Donner un sens à un monde en apparence absurde

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Depuis quelque temps, comme bien d’autres, j’ai de la difficulté à donner un sens aux multiples crises et dysfonctionnements qui touchent l’humanité. Les paroles de la chanson Psychokiller sur l’album Stop Making Sense (1984) de David Byrne me viennent à l’esprit : « I can't seem to face up to the facts. I'm tense and nervous and I can't relax. I can't sleep ‘cause my bed’s on fire. Don't touch me I'm a real live wire. » (Je n’arrive pas à faire face à la réalité. Je suis tendu et nerveux et je n’arrive pas à me reposer. Je ne peux pas dormir, car mon lit est en feu. Ne me touchez pas, je suis un véritable fil sous tension)

Je déplore les victimes et les otages pris.e.s dans le cercle vicieux de la violence et des déplacements qui accablent bien des populations dans le monde. Je m’inquiète des conséquences imprévues de la montée de violence dans le Moyen-Orient et ailleurs, mais aussi du fait que beaucoup de ces conflits, sinon la majorité, sont la continuité d’un long passé de lutte et de contestation, et que l’histoire semble condamnée à se répéter, encore et encore. En tant que chercheuse en sécurité internationale et transformation des conflits, je pleure également les millions de victimes civiles des autres zones de conflit, reléguées aux dernières pages des journaux en raison de la crise récente.

Plus près de chez nous, nous nous retrouvons pris.e.s non seulement entre la crise morale et l’impression d’impuissance que la guerre a engendrée, mais aussi dans des divisions moins violentes, mais tout aussi percutantes. Ces conflits sociaux, économiques et politiques se nourrissent d’une incompréhension et d’un manque de respect envers l’autre, et s’ajoutent à un passé de préjudices systémiques – entre les communautés autochtones et les colonisateurs, entre les francophones et les anglophones, entre les citoyen.ne.s d’une province et les personnes d’ailleurs –, pour ne citer que quelques exemples.

Mais par où commencer pour donner un sens à tout cela? Quel rôle peuvent jouer les établissements d’enseignement, comme les universités, pour nous permettre de comprendre, de vaincre et d’avancer malgré les différences? Pour ma part, je crois qu’il existe deux manières pour nous d’y parvenir : instaurer un climat empathique et enseigner l’empathie ainsi que l’analyse critique basée sur les données probantes. Selon l’universitaire Adam Stibbards, « l’empathie est une compétence essentielle pour nouer des relations de confiance respectueuses, en plus d’être une capacité nécessaire pour bien des diplômé.e.s qui entrent sur le marché du travail canadien ». Il s’agit aussi d’un vecteur d’équilibre essentiel dans un contexte de liberté d’expression respectueuse. Les établissements d’enseignement à tous les niveaux – de la petite école à l’université – doivent idéalement favoriser l’empathie parmi les compétences principales que les élèves apprennent et perfectionnent tout au long de leur parcours scolaire. Elle ne fait pas disparaître les différences et les conflits, mais elle peut servir de point de départ pour trouver un terrain d’entente. Et ce terrain d’entente est l’un des fondements de la coexistence et de la paix durables. Il est possible de cultiver et de perfectionner son empathie dans pratiquement tous les cours et tous les milieux de travail, par notre façon d’étudier l’histoire, les cultures, les langues, les organisations et la politique; par des expériences et des découvertes scientifiques soigneusement réfléchies; par la manière dont nous prenons des décisions qui touchent notre quotidien.

Dans un monde où règne la mésinformation et la désinformation, il est primordial d’analyser toutes les données et les preuves puis d’évaluer leur exactitude de manière objective avant de poser un jugement ou de tirer une conclusion, ce que l’on appelle généralement la « pensée critique » et « l’analyse critique ». Nous sommes submergé.e.s d’information et d’« actualités » qui peuvent nous enfermer dans une chambre d’écho où les opinions amplifiées sans discernement. Encore une fois, dans les mots de David Byrne, « You start a conversation you can't even finish it. You're talkin' a lot, but you're not sayin' anything. » (Tu entames une discussion que tu ne peux conclure. Tu parles beaucoup, mais c’est pour ne rien dire.) Répétant et diffusant nous-mêmes de l’information – participant à l’écosystème médiatique et la production de savoir –, nous avons la responsabilité de le faire de façon objective, rationnelle et aussi critique que possible.

L’apprentissage formel et informel de la pensée critique est aux fondements d’une université. La pensée critique nous permet non seulement de comprendre des concepts majeurs – par exemple l’analyse de données pour les systèmes complexes ou la traduction juridique – mais aussi faire sens de ce monde avec l’empathie et chercher un terrain d’entente pour que notre génération et celle de demain vivent plus en harmonie.

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