Entretien avec Jess Reia, boursier·ère BMO du CRIEM 2020-2021

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Publié: 8déc2021

Jess Reia a récemment terminé son année comme boursier·ère postdoctoral·e BMO au Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises (CRIEM). Iel assume désormais de nouvelles responsabilités en tant que professeur·e adjoint·e à l’École de science des données de l’Université de Virginie. Pour faire le point sur son séjour et revenir sur son projet de recherche-action Data Governance for the 24-Hour City, l’équipe du CREM l’a rencontré·e virtuellement le temps d’une conversation.

Pouvez-vous nous parler du développement et de l’évolution du sujet de votre recherche postdoctorale Data Governance for the 24-Hour City tout au long de 2020-2021?

« Un moment clé qui a influencé mon expérience au CRIEM a été ma nomination comme membre du Conseil de nuit de MTL 24/24, juste avant l’entrée en vigueur de la bourse. Au Conseil de nuit, j’ai choisi de représenter le CRIEM [plutôt que mon département de McGill] parce que j’étais d’avis que mon projet de recherche pourrait bénéficier d’un engagement avec une organisation locale qui milite pour de meilleures politiques de la vie nocturne. J’en suis très reconnaissant·e et j’ai été heureux·se de travailler avec l’équipe du CRIEM, car j’ai senti que je faisais partie d’un réseau et j’ai participé à tant d’activités pour la ville de Montréal. Cela tombait à point parce qu’en 2020, le gouvernement local a décidé d’enfin mettre en place une politique de la vie nocturne. Malgré la pandémie, la ville a nommé une commissaire du bruit et de la nuit, Déborah Delaunay, avec qui nous avons travaillé en étroite collaboration. Elle a joint des spécialistes à Montréal pour participer à des groupes de travail et discuter de la politique de la vie nocturne. De septembre à novembre 2020, nous nous sommes réuni·e·s (virtuellement) à quatre reprises pour réfléchir à la vie nocturne et à ses besoins, en nous concentrant à la fois sur le contexte de reprise post-pandémique et sur le caractère collaboratif et inclusif de cette politique de la vie nocturne. J’ai fait l’expérience directe du processus d’élaboration de politiques, ce que je n’avais fait auparavant qu’en Amérique latine. Je suis très reconnaissant·e d’avoir eu une telle chance, laquelle m’a aidée à faire avancer mon programme de recherche.

« J’ai également participé à des discussions sur les données ouvertes à Montréal. En 2020, le gouvernement local, par le biais de son Laboratoire d’innovation urbaine de Montréal (LIUM), concevait et rendait publique la nouvelle Charte des données numériques de la ville. Ana Brandusescu [professeure praticienne McConnell 2019-2021 au CRIEM] et moi-même avons participé à la conversation en rendant publique notre réponse à la consultation publique du LIUM. Après avoir lu notre contribution, le LIUM nous a invité·e·s à discuter avec son équipe. Ce débat s’alignait sur les discussions que j’avais eues précédemment avec la commissaire sur l’importance d’avoir une approche solide en matière de données ouvertes dans la politique de la vie nocturne, et sur le fait que le manque de jeux de données et de bases de données sur la nuit à Montréal était un problème constant pour différentes organisations locales. Le manque de données ouvertes rend difficile pour les chercheur·se·s comme pour les décideur·se·s de mesurer certaines choses, comme l’impact de la pandémie. J’ai eu l’occasion de parler de cette question à de nombreuses personnes du gouvernement lors de réunions et d’événements. Avec d’autres chercheur·se·s de McGill et de l’UQAM, j’ai rédigé un rapport accessible au public à l’intention de la Ville de Montréal intitulé Diagnostic de la vie nocturne à Montréal (septembre 2020). Par la suite, j’ai travaillé avec des collègues de MTL 24/24 à une consultation publique auprès des citoyen·ne·s pour comprendre leurs besoins et leurs attentes en matière de vie nocturne dans la ville. Les résultats de cette consultation publique sont disponibles dans un autre rapport que j’ai coécrit, le Rapport de consultation des citoyens et des parties prenantes informelles pour comprendre leurs usages et besoins la nuit à Montréal (février 2021).

« Ensuite, le couvre-feu a été mis en place au début de l’année 2021, plaçant la vie et l’économie nocturnes sous les feux de la rampe. Les médias voulaient connaître l’avis de spécialistes, de chercheur·se·s et de défenseur·se·s de la vie nocturne. À l’époque, j’ai discuté avec des journalistes et d’autres chercheur·se·s, ce qui m’a permis d’en apprendre davantage sur notre communauté et de rencontrer beaucoup de gens. Je suis heureux·se de constater que certains résultats de cette bourse ont contribué aux politiques locales et au débat public – notamment les publications savantes et les rapports que j’ai coécrits. J’ai aussi participé à des événements et à des colloques qui ont intégré le CRIEM et Montréal dans différents réseaux d’études sur la nuit, tant en Amérique du Nord qu’outre-Atlantique. En seulement un an, nous avons réussi à consolider un bon réseau de personnes et d’organismes intéressées par la nuit urbaine.

