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Enseignement supérieur et innovation : Regard sur le Canada et les États-Unis

Discours de la professeure Heather Munroe-Blum
À Boston (Massachusetts) à l’occasion du 20e anniversaire du Programme Fulbright Canada
le 15 septembre 2010

Seul le texte prononcé fait foi.


Introduction

Je suis honorée de contribuer à ce programme de conférenciers éminents qui marque le 20e anniversaire du Programme Fulbright Canada. De longue date, l’Université McGill et le Programme Fulbright ont établi de fructueux liens. À l’instar de son initiative parente, le Programme Fulbright Canada—États-Unis s’est révélé un pinacle d’échanges intellectuels.

Le Programme Fulbright a notamment permis à des dizaines d’étudiants et de professeurs de McGill de poursuivre leur quête de l’excellence. Le Programme a également fourni à l’Université l’occasion d’accueillir sur ses campus certains des esprits les plus pénétrants des États-Unis. En 2004, McGill et Fulbright ont approfondi leur relation en créant les chaires de chercheurs invités Fulbright, grâce auxquelles des universitaires américains exceptionnels viennent poursuivre leurs travaux et enseigner à McGill. Cette année, dans le prolongement de ce partenariat mutuellement avantageux, deux étudiants et trois professeurs américains sont venus enrichir la communauté de McGill en tant qu’étudiants et titulaires de chaires Fulbright, tandis que deux professeurs et deux étudiants mcgillois sont allés aux États-Unis grâce au soutien du Programme Fulbright.

De plus, McGill et Fulbright partagent la même philosophie reposant sur une conviction profonde : réunir des gens du monde entier au sein d’un établissement universitaire est le meilleur moyen de favoriser l’approfondissement des connaissances, la compréhension mutuelle et le progrès. Plus de 200 000 diplômés vivants de McGill sont disséminés dans presque tous les pays du monde et ses étudiants actuels sont originaires d’environ 150 pays. Le Programme Fulbright est déployé dans 155 pays.

En 1946, lors de la création du Programme Fulbright, conformément à la vision presciente du sénateur William J. Fulbright, le monde se trouvait à un tournant, tout comme il l’est aujourd’hui. À l’époque, les pays tâchaient tant bien que mal de se reconstruire, à la suite d’un horrible conflit planétaire : la Seconde Guerre mondiale. À présent, ils s’attachent à reconstruire, dans le sillage de la crise économique mondiale, tout en faisant face à des guerres et à des catastrophes naturelles qui ont des incidences planétaires.

L’année précédant la création du Programme Fulbright, le Projet Manhattan arrivait à terme. En dépit de son effroyable but, ce projet était à l’époque le partenariat scientifique américain le plus important jamais noué entre le gouvernement, le monde universitaire et l’industrie. Vannevar Bush venait tout juste de publier son rapport charnière intitulé Science: The Endless Frontier, qui présentait des arguments convaincants en faveur de la poursuite du soutien gouvernemental de la science, dans le cadre des efforts de reconstruction de l’économie d’après-guerre. Les États-Unis se trouvaient à un moment décisif. Dans quelle voie la recherche devait-elle s’engager? Comment tirer parti du savoir à des fins autres que militaires, pour le bien de l’humanité?

Aujourd’hui, nous vivons en plein cœur d’une révolution mondiale du savoir et des communications. Les populations sont mobiles et franchissent les frontières nationales à une échelle jamais égalée. Ces forces reconfigurent les économies, les structures du pouvoir, les sociétés et les institutions. De nouveau, les États-Unis et le Canada, de même que les pays du monde entier, font face à bon nombre des mêmes enjeux - devenus extraordinairement plus complexes - que ceux que Vannevar Bush avait décrits dans son rapport de 1945 :

  • le soutien de la recherche pure par opposition à la recherche appliquée;
  • la création d’une collaboration scientifique à l’échelle internationale;
  • la lutte contre les maladies;
  • la garantie de la liberté en recherche.

En dépit des similitudes avec cette période, la situation actuelle est considérablement différente. À l’époque, alors que d’autres pays luttaient pour reconstruire leur économie mise en pièces, les États-Unis et le Canada profitaient d’un boom d’après-guerre qui, dans le cas des États-Unis, a cimenté le statut de superpuissance. Aujourd’hui, les États-Unis sont plongés dans une grande récession. En raison de l’étroitesse de nos liens commerciaux, le vieil adage selon lequel « quand les États-Unis éternuent, le Canada prend froid » se vérifie souvent. En partie grâce à un environnement réglementaire plus rigoureux, le Canada a, jusqu’à présent, été épargné du pire de la présente tempête.

