Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

Villiers de l'Isle-AdamAuguste de Villiers de L'Isle-Adam

(1838-1889)

Dossier

Le roman selon Villiers de L'Isle-Adam

Villiers de l'Isle-Adam : L'arme romanesque, par Timothée Tramblay, juin 2022

Introduction : Le vrai du faux.

Monsieur Redoux, héros d’une nouvelle d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam[1], en voyage à Londres et surpris par une averse, se réfugie dans un musée de cire. Au fond de l’une des pièces peuplées de simulacres trône la guillotine utilisée pour la décapitation de Louis XVI. En bon bourgeois fasciné par la révolution, Redoux se laisse prendre par une lubie, celle d’éprouver ce que le roi sentit en ses derniers instants. Ce désir crée une situation où le vrai et le faux s’entrelacent. Redoux se fait d’abord statue de cire afin de tromper les employés et rester seul passée la fermeture du musée. Une fois les lumières éteintes, l’endroit vide, il redevient homme, se couche sur la bascule de la guillotine, glisse son col sous la lame. Là, il se figure être roi déchu, au seuil d’une mort donnée par l’injustice humaine. L’illusion est douce, mais de courte durée. Un mouvement du faux condamné et la lunette de la guillotine se bloque. Monsieur Redoux est coincé… La machine est vieille, son bois, pourri, si le mécanisme de la lunette peut se bloquer, alors, la lame, tomber ? Monsieur Redoux connaît dès lors une véritable angoisse de mort. Il n’ose remuer de peur d’activer la machine létale ; l’horreur semble éternelle. Ses cheveux blanchissent, il fait une syncope. Lorsque le lendemain il se réveille de sa fausse mort, mais de sa véritable agonie, les employés du musée lui apprennent qu’en fait la guillotine était désarmée.

Cette nouvelle est à l’image de l’œuvre de Villiers, qui, se tenant à la lisière du simulacre et du réel, cherche souvent à montrer la vérité que porte l’illusion. Une façon de faire qui se transpose dans le mythe qu’il édifie entourant sa personne et son œuvre. Influence majeure du symbolisme, grand ami de Mallarmé, sa personne est, en son temps, légendaire[2] et le secret le plus étrange est gardé autour de son œuvre. La genèse de L’Ève future, l’un des deux seuls romans qu’a écrits Villiers, n’échappe pas à cette mystification. Un lord anglais désespéré, parce qu’amoureux de l’apparence d’une femme idiote, et Thomas Edison qui lui crée une femme artificielle ayant la beauté de celle-ci, l’âme de celui-là, forment, grossièrement résumées, les prémisses du roman. Robert du Pontavice de Heussey, ami et premier biographe de Villiers, rapporte son témoignage quant à ce qui motiva la rédaction de L’Ève future. Un noble anglais « tristement beau[3]», que Villiers a rencontré dans un café, aurait été retrouvé mort, suicidé, en compagnie d’une poupée de cire « modelée par un grand artiste, [qui] était à l’effigie d’une jeune fille de Londres, fort connue pour sa fulgurante beauté[4] ». Cette anecdote est par trop ressemblante à l’intrigue du roman qu’elle a supposément inspiré pour l’avoir réellement précédé. La critique d’ailleurs ne s’y trompe pas[5]. La pratique romanesque de Villiers est comme voilée d’un mystère, qui persiste d’autant plus que ses romans sont rares.

Comme ce fut dit, Villiers n’a publié que deux romans. Le premier Isis (1862) a eu un si petit tirage que, du vivant de l’auteur, c’est à peine s’il a existé[6] et les détails de sa composition demeurent inconnus[7]. Son second roman, L’Ève future, est d’abord publié en feuilleton sous le titre de L’Ève nouvelle au début des années 1880. Le livre ne sera définitivement achevé qu’en 1886, année de sa parution en volume. Au cours de cette même décennie, Villiers produit énormément de contes et de nouvelles, publiés dans divers journaux et revues. Avec L’Ève future, ces courts récits constituent l’essentiel de l’œuvre de l’écrivain aujourd’hui encore lue. Ses pièces de théâtre, auxquelles il a consacré la majeure partie de son activité littéraire, sont de nos jours presque oubliées.

Sur cette maigre production romanesque, l’écrivain ne laisse aucune explication littéraire, esthétique ou même philosophique. Il est, de toute façon, très peu prolixe en ce qui concerne son activité. Alan Raitt, spécialiste de Villiers de l’Isle-Adam, l’affirme : « Il ne prenait aucun plaisir à parler de la littérature en termes généraux et même la discussion des œuvres particulières semble l’avoir ennuyé[8]. » Et lorsque le critique et essayiste italien Vittorio Pica prie l’auteur de L’Ève future de lui donner des renseignements et des « indiscrétions sur [sa] personne et surtout sur [son] esthétique particulière[9] », en vue d’une étude sur la littérature française contemporaine, il sait qu’un tel don est improbable, puisque l’entourage de Villiers lui a déjà fait comprendre qu’il ne fallait rien espérer de sa part ; pas même « l’ombre d’une lettre[10] ». Villiers ne lui a apparemment pas répondu. Au-dessus de ce têtu silence, de ce secret entretenu, plane un mépris possible pour le genre. Dans ses mémoires, le directeur de La Revue contemporaine, Adrien Remacle, rapporte une supplique qu’il aurait tenue à l’écrivain enfin d’en obtenir un roman :

Je vous en supplie, Villiers, faites, donnez-moi un roman. Je sais : vous m’avez dit que, sauf accidents de Flaubert, Balzac, l’abbé Prévost, il n’existe pas de romans : que, plus vieux, L’Astrée n’est que dialogues – bavardage d’enrubannée sentimentalité ; que tous les autres romans ne sont que délayages psycho-pauvres et tireurs à la ligne, nouvelles ou contes, anecdotes distendues aux proportions d’un volume, qu’il n’existe que le conte alerte, simple, ou au contraire condensé, évocateur et bref, terreurs, coups de passion ou drolatiques. Je sais ; pourtant[11] ?

Certes, pourtant ? N’en demeure pas moins que Villiers a écrit deux romans. Que la conversation rapportée ci-haut ait ou non eu lieu, que les opinions exprimées de la sorte soient ou non véritablement celles de l’écrivain, cela importe peu ; il faut en retenir que le roman de Villiers de l’Isle-Adam demeure un fait anomique. L’un des objectifs de ce travail sera de comprendre le pourquoi de cette rareté. Un autre, sera d’approcher l’entremêlement du vrai et du faux dans les propos de l’écrivain sur son œuvre afin d’éclaircir son idée du roman, qui, à première vue, baigne dans le brouillard.

Par où commencer ? Villiers n’aborde presque jamais le roman dans ses écrits ; il se concentre principalement sur la poésie, et de l’œuvre d’un romancier comme Flaubert, par exemple, il ne traite que des pièces de théâtre[12]. S’il y a impasse sur le plan critique, les commentaires de l’écrivain sur son ethos, quant à eux, offrent une avenue possible.

Dans un texte non publié, « Gentilhomme de la plume », Villiers distingue deux types d’aristocrates : le mondain, passant pour esprit pragmatique, qui joue, qui paraît, qui dépense en somme[13]. « Et, l’autre, le gentilhomme pour de vrai, qui travaille, lutte, s’efforce, grandit, s’anoblit encore[14] ». Le premier est un être considéré par ses pairs, passe pour sérieux, le second, non. Au bout du compte, « le résultat du sérieux, du pratique et du positif – est de pousser une carte biseautée de connivence avec un domestique[15] » ; la basse intrigue donc, alors que l’autre « arrive, malgré toutes les épreuves, à doter son pays d’un ou de plusieurs nobles livres[16]. » L’aristocratie a deux faces, l’une est frivole et purement apparente, l’autre, cachée et honnie, est dotée d’une véritable noblesse morale ; elle seule parvient à faire œuvre. Cette double identité au sein d’un terme unique est une constante dans l’œuvre de Villiers[17], et c'est par elle que peut être décrite son activité de romancier.

