« L’itinérance au Québec atteint des niveaux de plus en plus préoccupants, je dirais même catastrophiques », déclare Pearl Eliadis, professeure agrégée (professionnelle) à l’École de politiques publiques Max-Bell de l’Université McGill. « Entre 2018 et 2022, le nombre de personnes en situation d’itinérance a augmenté de 44 %, et il continue de croître d’année en année. Manifestement, notre approche actuelle ne fonctionne pas. »
Parallèlement à ses fonctions à l’Université McGill, Pearl Eliadis est avocate spécialisée en droits de la personne et membre du Collectif québécois pour la prévention de l’itinérance. Créé conjointement par l’Université McGill et la Mission Old Brewery de Montréal en 2021, le Collectif compte aujourd’hui plus de 20 organisations partenaires, dont des organismes œuvrant dans les domaines du logement et de l’itinérance et des groupes de défense des droits des Premières Nations, ainsi que des chercheuses et chercheurs de plusieurs universités québécoises.
Le jeudi 18 juin, le Collectif a publié un nouveau rapport, préparé sous la direction de la professeure Eliadis, proposant une réforme juridique structurante et pragmatique pour prévenir l’itinérance au Québec. Parmi ses 17 recommandations figure l’enchâssement du droit au logement dans la Charte des droits et libertés de la personne du Québec.
« Reconnaître le droit au logement comme un droit fondamental constituerait un changement de cap majeur », affirme la professeure, qui codirige également le groupe de travail sur le genre et la violence conjugale du Collectif.
« Un logement est associé à une meilleure santé, à de meilleures perspectives d’emploi, à un risque moindre de mort prématurée et à un meilleur accès à l’éducation. Nous sommes convaincus que la prévention est la voie à privilégier. Le gouvernement doit reconnaître l’importance fondamentale du logement pour la population québécoise. »
L’apport de la communauté mcgilloise
Le projet est le fruit d’un travail collaboratif mené pendant deux ans par plus de 30 parties prenantes québécoises. Des membres de la communauté mcgilloise ont largement contribué à l’avancement de ces travaux de recherche. Outre Pearl Eliadis, le professeur émérite Eric Latimer, du Département de psychiatrie, codirige le groupe de travail sur la santé mentale du Collectif, tandis que le professeur agrégé David Wachsmuth, de l’École d’urbanisme, codirige celui sur les évictions.
Les données sur l’itinérance au Québec recueillies au fil des ans par le professeur Latimer ont fourni une assise essentielle au rapport du Collectif. Quant aux recherches du professeur Wachsmuth, elles concluent que les évictions sont de plus en plus une cause – plutôt qu’une conséquence – de la précarité. L’équipe du chercheur a aussi recensé des formes de soutien en matière d’information, de finances et d’accompagnement juridique qui peuvent contribuer à prévenir les évictions et à assurer la stabilité résidentielle.
L’École de politiques publiques Max-Bell de l’Université McGill compte également parmi les partenaires du Collectif. En effet, le projet de réforme juridique s’est retrouvé au cœur de plusieurs études de cas menées à l’École, en plus de recevoir l’appui de nombreux membres du corps professoral et de la population étudiante.
« L’École de politiques publiques Max-Bell est fière d’avoir contribué aux travaux de recherche qui sous-tendent les données et les recommandations en matière de politiques publiques présentées dans ce rapport, indique Jennifer Welsh, directrice de l’École. Nous espérons que ces travaux, menés en appui aux politiques publiques, contribueront à améliorer la vie de la population québécoise. »
Dans le cadre d’un projet de recherche ayant étayé le rapport, des étudiantes et étudiants de l’École Max-Bell et de la Faculté de droit ont analysé les cadres juridiques du logement en Finlande, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, puis rédigé une série d’articles sous la supervision de la professeure Eliadis. Ils se sont penchés sur les mesures mises en œuvre dans d’autres pays pour garantir le droit au logement, notamment l’obligation d’aider les personnes à risque, les exigences législatives imposées aux municipalités en matière de construction de logements sociaux et la prévention des évictions menant à l’itinérance.
« En Finlande, l’un des pays développés les plus avancés à cet égard, l’itinérance a presque disparu, souligne la professeure. Les Finlandais et Finlandaises prennent le droit au logement au sérieux. Il est inscrit dans la Constitution, et l’ensemble du cadre juridique s’en inspire et le met en œuvre. »
Des retombées à l’échelle provinciale
Avant même la publication du rapport, les collaborateurs et collaboratrices du projet portaient déjà ses recommandations à l’attention de décideurs provinciaux.
« En compagnie de mes collègues du Collectif, j’ai rencontré des représentants de tous les partis politiques, de l’Union des municipalités du Québec et de diverses municipalités à l’échelle de la province. En fait, nous rencontrons toutes les personnes qui acceptent de nous recevoir, explique la professeure Eliadis. Nous souhaitons sensibiliser les Québécois à ces idées, passer progressivement de la prise en charge de l’itinérance à sa prévention et instaurer les modifications législatives qui permettront d’y arriver. »
En mettant en œuvre les pratiques exemplaires adoptées ailleurs, le Collectif entend faire de la prévention de l’itinérance une priorité nationale.
« C’est un processus de longue haleine : il a fallu 25 ans pour que le modèle finlandais se concrétise, affirme la professeure. Il nous faut trouver une nouvelle approche, car les mesures que nous appliquons actuellement ne donnent pas les résultats escomptés. Ce projet transformateur représente toutefois un premier pas dans la bonne direction. »