De plus, le monde qui nous entoure est extrêmement différent de celui des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Il est vrai que la crise mondiale a presque rasé l’économie de nombreux pays, et ce, particulièrement en Occident. Néanmoins, bien avant les événements catastrophiques de 2008, la mobilité électronique de la révolution du savoir remodelait déjà l’échiquier de l’influence à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, tout pays disposant de moyens économiques raisonnables peut jouer un rôle sur la scène mondiale - dès lors qu’il possède l’ambition, la vision et l’engagement nécessaires pour mettre à profit les talents créatifs et intellectuels de ses citoyens et bâtir une économie fondée sur le savoir et l’innovation. Et même si cela, en soi, constitue un progrès mondial bienvenu, ce nouveau rapport de forces menace les avantages historiques de l’Occident.

Aujourd’hui, je viens vous parler de quelques-uns des défis que doivent relever le Canada et les États-Unis en matière de recherche et d’enseignement supérieur afin de pouvoir prétendre au titre de « pays innovateurs », et lancer quelques idées sur la façon de relever ces défis. Mon principal message? C’est le même que celui qu’ont compris FDR et Churchill en 1939 : toute complaisance sera désastreuse.

Le monde change

Nous savons donc que la révolution du savoir et de la technologie a transformé le monde. Comment? Commençons par énumérer quelques faits.

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Comme l’indique ce cliché, l’augmentation des dépenses mondiales en R.-D. dépasse la croissance économique, et le nombre de personnes qui obtiennent des diplômes d’enseignement supérieur connaît une expansion rapide1. Dans les pays industrialisés, l’innovation est le moteur de la croissance économique et elle est rapidement en train de devenir le moteur de beaucoup d’économies en essor. Selon l’OCDE, l’innovation a été à l’origine d’une proportion allant des deux tiers aux trois quarts de la croissance économique en Autriche, en Finlande, en Suède, au Royaume-Uni et aux États-Unis entre 1995 et 20062.

Le même rapport indique que l’innovation explique une grande partie de l’écart entre les pays avancés et émergents. Cependant, avec l’énorme importance accordée à la R.-D. et à l’enseignement supérieur dans de nombreuses économies asiatiques, l’étiquette « émergent » ne collera pas longtemps. Singapour a « émergé » pour devenir le pays occupant le premier rang sur l’échelle de classement de la compétitivité mondiale d’IMD en 2010, alors que les États-Unis reculaient du premier au troisième rang. Et dans le rapport sur la compétitivité internationale du Forum économique mondial publié la semaine dernière, les États-Unis, qui avaient déjà perdu le premier rang aux mains de la Suisse un an auparavant, avaient reculé au quatrième rang, ayant été surclassés par la Suisse, la Suède et Singapour, dans cet ordre.

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Un exemple typique : la Chine

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Comme on le sait, en 2009, la Chine a supplanté le Japon pour devenir la deuxième économie mondiale en importance. La performance stagnante du Japon en est largement la cause, bien que la croissance impressionnante de la Chine soit indéniable.

L’innovation et la compétitivité sont mues par une population bien éduquée, un investissement efficace et soutenu dans la recherche pure et un engagement à l’égard de la R.-D.-D. : la recherche, la découverte et la diffusion (le développement). Les investissements massifs de la Chine dans ces domaines portent leurs fruits.

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TEn seulement neuf ans, le nombre de personnes poursuivant une formation tertiaire a presque quadruplé3. En 2007, la Chine s’est aussi emparée de la deuxième place pour le volume d’articles de recherche publiés4. Qui a cédé ce titre à la Chine? Le Japon. La R.-D. en pourcentage du PIB, ou la dépense intérieure brute de R.-D. (DIRD), en Chine est passée de 0,6 pour cent en 1996 à 1,5 pour cent en 20075. Une croissance de 250 pour cent de la dépense brute est passablement impressionnante, bien que le point de départ ait été relativement bas. Mais si l’on tient compte de la croissance moyenne de 12 pour cent par année du PIB de la Chine, on commence à observer le formidable progrès. Pour mettre cela en perspective, la Chine approche rapidement de la DIRD du Canada, lequel correspond à 1,9 pour cent.