L’Ève future a un double dédicataire ; le roman s’adresse à la fois aux « rêveurs » et aux « railleurs[18] ». Ce sont là les deux facettes de la pratique romanesque de Villiers selon Remy de Gourmont : « [il] y avait en lui deux écrivains essentiellement dissemblables : le romantique et l’ironiste[19] ». Le premier se sert du rêve et le second de la raillerie, et l’un après l’autre, ils guideront notre propos. À commencer par l’ironiste.

Le railleur : Où l’on part en reconnaissance.

Villiers, dans une lettre à Huysmans devenue célèbre, établit le « menu de la conversation[20] » d’un souper à venir avec Léon Bloy et possiblement Mallarmé. À ce banquet d’idées, Villiers s’octroie le troisième service : « Ananas, ressassés et recuits dans leurs jus, sauce aux conserves de 1840, par l’éminent professeur Villiers, docteur ès frivolités littéraires, journaliste sans portefeuille, grand déverseur de malices cousues de fil noir[21]. » Cette énumération, sous ses allures fanfaronnes, n’a pas la légèreté qu’elle fait mine d’avoir. Le fait qu’il s’autoproclame « docteur ès frivolités littéraires » montre assez que l’écrivain considère lui-même être de ces « railleurs » auxquels il adresse L’Ève future. Il reconnaît aussi, si ce n’est son propre archaïsme – « sauce aux conserves de 1840 » – du moins un parti pris romantique omniprésent dans sa pensée de l’art. Il faut peut-être surtout noter le « journaliste sans portefeuille », qui fait de la donnée économique une part essentielle de son ethos d’écrivain et de sa pratique.

La vie de Villiers en est une de misère matérielle[22] et la question pécuniaire est son obsession. Sa correspondance en est pleine. C’est à croire que si elle est presque décharnée de réflexions sur l’art et la littérature, c’est parce qu’elle a pour fonction de faire les comptes. Mais, au centre des emprunts et des remboursements qui composent sa correspondance, percent les aléas éditoriaux de Villiers et les soubresauts d’une œuvre en partie déterminée par les contingences matérielles. C’est l’argent qui porte la grande production de nouvelles et de contes de Villiers, comme il l’expose dans une lettre où il refuse la proposition du romancier Gabriel Mourey de préfacer une édition des Poésies complètes d’Edgar Poe. Cette préface, dit-il, lui coûterait douze jours :

En douze jours, je puis écrire deux nouvelles, lesquelles me sont payées, chacune, une moyenne de 150 francs, prix que doublent les reproductions. De plus, en dehors de la grande publicité des journaux, elles servent à mon œuvre, si peu qu’elle soit[23].

L’admiration qu’éprouve Villiers pour Poe, « ce noble mort de faim[24] », et duquel il s’inspire sans se cacher[25], ne suffit pas à lui faire délaisser ses nouvelles. Or, bien qu’elles servent son « œuvre », la question monétaire prime au point où l’auteur se refuse à les publier s’il considère qu'on le floue. Au directeur de revue Adrien Remacle, il impose ses conditions pour l’envoi d’une nouvelle : « mon cher ami, je ne PUIS pas vous la donner à moins d’un bon prix et le plus comptant le plus vite possible[26]. » L’attitude franchement intéressée de l’écrivain, justifiée en partie par une notoriété naissante dans le courant des années 1880, est parée par ses soins d’une aura de noblesse qui fait naître et entretient ses embarras éditoriaux. Ainsi refuse-t-il de soumettre ses écrits à l’autorité en la matière :

Il m’est impossible de conclure une affaire avec M. Stock, du moment où il veut me lire. Je puis, commercialement, dès aujourd’hui, répondre de la vente d’au moins deux éditions à 1.000, de tout volume que je signerai. Je trouve donc oiseux de “soumettre” un manuscrit à un éditeur quel qu’il soit. Je crois avoir passé l’âge de ces folies. Je vends à l’édition, et je livre un manuscrit contre argent et traité ; voilà tout. […] Ces gens-là sont des imbéciles, qui s’imaginent, parce qu’on le leur a corné aux oreilles, que je ne parle pas à la foule […]. Eh bien, je n’ai pas le temps de discuter avec de tels cerveaux. Bonsoir[27].

De « tels cerveaux » qualifie un type de lecteurs, car le monde éditorial est, au fond, un certain public incapable aux yeux de Villiers d’apprécier adéquatement son œuvre, et qui, au mieux, peut sortir son portefeuille et payer ; donner « argent et traité ».

Que la situation matérielle de Villiers soit due, ou non, à une véritable méprise sur son œuvre n’est pas réellement important, ce qui compte, c’est la façon avec laquelle il l’excuse. Le travail minutieux, l’attention au détail, le mot précisément choisi serviront à justifier sa situation ; la vétille est son caprice. Lorsqu’est changé le titre du Secret de l’ancienne musique, nouvelle devant être publiée dans un recueil où elle aurait été intitulée Le chapeau chinois, il s’emporte :

Je n’écris pas des dictées ; je n’accepte les conseils de personne. Tant pis pour moi, soit ! mais c’est ainsi. Ce que je fais est définitif et on doit le lire comme je l’écris. Il me semble que j’ai assez subi d’infamies pour ne pas avoir droit à celle d’être “corrigé” par le premier venu.

Je n’aime pas le succès et je n’en veux sous aucun prétexte, s’il faut l’acheter à ce prix, d’écrire ou de signer des farces de foire qui sont ou peuvent être seulement bouffonnes[28].

« Farces de foire » ; voilà ce qu’évite supposément Villiers et cause son infortune. Mais, la formulation désigne, en fait, un corps institutionnel plus qu’un genre d’œuvres ; il vise éditeurs et public, congénères de ces « cerveaux » avec lesquels il se refuse toute discussion. Il a pourtant besoin de leur appui, et la situation conflictuelle dans laquelle se trouve Villiers, qui a pour vecteur le lectorat, est pleinement exprimée dans une lettre qu’il adresse à Mallarmé, où il lui demande une contribution à sa revue nouvellement fondée, la Revue des Lettres et des Arts. Il spécifie : cette contribution ne pourra être publiée qu’après la parution du premier numéro, question d’avoir préalablement appâté des abonnés :

Vous savez qu’aussitôt que nous aurons quelques abonnements, il faudra affoler le lecteur, et nous avons fondé sur vous nos principales espérances pour arriver à ce résultat et le parachever. Quel triomphe, si nous pouvions envoyer à Bicêtre quelque abonné[29] !

Contre le public, Villiers ne se fait pas uniquement méprisant, il mène une offensive. Dans cette même lettre, il s’enorgueillit de l’une de ses avancées : « je me flatte d’avoir enfin trouvé le chemin de son cœur, au bourgeois ! Je l’ai incarné pour l’assassiner plus à loisir et plus sûrement[30]. » L’incarnation du bourgeois dont il est question, c’est l’un des personnages de Villiers, Tribulat Bonhomet.

Dans une autre lettre à Mallarmé, datant d’un an avant celle citée ci-haut, Villiers détaille le fruit de son plus récent travail de « vengeance », duquel est né Bonhomet. Cette lettre a la particularité de porter sur un « roman », qui passe aujourd’hui pour nouvelle :

Claire Lenoir, un roman terminé, va paraître dans l’Époque. […] Claire Lenoir et Yseult sont des contes terribles écrits d’après l’esthétique d’Edgard [sic] Poe. Et j’ai obtenu de tels succès de fous-rires chez Leconte de Lisle […] que j’ai bon espoir. Le fait est que je ferai du bourgeois, si Dieu me prête vie, ce que Voltaire a fait des “cléricaux”, Rousseau des gentilshommes et Molière des médecins. […] Vous verrez mes types, Bonhomet, Finassier et Lefol : je les énamoure et les cisèle avec toute ma complaisance. Bref, je crois que j’ai trouvé le défaut de la cuirasse et que ce sera inattendu[31].