« D’autres résultats de recherche seront mis à la disposition du public. Pour ce qui est à venir, je suis affilié·e à l’Université de Virginie, aux États-Unis, et je suis nouvellement membre associé·e du CRIEM. Je travaille toujours avec le professeur Will Straw, qui était mon directeur de recherche. Nous venons de demander une subvention pour poursuivre notre étude des jeux de données ouvertes et de l’importance de consolider les politiques de données sur la nuit en Amérique du Nord. Bien que la pandémie ait eu un impact considérable sur mon temps au CRIEM, elle a créé une fenêtre d’opportunité qui m’a permis de puiser dans différents réseaux et ressources. Je n’ai pas pu faire l’expérience de la vie nocturne en soi, c’est vrai, mais l’“idée ” de la vie nocturne est restée. »

Comment avez-vous bénéficié des collaborations avec les membres et partenaires du CRIEM pendant votre bourse?

« J’étais très impliqué·e dans les activités du CRIEM. Par exemple, j’ai participé à quelques événements du centre en tant que panéliste. Je me souviens en particulier de l’un d’entre eux qui portait sur le rapport d’Ana Brandusescu sur le financement et la politique de l’intelligence artificielle (IA) au Canada, dont j’ai contribué à la révision. Ana et moi étudions des choses similaires, alors c’était extraordinaire de l’avoir au CRIEM. Nous partageons les mêmes perspectives et approches en matière de politique technologique, ce qui rend la collaboration avec elle très agréable. Will Straw était mon cosuperviseur de doctorat à mon arrivée initiale à McGill en 2015, puis il a été le superviseur de ma bourse Mellon et, enfin, le superviseur de ma bourse postdoctorale BMO. Nous travaillons ensemble depuis 2014, ce qui en fait une collaboration de longue haleine. Will et Ana sont deux de mes chercheur·se·s préféré·e·s. Le CRIEM a facilité ces collaborations, parallèlement à mes connexions avec le gouvernement local. Étant un centre de recherches sur Montréal, l’interdisciplinarité du CRIEM se distingue vraiment et je n’ai jamais senti qu’on s’interrogeait sur l’interdisciplinarité de mon travail, ce qui selon moi n’est pas toujours le cas dans les espaces universitaires. C’était formidable de représenter le CRIEM dans le cadre de mon travail avec l’administration municipale et je suis heureux·se que le CRIEM ait fait partie des discussions autour de la politique de la vie nocturne, même si elle n’a pas encore été rendue publique. Nous y avons travaillé pendant plus d’un an et c’est une grande fierté pour moi. »

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager en dehors du milieu universitaire? Comment ces mandats ont-ils influencé vos recherches - et vice-versa?

« J’ai un baccalauréat en politique publique ainsi qu’une maîtrise et un doctorat en communication, puis j’ai travaillé dans une faculté de droit pendant près de neuf ans. J’ai toujours travaillé dans le domaine de la recherche appliquée, en particulier à la faculté de droit où nous nous occupions beaucoup de gouvernance des données, de technologie et de politique numérique. Nous essayions d’avoir un impact sur l’élaboration des politiques et la législation du point de vue de l’intérêt public et, par exemple, nous avons contribué à des organismes de la société civile. J’ai travaillé en étroite collaboration avec des organismes de la société civile en Amérique latine pendant de nombreuses années, et je pense que c’est pour ça que j’aime vraiment faire des projets de recherche-action; c’est ce que je fais le mieux. Il m’arrive de faire de la recherche théorique, et ça me plaît, mais ma passion est la recherche appliquée. J’aime vraiment travailler avec les gouvernements, surtout au niveau municipal. J’aime aussi travailler avec des réseaux internationaux de chercheur·se·s et faire de la recherche comparative, afin de voir ce que nous pouvons apprendre les un·e·s des autres dans une perspective critique. Lorsque j’ai déménagé au Canada, j’ai essayé d’apporter ce bagage avec moi et le CRIEM m’a offert un bon environnement pour m’impliquer dans la politique locale. J’aime vraiment travailler avec la société civile et j’espère continuer à le faire dans les années à venir. »

Pouvez-vous nous donner un avant-goût de votre colloque avec Ana Brandusescu, AI in the City: Building Civic Engagement and Public Trust? Qu’est-ce qui a inspiré sa création?