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En fait, les quatre pays BRIC - les puissances économiques émergentes que sont le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine - ont tous triplé leur production d’articles scientifiques en un peu plus d’une décennie6. Au cours d’une période similaire, la part des publications représentée par les États-Unis a chuté, passant de 25 à 18 pour cent7. . En 1980, les personnes originaires d’économies asiatiques en développement représentaient 14 pour cent de toutes celles ayant terminé des études de niveau tertiaire à l’échelle mondiale. En 2000, ces mêmes pays totalisaient 25 pour cent des détenteurs de diplômes8. Et en 2006, le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine ont formé la moitié des doctorants que comptent les 30 pays de l’OCDE réunis9. L’époque où des scientifiques non occidentaux devaient former des partenariats avec des scientifiques occidentaux éminents pour accéder à une reconnaissance internationale est révolue. Au cours des années à venir, il est fort probable que nous assistions à un revirement de la situation.

À certains égards, les pays sont pareils à des individus. Il est clair que l’innovation, et l’éducation qui fournit aux gens les outils nécessaires pour innover, sont les clés du progrès national. Mais elles sont aussi essentielles pour conserver une longueur d’avance. On peut le constater dans les changements de politique adoptés par l’Union européenne, qui s’efforce de faire passer la R.-D. à 3 pour cent du PIB. L’UE travaille à rendre ses universités plus autonomes, davantage animées par l’esprit d’entreprise et plus aptes à rendre des comptes - et, donc, à améliorer leur performance.

Regard sur le Canada

Avant de passer à une comparaison de la situation au Canada et aux États-Unis, j’aimerais vous donner un aperçu de l’évolution récente canadienne en matière d’innovation. Vers le début ou le milieu des années 1990, après avoir connu des décennies fortement productives en matière de sciences et d’éducation de grande qualité, le Canada a commencé à prendre du retard en recherche, alors que les États-Unis faisaient un grand bond en avant. Le Canada a vécu un alarmant « exode des cerveaux », non pas sur le plan du nombre, mais en raison du fait que plusieurs des plus brillants cerveaux que le pays comptait ont été recrutés par les États-Unis. Les personnes de talent vont où les possibilités existent, et le Canada n’était tout simplement plus suffisamment compétitif pour recruter et fidéliser les meilleures d’entre elles dans des domaines clés.

Facteur qui rendait plus complexe le défi posé par un déficit fédéral croissant : le Canada n’avait pas de stratégie nationale en matière d’éducation et de recherche. Au Canada, l’éducation relève de la compétence des provinces (l’équivalent des États aux États-Unis) et la recherche relève surtout du fédéral. Contrairement à la Californie à l’époque, les provinces ont longtemps favorisé une approche largement unitaire à l’égard du financement des universités : une approche « unitaille » qui ne reconnaît et ni n’encourage la différenciation entre les établissements sur la base de la mission ou de la qualité. Et, au cours de ces années du milieu de la décennie 1990, la plupart des provinces ont radicalement réduit leurs subventions aux universités.

En bref, les temps étaient sombres.

Heureusement, avec les répercussions découlant de l’aube de l’ère du savoir et la perte de certains des individus de talent les plus performants, les gouvernements fédéral et provinciaux du Canada se sont sensibilisés à l’urgence de financer une recherche et, dans certains cas, une éducation élaborée sur mesure en fonction d’une mission spécifique.

En 1996, alors qu’il commençait à mettre de l’ordre dans sa situation économique, le gouvernement du Canada, en collaboration avec les chefs de file des universités et de l’industrie ainsi que des groupes consultatifs, a formulé une nouvelle stratégie relative à la R.-D. - une stratégie qui met l’accent sur la création d’un système d’innovation plus efficace et intégré. Le gouvernement fédéral a réinventé son rôle comme étant celui d’un analyste de l’information, d’un diffuseur du savoir et d’un bâtisseur de réseaux10.

Ce changement de paradigme s’est accompagné d’un investissement substantiel dans les universités, ciblé de manière à soutenir quatre « piliers » reconnus de l’excellence en recherche :

  • une main-d’œuvre bien préparée;
  • une infrastructure;
  • un soutien opérationnel à la recherche;
  • et, pour la première fois, un programme fédéral visant le financement des coûts indirects de la recherche (bien que n’équivalant pas encore au taux des coûts globaux reconnu par les États-Unis).