Claire Lenoir est une nouvelle assez volumineuse[32], mais peut-être que si Villiers en fait un roman, ce n’est pas en raison de sa taille, mais parce qu’elle porte avec elle des caractéristiques propres aux potentialités du genre. Ce qui est sûr, c’est que ce « roman » a pour centre Tribulat Bonhomet qui en est le narrateur et seul type cité ci-haut à avoir acquis une certaine renommée. Opportunément, le personnage exprime, dans Claire Lenoir, des opinions sur la littérature, qui peuvent permettre d’établir une sorte de portrait négatif des opinions de Villiers, considérant l’importance que celui-ci lui accorde. Sans compter qu’il s’agit de l’un des seuls endroits où l’écrivain s’étale sur le genre romanesque.

Homme grossièrement matérialiste, spécialiste des « Infusoires[33] », infatué de science et de lui-même, et dont la carte de visite a pour seule adresse « Europe[34] » ; Tribulat Bonhomet est une caricature. Il profite d’une soirée en compagnie du couple Lenoir pour exposer ses vues littéraires et établir les critères que doit respecter une grande œuvre. D’abord, au point de vue matériel, un homme comme Bonhomet n’achète que d’un auteur prolifique qui a « gagné déjà son pesant d’or avec ses livres : – ce qui est, pour [lui], comme pour les gens incapables de se repaître de mots, la meilleure des recommandations[35]. » Désarmé devant l’opacité du mot, Bonhomet doit trouver une mesure quantifiable pour évaluer le livre ; incapable de juger la qualité d’un écrit, il jauge son poids en or. Sur le fond, il exprime son admiration pour un romancier, qu’il ne nomme pas, dont le talent consiste « [a] frapper l’imagination du lecteur par un enchaînement de péripéties émouvantes – et logiques[36] ! » Une trame bien ficelée est riche en surprises, et les personnages de cet écrivain célèbre ont pour force, primordiale, de ne mourir « au recto que pour ressusciter au verso[37]. » Le nom d’un de ces personnages « solides comme du bois » est donné un peu plus bas : Rocambole[38]. Sans surprise, le roman-feuilleton, ici celui de l’écrivain populaire Pierre Alexis de Ponson du Terrail, est l’objet de la moquerie de Villiers, à travers l’admiration de Tribulat. Mais Rocambole n’est pas parfait pour le narrateur, il a le défaut d’être « quelquefois, peut-être, un peu – métaphysique… […] un peu trop dans les nuages, comme le sont, malheureusement, tous les poètes[39]. » L’imperfection du personnage mène à une constatation, qui fait s’écrier Bonhomet :

Ah ! quand viendra-t-il donc un écrivain qui nous dira des choses vraies ! – des choses qui arrivent ! – des choses que tout le monde sait par cœur ! qui courent, ont couru et courront éternellement les rues ! des choses SÉRIEUSES, enfin ! Celui-là sera digne d’être estimé du Public, puisqu’il sera la Plume-publique[40].

Qu’est-ce donc que le besoin de dire du nouveau ? La seule chose qui doit être sue, c’est celle que l’on sait déjà. C’est dans l’évidence du bon sens que réside le seul sérieux possible, la réalité vraie et la bonne littérature pour Bonhomet. Inversement, tout ce qui est teinté de mystère et d’insolite, comme les Contes extraordinaires de Poe, relève du « dernier mot du banal ». Ce titre n’a d’ailleurs d’autre fonction que de « piquer la curiosité du vulgaire[41]. »

L’ironie des traits de l’écrivain, la couleur des mots dont use son personnage tracent le dessin d’une charge, l’esquisse d’un ordre de bataille contre le mercantilisme et le réalisme en littérature, les deux faces d’une même petitesse. Le réalisme est d’ailleurs fortement attaqué par Villiers dans certains écrits, le plus souvent restés impubliés de son vivant et où la question littéraire n’est pas toujours abordée frontalement.

Le recueil d’articles divers Chez les passants, paru de manière posthume, comporte un texte intitulé « Le Réalisme dans la peine de mort ». Le retrait de l’échafaud lors des exécutions de criminels est le point de départ de la réflexion de Villiers. Ce retrait, pour lui, est indigne ; la guillotine posée au sol « pourrait servir à couper le pain chez les grands boulangers[42]. » Donner la mort à même la terre, c’est donner libre cours au mépris, spécifique d’un « peuple d’hommes d’affaires[43] », à l’endroit de plusieurs idées : « La Loi, la Nation, l’Humanité et la Mort[44] ». La justice est évidemment celle qui pâtit le plus de cette disposition : elle « a l’air de parler argot […] ; elle ne dit pas : Ici l’on tue ; mais Ici l’on rogne[45]. » Le réalisme est apparemment composé non seulement des vérités qui « courent les rues », mais aussi des paroles qui y sont entendues. Le fossé qui sépare la littérature roturière, qui a du succès, d’un art noble, celui des idées, se creuse notamment à partir d’une différence au sein du langage.

Car c’est bien une certaine parole, l’idiome d’un groupe ou d’un type précis, que Villiers refuse lorsqu’il s’attaque au réalisme dans la littérature, qui a deux ramifications : les écrivains réalistes proprement dit, croyant faire de l’art, opportunistes malgré eux, et les marchands qui profitent des premiers et flouent le public. Villiers appelle ces écrivains les « Provinciaux de l’esprit[46] ». Le fragment portant ce titre est une invective plus qu’une réflexion proprement dite. Il s’ouvre par ces mots : « Les “réalistes” sont des gens heureux et qui s’aiment entre eux[47] ». Le ton est acide et farcesque, mais, outre les insultes dirigées en grande partie contre le poète Béranger, le texte se conclut par quelques lignes révélatrices, de prime abord cryptiques, qui intéresseront notre propos par la suite : « [les réalistes] ont raison comme le fossoyeur a raison. Ils ont beau fouetter leurs rosses noires, ils n’arriveront jamais qu’au cimetière. Nous connaissons les cimetières aussi bien qu’eux, mais nous connaissons autre chose aussi, qu’ils ignorent à jamais[48]. »

Le fragment qui suit immédiatement dans l’édition de la Pléiade cet obscur propos éclaire en apparence ce que Villiers entend avec son lexique morbide. Cette fois, ce sont les marchands qu’il vise et leur approche mercantile de la littérature, chargée d’un vocabulaire et d’une syntaxe qui est celle des « Placiers de mots[49] ». « Leur œil, dit Villiers, s’ils lisent un chef-d’œuvre, pour essayer d’en piller les scintillements et d’en démarquer les éclairs, ne diffère pas de l’œil du Décrochez-moi ça regardant quelque ancienne épée héroïque[50]. » Le regard mercantile est avant tout un langage, qui place les mots comme on place des objets dans une vitrine[51], au profit de la mode et du médiocre, au détriment d’un idéal de noblesse. Est ainsi tué, de fait, le « vivant du livre[52] ». Comment peut-on « tuer » un livre ? Ailleurs Villiers écrit : « Quand vous avez tué la valeur d’un mot pour vous avec la monnaie de ce mot, ne vous étonnez plus d’en rire[53]. » Les mots qui font gagner de l’argent, ceux qui circulent largement ; les mots monnayés sont des mots morts. Et le railleur, à défaut de pouvoir les revivifier, rit devant la fosse où ils gisent.

On comprend un peu mieux en quoi Villiers est un « railleur » ; de quoi il se moque et comment il le fait. Ce dont il use, et ce qu’il attaque ce faisant, ce sont les mots d’autrui, en tant qu’ils sont dévidés de leur sens, marchandés comme des biens, privés de toute force. La figure de Tribulat Bonhomet concentre en elle toutes les phrases qui sont, pour Villiers, stérilisées et qui font le commun. Pour s’en assurer, il faut se reporter à la « Profession de foi » du personnage, qui n’a pas été publiée du vivant de son créateur : « Que celui qui me trouvera exagéré sache bien que moi, Bonhomet, je ne suis autre que lui-même. Je ne rougis que d’une chose : c’est de me voir si banal, si profondément banal[54]. » Banal, il l’est dans son discours, grâce auquel tout lecteur commun est censé se reconnaître comme tel :

Je suis l’examen de conscience général. On ne m’échappe pas. Si. Par la prière, et la foi, et le désintéressement. Mais il y a un par millions qui ne limitera la vérité de cette phrase à un “effet” littéraire. Qu’on ne dise pas : “Comment voit-il donc l’humanité ?” Celui qui dit cela est Bonhomet lui-même. Il perd son bruit de langue[55].

