce livre, à vous, artiste si éminent, à vous, l’un des meilleurs cœurs et des meilleurs esprits que je connaisse, c’est dire qu’à défaut de talent, on trouvera du moins dans mon œuvre de salutaires tendances et de généreuses convictions.

Fernand Duplessis. Mémoires d'un mari, 1849.

Préface

La lecture de ces Mémoires expliquera, je le crois, cet apparent contraste. Sauf des changements de noms et quelques déguisements de lieux imposés par des convenances de plusieurs sortes, ces pages ont été écrites par leur auteur; doué d’une mémoire prodigieuse et pour ainsi dire rétrospective (lorsqu’un fait nouveau avait sa racine ou son explication dans un fait antérieur), possesseur de nombreuses notes recueillies pendant sa vie, dès les premières années de son adolescence, l’auteur a pu faire revivre une foule de personnages.

Rien dans ces pages n’annonce l’écrivain; ce n’est pas une œuvre d’art; c’est, si cela peut se dire, une réalité souvent brutale; mais dans la pensée de l’auteur (et je la partage) cette réalité doit avoir son enseignement moral.

Telle a été du moins la dernière espérance de cet homme, que j’ai vu mourir malheureux et repentant de sa vie passé, mais stoïque devant la mort :

- Ce récit est une expiation que je me suis imposée – m’a-t-il dit, - puisse-t-il être aussi un enseignement!

J’avais toute latitude pour opérer les retranchements ou les changements nécessaires; d’abord, je l’ai dit, par égard pour certaines convenances, car plusieurs personnages de ces Mémoires vivent encore aujourd’hui; puis, afin de rendre la lecture de ces pages plus facile en les dégageant de toute superfluité.

J’ai usé de mon mieux de ce droit; la plupart des événements m’étaient connus dans leurs moindres circonstances, j’ai quelquefois remplacé les retranchements dont je parle par la narration rapide de faits trop longuement développés dans le manuscrit.

J’avais eu d’abord la pensée de retrancher de ces récits ce qui concerne l’adolescence de l’auteur, et d’arriver tout d’abord à son mariage, mais j’ai cru (et le lecteur partagera peut-être cet avis) que souvent le caractère, l’avenir de l’homme, se révèlent dès les premiers actes de son adolescence ou de sa jeunesse.

Enfin, la vie de l’auteur se trouvant intimement liée à celle de plusieurs de ces camarades de collègue ayant déjà, au commencement de ces Mémoires, leur physionomie particulière et vivement accentuée, j’ai cru ne devoir pas retrancher cette espère de prologue.

Surtout, que le lecteur ne s’effarouche pas de quelques vérités un peu hardies : l’ensemble de l’œuvre montrera, je le répète, qu’elle est d’une haute moralité.

La Marquise d'Alfi, Paris, Alexandre Cadot, 1853.

Dédicace

Une aventure romanesques et tragique, qui s’est, dit-on, passée il y a quelques années aux environs du lac d’Annecy, m’a été dernièrement racontée; elle a servi de canevas au récit que tu vas lire.

[…]

J’arrive au but et au sujet de cet ouvrage.

Le lac d’Annecy et ses environs ne sont pas, selon moi, aussi connus qu’ils méritent de l’être; mes vœux seraient comblés, si la lecture de l’œuvre que je publie pouvait engager quelques touristes, quelques paysagistes amoureux de leur art, quelques personnes ayant le goût de l’agriculture, à visiter les magnificences de cette contrée, qui joint à la grandeur et à la variété des sites alpestres, une fertilité merveilleuse et une science agricole très avancée.

[…]

J’ai donc tâché de peindre exactement quelques-uns des sites où se passent les principales scènes de mon récit; mais je réclame d’avance, chère sœur, ton indulgence et celle du lecteur, pour la fidélité, peut-être trop scrupuleuse des détails, sans lesquels il est cependant très difficile de rendre exactement le caractère et l’aspect d’un paysage; la manière dont je perçois les objets extérieurs peut seule excuser cette fidélité de reproduction poussée jusqu’au scrupule… peut-être jusqu’à l’excès : au premier aspect d’un grand tableau de la nature, je suis d’abord ébloui; les détails se perdent dans la majesté de l’ensemble; le ressentiment du beau est alors chez moi plus instinctif que raisonné; mon admiration confuse, troublée, ne sait à bien dire où se prendre, allant de l’une à l’autre de ces magnificences; c’est seulement après avoir, si je peux m’exprimer ainsi, pratiqué souvent les mêmes lieux, que d’un coup d’œil sûr et ravi, j’embrasse à la fois les détails et l’ensemble; ainsi donc, l’exactitude presque topographique des descriptions que tu rencontreras dans ce livre, chère sœur, prouvera, sinon le talent du peintre, du moins sa véracité.

[...]

Et maintenant, chère sœur, que la destinée de ce livre, placé sous ton invocation fraternelle, s’accomplisse! Combien je serais fier et heureux si quelques-uns de mes lecteurs voulaient venir s’assurer, par eux-mêmes, de la réalité des tableaux que je vais tenter de peindre, et partager ainsi l’admiration qu’ils m’inspirent.

Un mot encore : l’héroïne de l’aventure que l’on m’a racontée était, m’a-t-on-dit, Vénitienne, j’ai suivi cette indication dans mon récit; ai-je besoin d’ajouter que j’éprouverais un regret amer, si jamais l’on pouvait douter que l’individualité bizarre, souvent atroce, mais du moins repentante, que j’ai tâché de mettre en relief, n’est absolument, dans ma pensée, qu’une exception, et non pas le type de la Vénitienne!

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