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De concert avec les fonds provenant des conseils fédéraux d’octroi de subventions au Canada, ces programmes représentent bien au-delà de 20 milliards de dollars en investissement fédéral dans la recherche universitaire depuis 199711. Les programmes mettent en balance les objectifs économiques stratégiques du gouvernement et un examen de plus en plus rigoureux par les pairs qui favorise l’excellence et les retombées selon des normes internationales auxquelles, dans le cadre d’un exercice de mesure, les parties ont de plus en plus recours. Bon nombre de programmes encouragent la collaboration entre les établissements et les secteurs, ce qui constitue un grand avantage pour un pays comptant une très vaste superficie et une population restreinte.

Dans un geste visionnaire, le gouvernement fédéral a créé la Fondation canadienne pour l’innovation afin de répondre au besoin naissant d’un important investissement coordonné dans l’infrastructure majeure de recherche. Cet investissement a récemment été complété par un financement de stimulation de deux milliards de dollars, par l’intermédiaire du Fonds d’infrastructure du savoir.

Les gens de talent sont la pierre angulaire de la stratégie canadienne : vingt chaires de recherche d’excellence du Canada, un soutien compétitif pour les étudiants de deuxième cycle et les boursiers postdoctoraux et 2 000 chaires de recherche du Canada - ce qui, par habitant, serait l’équivalent de 20 000 chaires aux États-Unis.

De 1997 à 2007, les investissements fédéraux en recherche universitaire ont commencé à compenser les années perdues, augmentant en moyenne de 11 pour cent par année. « L’exode des cerveaux » s’est interrompu. De fait, au cours de la dernière décennie seulement, McGill, par exemple, a recruté plus de 930 nouveaux chercheurs et professeurs exceptionnels dans des postes conduisant à la permanence - soit plus de la moitié de notre corps professoral permanent - à la suite de recherches compétitives à l’échelle mondiale. En 2010, quatre universités canadiennes figuraient parmi les 100 premières du classement universitaire mondial QS, et McGill ouvrait la marche au 19e rang. Facteur important : la mise de l’accent sur le renforcement de la capacité d’innovation du Canada s’est maintenue par-delà les changements de gouvernement.

S’il est vrai qu’il s’agit là du récit d’une évolution, nos progrès demeurent fragiles.

Regard sur le Canada et les États-Unis

Passons maintenant à la comparaison entre le Canada et les États-Unis. J’ai récemment été nommée membre du nouveau comité du Conseil national de recherche des États-Unis. Ce regroupement a pour mandat d’évaluer la situation des universités de recherche et de déterminer les dix principales mesures à prendre pour assurer la capacité de ces établissements à maintenir l’excellence requise en vue d’aider le pays en matière de concurrence, de prospérité et d’atteinte des objectifs nationaux en santé, énergie, environnement et sécurité, dans la communauté mondiale du XXIe siècle12.

Le travail mené par les membres de ce comité et du Conseil des sciences, de la technologie et de l’innovation du Canada montrent que les détails des défis de l’innovation que nos pays sont appelés à relever varient quelque peu. Nous sommes néanmoins liés, non seulement par la géographie et par une histoire commune, mais aussi par une dure réalité fondamentale : nous stagnons – au mieux, nous n’enregistrons pas une progression suffisante à l’égard de questions fondamentales - alors que d’autres pays sont en plein essor.

Les États-Unis demeurent un géant. De loin, c’est le pays du monde où s’effectue le plus de R.-D. Mais il arrive que les géants s’écroulent.

Aux États-Unis, la dépense intérieure brute en R.-D. (DIRD), ou la R.-D. en pourcentage du PIB, a atteint son apogée en 1964, s’établissant alors à près de trois pour cent13. Voyons maintenant le plus récent classement de l’OCDE à cet égard :

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En 2007, les États-Unis, représentés ici par la barre bleue, occupaient le 8e rang; le Canada, la barre rouge, occupait le 14e rang, derrière la moyenne des pays de l’OCDE, en vert14.

Comparons maintenant la croissance de la DIRD aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en France, avec la croissance de certaines économies asiatiques.

Aux États-Unis et dans bon nombre de pays développés, la croissance a plafonné15. Le cliché suivant montre des courbes aussi plates que les Prairies.

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Le prochain cliché, qui représente la croissance de la DIRD en fonction du temps dans les économies asiatiques, ressemble plutôt au versant des Rocheuses16.