Le lieu commun, mais aussi le cynisme d’une littérature dont la vérité passe pour simple « effet » littéraire, équivalent à la perte du « bruit de langue », à l'absence de mots véritables, devenus, en leur sein, une chose inerte. Bonhomet est l’incarnation d’une parole morte, qui doit faire rire. Mais alors une question simple vient à l’esprit : comment une parole « vivante » peut-elle s’éviter le cimetière mercantile ?

Une partie de la réponse se trouve évidemment du côté de celui qui énonce une vérité vivante, le « génie » sur lequel on reviendra, et l’autre se situe, étonnement, du côté du public. À son endroit, Villiers fait montre d’une ambivalence singulière. Le public est bel et bien composé de ce lecteur bourgeois, dont il faut ébranler la raison commune jusqu’à l’envoyer à Bicêtre, mais il est aussi, pour l’auteur de L’Ève future, constitué de la « Foule » dotée d’une sorte de sagesse surplombante qui en fait la seule arbitre légitime d’une œuvre ; ses décrets sont irrévocables et par essence justes. C’est de la sorte, du moins, qu’il la présente dans l’« Avant-propos » de sa pièce de théâtre La Révolte :

la Foule, juge tardif, mais seul juge, – car on ne doit écrire que pour le monde entier, – s’apercevra brusquement du but que poursuivent les deux ou trois incapables qui la bafouent, la méprisent et la trompent ! Ils nous disent […] : “Le Public ne vous comprendra pas !...” […] Mais, réveillée de leurs soi-disant “jugement”, la Foule haussera bientôt ses vastes épaules, et il leur deviendra plus difficile, alors, de paralyser matériellement toute tentative généreuse et haute de ceux-là seuls qui, de tout temps, furent les Créateurs de l’Art et non ses valets[56].

Les « deux ou trois incapables » dont il est ici question désignent évidemment la classe marchande-éditoriale. Les « placiers de mots », n’ayant que leurs propres intérêts en vue, qui inventent et publicisent une langue morte, ridicule, et qui ne s’appuient sur rien si ce n’est des idées préconçues. Les difficultés matérielles de Villiers s’expliquent par le fait qu’on parle au nom de, mais surtout par-dessus la foule ; qu’on lui propose des livres dont elle ne veut pas. Pourtant, elle seule est reine et, si le bourgeois peut nuire sur le plan matériel au « génie », il ne peut lui retirer la gloire qu’il obtiendra un jour ou l’autre, parce qu’elle lui revient de droit.

II. La charge romanesque : Où l’on assiège « les citadelles du Rêve ».

Villiers de l’Isle-Adam est de ceux qui ont des choses à dire. Mais rien n’est plus malaisé pour lui que de le faire, comme il l’indique à Mallarmé dans une lettre déjà citée : « je ne puis m’exprimer que par gloussements informes qui n’ont aucun rapport avec les nuits idéales sans bornes et incréées que j’ai l’honneur de porter dans le cœur de mon cœur[57] ». La difficulté qu’éprouve Villiers à s’exprimer, la recherche dans l’écriture, ne doit pas être étrangère, et le fait qu’il qualifie ses nuits d’« idéales » renforce cette impression, à l’abstraction constitutive de son œuvre. L’égyptologue Eugène Lefébure, dans une lettre à Mallarmé, mentionne bien, à propos du roman Isis, que pour Villiers « la poésie et la philosophie [sont] la même chose[58] ».

Justement, Isis, son premier roman, a pour dédicace un court texte révélateur. Cette « étude[59] » est dédiée à son ami Hyacinthe du Pontavice de Heussey. Villiers y indique qu’« Isis est le titre d’un ensemble d’ouvrages qui paraîtront […] à courts intervalles : c’est la formule collective d’une série de romans philosophiques ; c’est l’x d’un problème et d’un idéal[60] ». Villiers conclut par cette énigmatique annonce : « L’Œuvre se définira d’elle-même, une fois achevée[61]. » Or l’œuvre ne sera pas achevée. Isis n’a qu’un seul tome. Il faut retenir de cette dédicace que le roman offre apparemment une dimension supplémentaire à la poésie ou encore au théâtre, auxquels Villiers accorde généralement plus d’importance. Une spécificité qui réside implicitement dans le qualificatif d’« étude ».

Cette dimension supplémentaire se laisse voir dans une lettre adressée à Mallarmé où Villiers use du terme « romanesque » à titre d’image. Alors qu’il se trouve à Londres pour un obscur mariage avec une riche héritière, il vit, raconte-t-il, « l’aventure la plus romanesque, dans toute l’acception du terme, » de son existence[62] ; lui, « le Rêve » y devient « l’Action même[63] ». Le père de la femme que Villiers souhaite épouser la tient prisonnière et la voue à un autre, pour lequel elle n’éprouve aucune attirance. Le couple illégitime fomente alors un plan d’évasion : « nous attendrons tout bonnement un soir l’ombre, et je l’enlèverai dans le brouillard. Nous en sommes convenus[64] ». Sans considérer cette lettre, manifestement hyperbolique, comme une réflexion sur le romanesque, l’application du mot en guise de métaphore est significative. Il met en rapport deux termes : le « rêve » et « l’action ». Malgré leur opposition manifeste, peut-être faut-il la dépasser et, plutôt que de voir le romanesque comme un genre uniquement de rêve, ou uniquement d’action, de le considérer comme l’espace où le rêve devient action.

Il y a, en tout cas, une prise en compte du « réel » qui ne peut pas être éludée dans le roman – ce que ne viendraient pas contredire les jugements que porte Tribulat Bonhomet et qui pourrait lier le silence de Villiers sur le genre à son mépris du réalisme. Une prise en compte qui comporte certaines exigences nouvelles sur le plan de l’écriture. Dans l’une des deux lettres où il fait mention de L’Ève future[65], Villiers affirme à son ami Jean Marras : « pour la première fois de ma vie, je n’y plaisante plus[66]. » Ce nouveau sérieux prend la forme d’une charge : « c’est un livre vengeur, brillant, qui glace et qui force toutes les citadelles du Rêve[67] ! » Villiers précise : « jamais je ne me serais cru capable de tant de persévérance dans les analyses ! – de tant d’homogénéité dans la composition, de tant d’imaginations étourdissantes[68] ». L’analyse bien déroulée, l’homogénéité du tout, ce sont-là des éléments qui semblent aller de soi pour mener à terme un roman. Il en va autrement des « imaginations étourdissantes » ; formulation qui est peu parlante, envisagée concrètement. Et ce n’est qu’au seuil de l’œuvre elle-même, dans l’« Avis au lecteur » de L’Ève future, qu’il est possible de toucher à ce que l’auteur entend par là.

Cet avis, tel que publié, est court. Il vise la résolution anticipée d’une possible confusion regardant l’un des protagonistes du roman, le savant Thomas Edison. Villiers cherche à s’assurer que son personnage ne sera pas confondu avec le véritable Thomas Edison, encore vivant en 1886, année de publication de L’Ève future. L’avis au lecteur vise donc à première vue à distinguer le vrai du faux, et se décline en deux temps. D’abord, un constat sur celui qui inventa « quantité de choses aussi étranges qu’ingénieuses[69] » :

une LÉGENDE s’est […] éveillée, dans l’imagination de la foule, autour de ce grand citoyen des États-Unis. C’est à qui le désignera sous de fantastiques surnoms, tels que le MAGICIEN DU SIÈCLE, le SORCIER DE MENLO PARK, le PAPA DU PHONOGRAPHE, etc., etc[70].