« Il s’agit d’un colloque d’une journée qui aura lieu le 10 février 2022. Nous aurons à la fois des panels ouverts et des tables rondes sur invitation seulement. Ana dirige cet événement comme l’un des résultats finaux de son mandat de professeure praticienne McConnell au CRIEM et j’y participe en tant qu’ancien·ne titulaire de la bourse BMO, maintenant membre associé·e du CRIEM. Je m’intéresse aux villes intelligentes et à la gouvernance des données, elle s’intéresse à l’IA et à la gouvernance des données, et nous avons pensé que ces programmes devraient se parler davantage. Ça nous a amené·e·s à créer un colloque davantage axé sur le monde universitaire et la société civile. Nous aurons des invité·e·s de l’international dans nos panels, qui seront gratuits et ouverts au public sur inscription. Les panélistes partageront avec nous leurs connaissances sur l’engagement civique et la confiance du public. Des personnes de Montréal seront également présentes, notamment le CRIEM, qui est un élément fondamental de la ville. Avec ce colloque, nous voulons savoir comment le monde universitaire et la société civile peuvent faire une différence dans la façon dont l’IA est acquise, déployée et utilisée. Le principal résultat du colloque, outre l’événement lui-même, sera une publication en libre accès contenant de courts essais écrits par les participant·e·s sur l’engagement civique et la confiance du public dans le domaine de l’IA dans les villes. Nous espérons contribuer à une conversation plus large et continue avec d’autres chercheur·se·s et organisations de la société civile. Nous veillerons à ce que tous les résultats et toutes les ressources soient en accès libre afin que les gens puissent les télécharger et les partager, et nous prévoyons de traduire la publication dans d’autres langues. »

Outre le colloque AI in the City, quels sont vos prochains projets? Continuerez-vous à étudier Montréal dans vos recherches futures? Vous reverrons-nous dans la métropole?

« Oui! Montréal est ma ville préférée, c’est ma maison. La recherche implique aussi des sentiments et de l’affection, et j’ai beaucoup d’affection pour Montréal. J’ai choisi d’y retourner pour mon travail, et je l’ai choisi comme objet de recherche. C’est un endroit où je serais très heureux·se de partager ma voix et mes connaissances. Encore aujourd’hui, j’écris toujours sur Montréal et je demande des subventions pour continuer à travailler sur la vie nocturne en Amérique du Nord. Montréal, autant que possible, fera toujours partie de mon programme de recherche. Ce qui est formidable avec la recherche comparative, c’est que l’on peut apprendre et écrire sur de nombreux endroits (si l’on a suffisamment de connaissances, en respectant les similitudes et les différences). Lorsque j’ai commencé à rédiger ma thèse de doctorat, qui était une étude comparative sur la gouvernance urbaine et les artistes de rue à Montréal et à Rio, certaines personnes ont trouvé la comparaison très étrange; en fin de compte, il y avait plus de similitudes entre les deux villes que je ne l’avais prévu et ce fut un travail de terrain fascinant. J’espère continuer à travailler sur Montréal et rester en contact avec le CRIEM. »

Quelle serait une journée parfaite à Montréal?

« J’aime beaucoup marcher. Je marcherais probablement du Plateau jusqu’au quartier chinois, où se trouve l’un de mes restaurants préférés. Je dînerais, puis j’irais dans un café avant de rencontrer des amis dans le parc. Le soir, je me promènerais à nouveau et j’aurais un bon souper. Sinon, j’adore le jardin botanique et j’irais le visiter. La ville a tellement de choses à offrir aux personnes désireuses de se promener. »

Quelles sont les différences entre Charlottesville (Virginie) et Montréal? Qu’est-ce qui vous manque de Montréal?

« Charlottesville n’est praticable ni à pied ni à vélo. Lorsque j’étais à Montréal, je ne me rendais même pas compte à quel point il était facile d’y faire du vélo. À Charlottesville, je ne peux pas trouver d’endroits où laisser mon vélo, il y a très peu de pistes cyclables et la ville est surtout conçue pour les voitures. Charlottesville est également très petite, bien qu’il s’y passe beaucoup de choses. Mais la communauté queer, les espaces DIY, la vie nocturne et les scènes musicales de Montréal me manquent. »

Quel est votre livre de fiction préféré?

« Il y a beaucoup de littérature que j’aime dans mon pays d’origine [Brésil]. Pour ce qui est des livres de fiction montréalais, j’aime beaucoup les romans graphiques publiés par Drawn & Quarterly. Cette maison d’édition publie beaucoup d’œuvres sur Montréal ou écrites par des Montréalais·es. Parmi les livres se déroulant à Montréal que j’ai appréciés ces dernières années, il y a For Today I Am a Boy de Kim Fu, Bone and Bread de Saleema Nawazand et Suzanne d’Anaïs Barbeau-Lavalette. »

Quels ouvrages ont grandement influencé vos recherches?

« Il y en a beaucoup, comme Code and Clay et A City Is Not a Computer de Shannon Mattern. Les travaux de Will Straw ont également été très influents, tout comme Translating Montreal de Sherry Simon. J’ai été influencé·e par plusieurs chercheur·se·s basé·e·s à Montréal, comme Anouk Bélanger (UQAM). »

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