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Au Canada, la DIRD a chuté en dépit d’investissements massifs des gouvernements et des universités. Pourquoi? L’an dernier, le Conseil des sciences, de la technologie et de l’innovation du Canada a établi le premier rapport comparatif multinational sur « l’état des lieux » en vue d’examiner la performance du Canada en matière d’innovation. Cette étude a permis de constater que le problème le plus urgent est que les « entreprises canadiennes n’investissent pas autant en R.-D. que leurs concurrents d’autres pays »17, bien qu’il y ait beaucoup de choses qui se passent au sommet et au bas de l’échelle. Les 25 principales entreprises effectuant de la R.-D. représentaient le tiers des efforts globaux déployés en ce sens en 200918. Par ailleurs, les petites entreprises canadiennes de recherche ont affiché un pourcentage en matière de R.-D. commerciale beaucoup plus élevé que leurs homologues américains19. Toutefois, dans l’importante tranche intermédiaire de l’industrie canadienne, les investissements en R.-D. sont minces. Nous ne considérons pas cela comme un problème relevant simplement du secteur privé, mais bien comme un indicateur de la nécessité que tous les partenaires au sein du système d’innovation canadien collaborent plus étroitement. Pour citer le rapport L’état des lieux : « Nous avons appris que […] stimuler l’innovation exige une collaboration soutenue et une réponse systémique de différents individus et institutions travaillant ensemble dans le système d’innovation20. »

WBien que les entreprises américaines consacrent la somme enviable de 265 milliards de dollars par année à la R.-D. (l’équivalent du produit intérieur brut total de la Norvège ), la croissance annuelle moyenne de la R.-D. au cours de la dernière décennie se situait en deçà de la moyenne de l’OCDE, et ne correspondait qu’au septième de celle des entreprises chinoises22.

En dépit des récits que vous entendez parfois au sujet de grands innovateurs n’ayant pas poursuivi d’études ni même terminé l’école secondaire, un niveau de scolarité élevé est un facteur habilitant clé pour la plupart des innovations du XXIe siècle. La performance globale inquiétante des États-Unis sur le plan des études primaires et secondaires (problème que partagent également plusieurs provinces canadiennes) présage de difficultés à venir, à défaut d’actions efficaces. Et l’ensemble de l’Amérique du Nord a besoin d’un plan d’action qui mobilisera les garçons afin de les inciter à viser un niveau de scolarité plus élevé, en commençant par l’obtention d’un diplôme d’études secondaires.

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Dans le cadre de tests de vérification de la performance d’élèves de 15 ans au sein de 39 pays quant au Programme international pour le suivi des acquis des élèves (connu sous son acronyme anglais PISA), les États-Unis, représentés ici encore en bleu, se sont classés au 18e rang en sciences parmi 39 pays; 9 pour cent des élèves américains âgés de 15 ans étant considérés comme faisant partie du groupe des plus performants. Le Canada, en rouge, s’est classé à une respectable sixième place. Mais en Finlande, pays le plus performant, représenté par la barre jaune, plus de 20 pour cent des élèves âgés de 15 ans se classaient parmi les plus performants23.

En mathématiques, la performance était encore plus mauvaise. Les États-Unis, toujours en bleu, n’occupaient que le 27e rang; moins de 8 pour cent des élèves étant considérés comme faisant partie des plus performants. Hong Kong, en Chine, obtenait un pourcentage de près de 28 pour cent24.

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Pour ce qui est du pourcentage de diplômés totaux des collèges communautaires et des universités, le Canada est un chef de file mondial. Toutefois, le pays traîne loin derrière en ce qui concerne les titulaires de diplômes universitaires et, en particulier, de doctorats25 - soit, souvent précisément les personnes qui sont les plus importants moteurs de l’innovation.

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Les États-Unis, avec leur légendaire système d’enseignement supérieur, occupent à présent le 15e rang parmi les 24 pays suivis par l’OCDE, et se situent sous la moyenne de l’OCDE quant au taux d’obtention de diplômes universitaires, soit à 39 pour cent. Par ailleurs, 11 des 24 pays faisant l’objet d’études de l’OCDE affichent des taux d’obtention de diplômes de 40 pour cent ou plus26.

En fait, les taux d’obtention de diplômes universitaires au Canada et aux États-Unis ont à peine évolué au cours des années récentes, alors que le taux moyen pour l’OCDE a presque doublé entre 1995 et 2007. Et cela n’inclut pas les économies asiatiques. Songez-y : l’écart entre 1995 et 2007 ne représente que 12 ans. Je suis persuadée qu’il y a des débats sénatoriaux qui durent plus longtemps que cela. En Finlande, le taux a bondi, passant de 20 à 48 pour cent. En Suisse, il est passé de 9 à 31 pour cent27.