Est ainsi donné le destinataire de l’écrit, la foule, son seul juge, mais aussi le terrain de jeu du roman, et seul endroit où il peut rejoindre son public, l’imaginaire. Cette notion, telle qu’utilisée dans l’avis, reconduit l’idée du double, déjà rencontré à propos de la foule et du mot. Il y a l’homme Edison et il y a son image légendaire. Dès lors, rien n’empêche de récupérer qu’une seule de ces deux identités, l’idéale plutôt que la réelle ; de travailler sur un mythe vivant, qui l’est d’autant plus que sa source l’est aussi, vivante. Cet accaparement est le deuxième temps de la réflexion : « Dès lors, le PERSONNAGE de cette légende, […] n’appartient-il pas à la littérature humaine[71] ? » Où commence et où se termine la « littérature humaine » ? Le premier temps de l’« Avis » indique que c’est à l’intérieur de l’« imaginaire », où Villiers s’installe explicitement : « Il est ainsi établi que j’interprète une légende moderne au mieux de l’œuvre d’Art-métaphysique dont j’ai conçu l’idée, qu’en un mot le héros de ce livre est, avant tout le “sorcier de Menlo Park”, etc[72]. »

Cette dernière phrase clôt l’avis. Mais considérant ce à quoi s’adonne Thomas Edison dans le roman (création d’un automate quasi divin, magnétisme, sadisme passif et soliloques bizarres) la nécessité d’appuyer sur la distinction entre le personnage et l’homme est douteuse. Sous son intention explicite, le texte cache peut-être un autre enjeu, plus important pour Villiers et plus déterminant dans son œuvre.

L’« Avis au lecteur », tel qu’envoyé à l’imprimeur avec le manuscrit de L’Ève future, était beaucoup plus long. Une large part en a été retranchée à la publication pour des raisons inconnues[73]. À la page publiée, s’ajoute, dans la version originale, un long développement sur le réalisme scientifique du roman, autre source possible de quiproquos :

Je me trouvais […] placé dans cette alternative, ou, pour demeurer intelligible de la plupart des lecteurs mondains, de faire, scientifiquement, divaguer quelque peu le côté ingénieur de notre sorcier, – ou de quitter, brusquement, la plume, et, prenant la craie, de passer au tableau noir […], de surcharger, des signes de l’“intégrale”, des pages entières, enfin cesser d’être lisible pour le plus grand nombre[74].

Cette dernière avenue dérangeait les plans de Villiers : « en procédant de cette manière, l’œuvre cessait d’être ce que ma conception d’ensemble voulait être[75]. » La vraisemblance prime sur la rigueur scientifique, quoiqu’en pensent « certains benoîts lecteurs[76] ». Il ne s’agit donc par pour Villiers d’élaborer une anticipation scientifique, dont la réalisation future serait certaine, il cherche plutôt à induire une « impression » particulière chez le lecteur : « Lorsque l’exactitude du fond s’impose, à tous, comme évidente, en tant que possible, – tout moyen de donner cette impression-là, qui est la principale, me semble bon, me semble le meilleur[77] ». L’impression de vérité, comme possibilité, est préférable à une vérité rigoureusement établie, quoiqu’incompréhensible pour le plus grand nombre.

C’est d’ailleurs l’idée centrale de sa critique de La tentation de Saint-Antoine de Flaubert. La force de l’œuvre, selon Villiers, vient de la vraisemblance des tentations démoniaques éprouvées par Saint-Antoine : « Le Diable de Gustave Flaubert est plus dangereux[78] » que « l’Enfer allumé par Goya dans son terrible dessin ; car, au point de vue logique, on peut dire que jamais homme ne fut moins tenté que Saint-Antoine, si le Diable ne lui a dépêché que de pareilles visions pour le séduire[79]. » Il ne suffit pas d’énoncer une vérité brute, il faut que la vérité soit vraisemblable, croyable, au point qu’elle passe pour évidente. En ce qui concerne L’Ève future, Edison est, dans une certaine mesure, le cœur de l’impression de vérité recherchée, d’une part parce qu’il existe réellement, d’autre part parce que son discours répond à la « logique » de son statut imaginaire :

Si, donc, les solutions données sont plutôt d’un enchanteur que d’un électricien, n’ai-je pas été logique en ceci, puisque ces solutions (d’ailleurs curieuses, qu’il me soit permis de le dire !), sont précisément conformes à la nature du légendaire Magicien qui les expose, comme en une sorte de rêve clairvoyant[80] ?

Villiers fait du statut imaginaire de son personnage une réalité à part entière, qui porte avec elle sa vraisemblance. Si la réel et l’imaginaire sont des territoires définis, alors Edison occupe la frontière, et en efface le tracé. Il conjoint la réalité et l’illusion, le vrai et le faux. Peut-être est-ce de cette façon que Villiers assiège le « Rêve ». Mais comment ce brouillage s’effectue-t-il ? Par les mots, l’exposition du « rêve clairvoyant » que porte le personnage.

Par deux fois en ce texte Villiers martèle l’importance des mots dont il se sert. D’abord pour faire taire les « cuistres et savantasses qui […] pourraient trouver à reprendre, en telle ou telle expression scientifique », puisqu’il s’en est « servi exprès dans telle acception nouvelle[81] ». Ensuite, il justifie ce qu’on peut appeler sa débauche typographique : « l’usage que j’ai choisi d’un certain ton […] – mon soulignage extraordinaire de mots et mon luxe exagéré de capitales ; – (à ceci je devais me résoudre, puisqu’étant donné l’exceptionnel sujet de ce livre, une quantité de mots usuels changeaient de sens)[82] ». Utilisation limite du langage visant à contrebalancer son mépris trop explicite des « adjectifs éculés si en faveur, et des substantifs anémiques ayant cours[83]. » Toute la difficulté pour Villiers vient de la nécessité d’exprimer une vérité nouvelle à l’aide de mots connus, pour être compris, sans que ce sens nouveau ne soit récupéré par l’entendement commun. Le sujet de son roman, dit-il, n’est pas « De omni re scibili, mais […] Et quibusdam aliis[84] ». Une locution latine, qu’il coupe en deux et qui se traduit par : « De toutes les choses qu’on peut savoir, et même de plusieurs autres. » L’enjeu est d’exprimer l’inconnu à l’aide du connu, de manière qu’il soit vraisemblable.

Le connu et l’inconnu participe de l’ambivalence inhérente au mot. Tout comme la foule est à la fois prétexte à préjugés, véhicule d’une doxa ingrate[85], mais aussi source de la seule véritable reconnaissance à laquelle peut aspirer le génie, le mot est, la plupart du temps, galvaudé, « mort », comme nous l’avons dit, mais il représente d’un autre côté la seule possibilité d’une véritable expression. Cette ambivalence explique la tentation du silence qu’éprouve Villiers, comme il l’affirme dans une critique de Hamlet : « le Génie pur est, essentiellement, silencieux, […] sa révélation rayonne plutôt dans ce qu’il sous-entend que dans ce qu’il exprime[86]. » Son malheur est qu’« il est contraint de s’amoindrir pour passer dans l’Accessible. Sa première déchéance consiste, d’abord, à se servir de la parole, la parole ne pouvant jamais être qu’un très faible écho de sa pensée[87]. » L’opinion de Villiers sur la possibilité d’une expression pure demeure fluctuante au gré des textes. Ailleurs, elle est envisagée : « Si je pense magnifiquement, on trouve littéraire ce que j’écris. Ce n’est pourtant que ma pensée clairement dite – et non point de la littérature, laquelle n’existe pas et n’est que la clarté même de ce que je pense[88]. » Plutôt que littérature il faudrait dire, si l’on suit Villiers, poésie, puisqu’elle est d’après lui la seule forme d’expression qui fasse une avec la pensée.

« Être poète, cela veut dire être un esprit droit, élevé, exact et savant[89] », affirme Villiers dans son unique texte critique publié ayant pour objet un roman, le Dragon impérial de Judith Gautier, où il s’étale longuement sur la poésie. Il ne faut pas voir ce traitement du romanesque à travers le prisme de la poésie comme une insolence de poète. En de nombreux endroits, Villiers sous-entend qu’elle est intimement liée au roman. Il qualifie d’ailleurs Flaubert de « Poète colossal[90] ». Il faut croire que c’est tout à l’avantage du roman, puisque « [la] poésie est la seule royauté dont la couronne soit éternelle[91] », et c’est sur elle qu’est « fondée la morale de l’humanité[92] ». Elle est la vérité de la parole.

Conclusion : Un effort de synthèse : le roman guerrier.

On peut désormais comprendre, au moins en partie, la rareté du roman dans la production de Villiers. Ses conditions matérielles, d’une part, le poussent à écrire de courts textes, rapidement finis et rapidement publiés. Il y a, d’autre part, le mépris du réalisme. Le roman doit composer avec la réalité et, pour Villiers, la vérité de celle-ci repose dans ses virtualités, c’est-à-dire dans ce qu’elle peut être, et non pas ce qu’elle est supposément. Le sens commun qui décide de ce qui est vrai ou faux, de ce qui est sérieux ou fantasque, porte finalement une réalité morte, risible, que seule une parole, neuve, pourra révéler comme telle. La parole est ce qui montre les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles pourront être. Mais alors, pourquoi le roman ?

À l’intérieur du roman, la parole s’incarne. Les deux cas sur lesquels nous nous sommes attardés, Tribulat Bonhomet et Thomas Edison montrent que Villiers ne crée pas des caractères, ni des types, mais des idiomes. Le roman est l’occasion d’affecter le réel à partir d’une parole, qui, si elle ne s’entend pas dans la rue, doit avoir toutes les allures de l’évidence, c’est uniquement de la sorte qu’elle peut faire accepter la vérité qu’elle énonce. Le roman est bien de cette façon une « œuvre d’art-métaphysique », mais aussi une arme de guerre ; il use d’un subterfuge pour rendre le réel friable. Les mots de Bonhomet et d’Edison pourrait être prononcés, et c’est en vertu de cette possibilité qu’ils agissent sur le réel, car ils pourraient être le réel. Celui-ci est une sorte de tissu troué par certains mots, certaines personnes, certains types, qui ouvrent l’imaginaire[93]. La foule et ses légendes percent, autrement dit, l’aspect homogène de la réalité, et c’est ce qu’investit le roman.

C’est peut-être là un autre aspect par lequel le roman se différencie de la poésie ; la fiction est le lieu où la fausseté énonce une vérité plus vraie que le réel. Que ce soit pour faire voir les virtualités surréelles de la science, par l’intermédiaire des soliloques du positiviste Edison, ou que ce soit pour faire sentir l’idiotie commune, et montrer ses implications, par le truchement des idées bourgeoises de Bonhomet, les paroles des personnages de Villiers sont des discours, qui, comme le « génie », qui « ne crée pas, [mais] transparaît[94] », éclairent des idées qui resteraient dans les « ténèbres[95] » sans eux. La vraisemblance de la fiction est le « voile[96] » que doit emprunter la vérité pour se manifester.

 

[1] Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, « Les phantasmes de M. Redoux », dans Œuvres complètes, vol. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986, p. 262-268, initialement publié dans Histoires insolites. Désormais abrégé en O.C., suivit du numéro de volume et de la page.

[2] Cf. Alan Raitt, Villiers de l’Isle-Adam et le mouvement symboliste, Paris, José Corti, 1965, p. 19-21.

[3] Robert du Pontavice de Heussey, Villiers de l’Isle-Adam, cité par Pierre-Georges Castex et Alan Raitt, l’« Histoire du texte », O.C., vol. I, p. 1459.

[4] Idem.

[5] Ibid., p. 1460-1461.

[6] L’ouvrage est tiré à 100 exemplaires en 1862. En 1871, il est introuvable même pour Villiers : « Je n’ai qu’un certain volume intitulé Isis, mais j’ai couru inutilement pour en trouver un seul, et je crois qu’on n’en pourrait découvrir un exemplaire que sur les quais, par hasard, quelque jour. » Lettre à Gaston Hirsch, août 1871, dans Correspondance générale de Villiers de l’Isle-Adam et document inédits (éd. Joseph Bollery), t. I, Paris, Mercure de France, 1962, p. 170. Désormais abrégé en C.G., suivit du numéro de tome et du numéro de la page. Cf. Pierre-Georges Castex et Alan Raitt, « Histoire du texte », O.C., vol. I, p. 1055-1059.

[7] Alan Raitt, Villiers de L’Isle-Adam : Exorciste du réel, Paris, José Corti, 1987, p. 42.

[8] Alan Raitt, Villiers de l’Isle-Adam et le mouvement symboliste, op. cit., p. 44.

[9] Vittorio Pica à Villiers de l’Isle-Adam, 18 janvier 1887, C.G., vol. II, p. 158.

[10] Idem.

[11] Adrien Remacle, Cahiers de ma vie, rapporté par Fernand Clerget, Villiers de l’Isle-Adam, Louis-Michaud, 1913, p. 131. Dans Chantal Collion Diérickx, La femme, la parole et la mort dans Axël et L’Ève future, Paris, Honoré Champion, coll. « Romantisme et modernités », 2001, p. 120.

[12] Nommément Le Candidat et La tentation de Saint-Antoine, dans O.C., vol. II, p. 459-463 et 472-475.

[13] « Gentilhomme de la plume », O.C., vol II, p. 985.

[14] Idem.

[15] Ibid., p. 986.

[16] Idem.

[18] Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, L’Ève future, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1993 [1886], p. 38.

[19] Remy de Gourmont, Le livre des masques, [lieu inconnu], Ligaran, 2015, p. 59

[20] Lettre de Villiers à Joris-Karl Huysmans du 25 octobre 1886, dans Léon Bloy, Joris-Karl Huysmans et Auguste Villiers de l’Isle-Adam, Lettres : correspondance à trois (éd. Daniel Habrekorn), Thot, Vanves, 1980, p. 69.

[21] Lettre de Villiers à Joris-Karl Huysmans du 25 octobre 1886, ibid., p. 70.

[22] Gustave Guiches témoigne ainsi des conditions dans lesquelles fut rédigée L’Ève future : « Rue de Maubeuge, dans l’horreur glaciale d’une chambre vidée de ses meubles, il a écrit, couché à plat ventre sur le plancher, délayant dans l’eau les dernières gouttes de son encrier, de longs chapitres de L’Ève future. » Gustave Guiches, « Villiers de l’Isle-Adam intime », cité par Alan Raitt, Villiers de l’Isle-Adam : Exorciste du réel, op. cit., p. 196.

[23] Auguste Villiers de l’Isle-Adam, Lettre à Gabriel Mourey du 3 janvier 1888, C.G., t. II, p. 207.

[24] Idem.

[25] Lettre à Mallarmé du 11 septembre 1866, C.G., t. I, p. 99.

[26] Lettre à Adrien Remacle du 24 janvier 1886, C.G., t. II, p. 107.

[27] Lettre à Léon Bloy du 24 juin 1886, C.G., t. II, p. 122. L’auteur souligne et, à moins d’indication contraire, toute utilisation de l’italique et des lettres capitales au sein des citations est le fait de Villiers de l’Isle-Adam.

[28] Lettre à Mme Veuve Tresse du 16 avril 1878, C.G., t. I, p. 241.

[29] Lettre à Mallarmé du 27 septembre 1867, C.G., t. I, p. 113.

[30] Idem.

[31] Lettre à Mallarmé du 11 septembre 1866, C.G., t. I, p. 99.

[32] Elle est longue de 76 pages dans l’édition de la Pléiade, O.C., t. II, p. 145-221.

[33] Auguste Villiers de l’Isle-Adam, « Claire Lenoir », dans Clair Lenoir et autres contes insolites, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1984, p. 29. Les infusoires sont des organismes unicellulaires microscopiques.

[34] Ibid., p. 28.

[35] Ibid., p. 52.

[36] Idem.

[37] Ibid., p. 53.

[38] Idem.

[39] Idem.

[40] Idem.

[41] Ibid., p. 54.

[42] « Le réalisme dans la peine de mort », O.C., vol. II, p. 450.

[43] Ibid., p. 451.

[44] Idem.

[45] Ibid., p. 454.

[46] « Provinciaux de l’esprit », dans O.C., vol. II, p. 998-999.

[47] Ibid., p. 998.

[48] Ibid., p. 999.

[49] « Placiers de mots », O.C., vol. II, p. 999.

[50] Idem.

[51] Le Littré définit « placier » : « Celui, celle qui s'occupe du placement d'articles de commerce, d'ouvrages de librairie, etc. », dans Émile Littré, « Placier », Le Littré[en ligne],  [consulté le 10 janvier 2022].

[52] « Placiers de mots », O.C., vol. II, p. 999

[53] « Fragments divers », O.C., vol. II, p. 1001.

[54] « Profession de foi », O. C., vol. II, p. 232.

[55] Idem.

[56] La Révolte, O.C., vol. I, p. 383.

[57] Lettre à Mallarmé du 11 septembre 1866, C.G., t. I, p. 99.

[58] Lettre d’Eugène Lefébure à Mallarmé du 2 novembre 1865, C.G., t. I, p. 80

[59] Isis, O.C., vol. I, p. 101.

[60] Idem.

[61] Idem.

[62] Lettre à Mallarmé du 5 janvier 1874, C. G., t. I, p. 184.

[63] Idem.

[64] Ibid., p. 185. Le mariage n’aura pas lieu.

[65] Cf. Pierre-Geroges Castex et Alan Raitt, « Histoire du texte », dans Auguste Villiers de l’Isle-Adam, O.C., vol. I, p. 1462.

[66] Lettre à Jean Marras du « 5 ou 6 février » 1879, C.G., t. I, p. 262.

[67] Idem.

[68] Idem.

[69] « Avis au lecteur », dans O.C., vol. I, p. 765.

[70] Idem.

[71] Idem.

[72] Idem.

[73] Alan Raitt et Pierre-Georges Castex, « Histoire du texte », dans Auguste Villiers de l’Isle-Adam, O.C., vol. I, p. 1556.

[74] « Avis au lecteur », O.C., vol. I, p. 1557.

[75] Idem.

[76] Idem.

[77] Ibid., p. 1558.

[78] « La tentation de Saint-Antoine », O.C., vol. II, p. 473.

[79] Ibid., p. 472.

[80] « Avis au lecteur », O.C., vol. I, p. 1558.

[81] Ibid., p. 1557-1558.

[82] Ibid., p. 1559.

[83] Idem.

[84] Idem.

[85] Ce sera l’objet de la critique de Villiers d’une pièce de théâtre de Flaubert, « Le Candidat », O.C., vol. II, p. 459-463.

[86] « Hamlet », O.C., vol. II, p. 426.

[87] Idem.

[88] Fragments divers, O.C., vol. II, p. 1008.

[89] « Le Dragon impérial », O.C., vol. II, p. 790.

[90] Lettre à Gustave Flaubert [1864], C. G., t. I, p. 67.

[91] « Le Dragon impérial », O.C., vol. II, p. 790.

[92] « Le Dragon impérial », O.C., vol. II, p. 790.

[93] Pour Jean-Paul Gourévitch, le fantastique de Villiers créé une situation « où l’imagination menace perpétuellement le réel ». Op. cit., p. 63.

[94] « Hamlet », O.C., vol. II, p. 426.

[95] Idem.

[96] Idem.

Bibliographie :

Corpus et liste des abréviations :

  • C.G. : Villiers de l’Isle-Adam, Auguste de, Correspondance générale et documents inédits (éd. Joseph Bollery), t. I et II, Paris, Mercure de France, 1962.
  • Villiers de l’Isle-Adam, Auguste de, « Claire Lenoir », dans Clair Lenoir et autres contes insolites, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1984, p. 25-122.
  • O.C. : Villiers de l’Isle-Adam, Auguste de, Œuvres complètes (éd. Pierre-Georges Castex et Alan Raitt), vol. I et II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986.

Textes critiques :

  • Littré, Émile, « Placier », Le Littré, [en ligne], [consulté le 10 janvier 2022].
  • Gourévitch, Jean-Paul, « Villiers de l’Isle-Adam : ou l’univers de la transgression », dans Villiers de l’Isle-Adam, Paris, Seghers, coll. « Écrivains d’hier et d’aujourd’hui », 1971, p. 15-99.
  • Guiches, Gustave, « Villiers de l’Isle-Adam intime », cité par Alan Raitt, Villiers de l’Isle-Adam : Exorciste du réel, Paris, José Corti, 1987, p. 196.
  • Raitt, Alan, Villiers de l’Isle-Adam et le mouvement symboliste, Paris, José Corti, 1965.
  • Raitt, Alan, Villiers de L’Isle-Adam : Exorciste du réel, Paris, José Corti, 1987.
  • Remacle, Adrien, Cahiers de ma vie, rapporté par Clerget, Fernand, Villiers de l’Isle-Adam, Louis-Michaud, 1913. Et cité par Collion Diérickx, Chantal, La femme, la parole et la mort dans Axël et L’Ève future, Paris, Honoré Champion, coll. « Romantisme et modernités », 2001.

Bibliographie

Ouvrages cités

Villiers de l’Isle-Adam, Auguste de, Correspondance générale de Villiers de l’Isle-Adam : et documents inédits (éd. Joseph Bollery), t. I et II, Paris, Mercure de France, 1962.

Villiers de l’Isles Adam, Auguste de, Œuvres complètes, vol. I et II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986.

Citations

Correspondance générale de Villiers de l’Isle-Adam : et documents inédits (éd. Joseph Bollery), t. I, Paris, Mercure de France, 1962.

Lettre à Stéphane Mallarmé, 11 septembre 1866, p. 99.

« Claire Lenoir, un roman terminé, va paraître dans l’Epoque. Je vous l’enverrai. […] Claire Lenoir et Yseult sont des contes terribles écrits d’après l’esthétique d’Edgard [sic] Poe. Et j’ai obtenu de tels succès de fous-rires chez Leconte de Lisle (Ménard se cachait sous les sofas à force de rire, et les autres étaient malades) que j’ai bon espoir. Le fait est que je ferai du bourgeois, si Dieu me prête vie, ce que Voltaire a fait des “cléricaux”, Rousseau des gentilshommes et Molière des médecins. Il paraît que j’ai une puissance grotesque dont je ne me doutais pas. Enfin nous rirons un peu. […] Vous verrez mes types, Bonhomet, Finassier et Lefol : je les énamoure et les cisèle avec toute ma complaisance. Bref, je crois que j’ai trouvé le défaut de la cuirasse et que ce sera inattendu. »

Lettre à Jean Marras, 5 ou 6 février 1879, p. 262.

« Quant au livre [L’Ève future], dont j’écris actuellement le cinquante-deuxième et dernier chapitre, c’est une œuvre dont l’apparition fera, je crois, sensation un peu au large, car, pour la première fois de ma vie, je n’y plaisante plus.

[…] Tiens, écoute : c’est un livre vengeur, brillant, qui glace et qui force toutes les citadelles du Rêve!

Jamais, jamais je ne me serais cru capable de tant de persévérance dans les analyses ! – de tant d’homogénéité dans la composition, de tant d’imaginations étourdissantes, et dont, jusqu’à moi, personne, entends-tu, n’a osé les merveilleuses et nouvelles évocations. Tu peux me croire, c’est un incitateur et un tombeur ; je crois fermement qu’il est immortel, et je m’emballe, ici, à bon escient.

– Au point de vue SUCCÈS, je le crois l’équivalent du Don Quichotte de Cervantès de Saavédra, (à l’équivalence de l’époque) ; je te dis au point de vue succès, comme genre de succès, enfin, mais c’est autre chose. »

Œuvres complètes, vol. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986.

« À Monsieur Hyacinthe du Pontavice de Heussey », p. 101.

« Permettez-moi, Monsieur et bien cher ami, de vous offrir cette étude en souvenir des sentiments de sympathie et d’admiration que vous m’avez inspirées.

Isis est le titre d’un ensemble d’ouvrages qui paraîtront, si je dois l’espérer, à de courts intervalles : c’est la formule collective d’une série de romans philosophiques ; c’est l’x d’un problème et d’un idéal ; c’est le grand inconnu. L’Œuvre se définira d’elle-même une fois achevée. »

« Avis au lecteur [de L’Ève future] », p. 765.

« Il me paraît de toute convenance de prévenir une confusion possible relativement au principal héros de ce livre.

Chacun sait aujourd’hui qu’un très illustre inventeur américain, M. Edison, a découvert, depuis une quinzaine d’années, une quantité de choses aussi étranges qu’ingénieuses ; – entre autres le Téléphone, le Phonographe, le Microphone […].

En Amérique et en Europe, une LÉGENDE s’est donc éveillée, dans l’imagination de la foule, autour de ce grand citoyen des États-Unis. C’est à qui le désignera sous de fantastiques surnoms, tels que le MAGICIEN DU SIÈCLE, le SORCIER DE MENLO PARK, le PAPA DU PHONOGRAPHE, etc., etc. […]

Dès lors, le PERSONNAGE de cette légende, – même du vivant de l’homme qui a su l’inspirer, – n’appartient-il pas à la littérature humaine ? […]

Donc, l’EDISON du présent ouvrage, son caractère, son habitation, son langage et ses théories sont – et devaient être – au moins passablement distinct de la réalité.

Il est, ainsi, bien établi que j’interprète une légende moderne au mieux de l’œuvre d’Art-métaphysique dont j’ai conçu l’idée, qu’en un mot le héros de ce livre est, avant tout, le “sorcier de Menlo Park”, etc. – et non M. l’ingénieur Edison, notre contemporain. »

« Avis au lecteur [de L’Ève future, non publié] », p. 1557-1559.

« Je me trouvais donc placé dans cette alternative, ou, pour demeurer intelligible de la plupart des lecteurs mondains, de faire, scientifiquement, divaguer quelque peu le côté ingénieur de notre sorcier, – ou de quitter, brusquement, la plume, et, prenant la craie, de passer au tableau noir : – c’est-à-dire d’employer, tout d’un coup, dans une œuvre avant tout philosophique et littéraire, la langue rigoureuse et sévère de l’algèbre, de surcharger, des signes de “l’intégrale”, des pages entières, enfin cesser d’être lisible pour le plus grand nombre.

[…] Non seulement c’eût été détruire l’harmonie de ton nécessaire de ce livre, – ton léger s’il en fut ! – et dérégler sa composition, […] [et], procédant de cette manière, l’œuvre cessait d’être ce que ma conception voulait être. […]

Oui, j’ai préféré, je l’avoue, passer pour “fantaisiste” aux yeux de certains benoîts lecteurs, plutôt que de cesser d’être accessible même à la plus épaisse ignorance. […]

Quant aux cuistres et savantasses qui, pareils à de lourds étourneaux, pourraient trouver à reprendre, en telle ou telle expression scientifique, dont je me suis servi exprès dans telle acception nouvelle, […] je me contenterai de rappeler à leur mémoire les deux ou trois lettres qu’un de leurs confrères s’attira de la part d’un littérateur français, M. Gustave Flaubert –, ce “savant” s’étant permis de le “reprendre” et de le “plaisanter de haut” sur la reconstruction de Carthage. Il n’en resta plus grand-chose, en vérité, de ce “savant”-là.

Concluons.

Lorsque l’exactitude du fond s’impose, à tous, comme évidente, en tant que possible, – tout moyen de donner cette impression-là, qui est la principale, me semble bon, me semble le meilleur ; et je persiste à croire, jusqu’à nouvel ordre, qu’il n’est, alors, nul besoin de la sécheresse du chiffre, non plus que d’une technique déplacée, oiseuse, pour démontrer outre mesure cette même évidence. Celle dont il est question en ce livre nécessitait un peu d’ombre. Si, donc, les solutions données sont plutôt d’un enchanteur que d’un électricien, n’ai-je pas été logique en ceci, puisque ces solutions […] sont précisément conformes à la nature du légendaire Magicien qui les expose, comme en une sorte de rêve clairvoyant ?

[…] Ce serait donc faire une dépense d’esprit inutile que de me reprocher ma [sic] affectation d’ignorance, – mes redites de choses ressassées, l’usage que j’ai choisi d’un certain ton, confinant, parfois, surtout au début, à celui du Puff américain, – mon soulignage extraordinaire de mots et mon luxe exagéré de capitales ; – (à ceci je devais me résoudre, puisqu’étant donné l’exceptionnel sujet de ce livre, une quantité de mots usuels changeaient de sens) – mon mépris, trop accentué, des adjectifs éculés si en faveur, et des substantifs anémiques ayant cours.

En vérité, pour inachevé, pour incomplet qu’il soit ou puisse être, ce livre ne sera pas atteint par de tels reproches, puisque nul ne saurait contester, d’abord, qu’il est SOLITAIRE dans la littérature humaine. Je ne lui connais ni de précédents, ni de congénères, ni d’analogues, quelque colère, quelque indifférence qu’il suscite, – non, je ne le crois pas de ceux qu’on oublie, car ce dont il agite [sic], en réalité, en ses sombres pages, n’est nullement du fameux De omni re scibili, mais de l’Et quibusdam aliis. »

Œuvres complètes, vol. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986.

« Le réalisme dans la peine de mort », p. 450.

« Quoi ! plus d’échafaud ?... Non. Les sept marches sont supprimées. Signe des temps. Guillotine de progrès dont on ne se range que… comme de la courroie de transmission d’un moteur. En vérité, ce meuble pourrait servir à couper le pain chez les grands boulangers. Où donc est la simple dignité de la Loi, l’indémodée solennité de la Mort, la hauteur de l’exemple, le “sérieux” de la sentence ? Phrases, paraît-il, tout cela…

C’en est une aussi, de dire cela : car on ne sort pas des phrases, sur la terre. Les uns se traduisent en phrases viles, les autres en phrases nobles : – chacun son choix : et l’on n’est pas libre de choisir : c’est fait en naissait, de quelque sourire que l’on essaie d’en douter. »

« [Provinciaux de l’esprit] », ibid., p. 998-999.

« Les “réalistes” sont des gens heureux et qui s’aiment entre eux, comme le dit le seul poète exclusivement “français” que nous ayons depuis la Chanson de Geste. Je cite M. de Béranger, non point parce que j’aime outre mesure la poésie de ce gentilhomme : j’estime, au contraire, que son “Dieu des bonnes gens” n’est qu’un simple “mastroquet” et que sa Lisette au sourire et au petit bonnet folichon ne vaut pas un bon cigare et le volume de la Mystique de Görres que j’ai devant les yeux. Voilà comme je suis, nonobstant les clairvoyants cerveaux de MM. Champfleury, Castagnary et tutti quanti : les réalistes sont les éternels provinciaux de l’Esprit humain. Ils ont raison comme le fossoyeur a raison. Ils ont beau fouetter leurs rosses noires, ils n’arriveront jamais qu’au cimetière. Nous connaissons les cimetières aussi bien qu’eux ; mais nous connaissons autre chose aussi, qu’ils ignorent à tout jamais.

« [Placiers de mots] », ibid., p. 999.

« C’est le vivant du livre qui fait sa valeur, embellissant d’avance tous les mots qui sont venus se grouper sur son être comme la limaille de fer autour de l’aimant. Les placiers de mots sont voués au néant. Leur œil, s’ils lisent un chef-d’œuvre, pour essayer d’en piller les scintillements et d’en démarquer les éclairs, ne diffère pas de l’œil du Décrochez-moi ça regardant quelque ancienne épée héroïque. C’est qu’ils vivent au milieu des défroques dont se vêtirent des hommes peut-être illustres, et dont ils trafiquent symboliquement les hardes fanées. »

Back to top