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Vous vous demandez peut-être : « Combien de diplômés universitaires un pays doit-il compter? Trente-cinq pour cent, n’est-ce pas suffisant? » À une certaine époque, la réponse aurait été « oui ». Mais ce temps est révolu. Dans la plupart des pays, le pourcentage de personnes plus jeunes titulaires d’un diplôme universitaire est considérablement supérieur à celui des personnes plus âgées. Ce n’est pas le cas aux États-Unis, où les deux groupes ont approximativement le même niveau de scolarité . Et les étudiants étrangers ont décroché plus de 50 pour cent des doctorats en sciences et en génie décernés aux États-Unis depuis 2006. En 2007, les étudiants étrangers ont obtenu 68 pour cent des doctorats en génie octroyés aux États-Unis29.

Étant donné notre récente performance, où serons-nous dans dix ans?

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Retour à la base

Bon, trêve de prédictions lugubres. Qu’est-il possible de faire?

Commençons par la base. Permettez-moi de réitérer ma position. Au sein de la nouvelle communauté mondiale, la prospérité et le bien-être découleront de trois facteurs : l’éducation, l’éducation et l’éducation, et ce, à tous les niveaux. Primaire, secondaire et tertiaire. Comme l’ont prouvé la Finlande, Singapour et d’autres pays, il est possible de réaliser des gains spectaculaires en éducation, et de le faire rapidement. Il ne faut pas que le Canada et les États-Unis stagnent ni déclinent, pendant que le reste du monde devient plus intelligent. De nouveau, il nous faut propulser l’éducation à l’avant-plan des priorités, et ce, à chaque niveau de la société.

Et nous avons besoin du bon type d’éducation : celui qui préparera efficacement les jeunes à ce monde nouveau. Quel est le bon modèle d’éducation universitaire? Dans un contexte d’innovation, les diplômés universitaires ne s’épanouiront que s’ils sont outillés de manière à créer leur propre savoir, à être à la fois avant-gardistes et animés de l’esprit d’entreprise, à posséder les aptitudes en communication et les compétences sociales nécessaires pour constituer des équipes et des réseaux composés de gens aux points de vue variés, et à avoir les compétences en leadership et en affaires afin de gérer ces équipes et ces réseaux.

Pour que les étudiants d’aujourd’hui deviennent les innovateurs de demain et des bâtisseurs de réseaux mondiaux, il faudra qu’ils aient ce que John Kao, l’auteur d’Innovation Nation, appelle « l’intelligence culturelle ». Ils auront besoin de multiculturalisme, d’une expérience du monde, d’une expérience de cultures et de contextes socioéconomiques variés et d’une aisance à cet égard. J’ajouterais à ces caractéristiques les qualités clés de l’empathie et de l’authenticité, qui s’acquièrent très tôt dans la vie. La présence combinée de ces éléments représentera des qualités très recherchées pour un leadership mondial. Afin de parvenir à ce résultat, nous devons délaisser les expériences éducatives internationales qui constituent des « programmes bulles », où les étudiants sont protégés contre les caractéristiques et les gens des lieux mêmes qu’ils visitent. Les programmes universitaires internationaux efficaces relient les étudiants directement en collaboration avec des gens de cultures et de pays différents. Nous avons besoin d’un plus grand nombre de programmes comme le Fulbright.

Le mantra « retour à la base » s’applique aussi à la recherche et aux bourses de recherche. Les entreprises sont devenues obsédées par le court terme. Lorsqu’on se concentre sur les résultats trimestriels, il peut être difficile de justifier les risques ou les délais plus longs posés par des activités complexes de recherche, de développement et d’innovation.

De même, s’efforçant de démontrer des résultats concrets aux gouvernements subventionnaires, nos organismes de financement de recherche sont de plus en plus réticents à appuyer des propositions en apparence risquées ou témoignant d’un optimisme à tout crin. Il est d’une importance cruciale que nos chercheurs-boursiers explorent les aspects de la technologie et du savoir dans les secteurs des sciences humaines : les sciences sociales et humaines sont insuffisamment financées en Amérique du Nord. Or, c’est souvent la compréhension même des considérations et des caractéristiques humaines qui conduit aux grandes percées et à l’élaboration de solutions en réponse aux grands problèmes. Qu’est-ce que l’innovation, si ce n’est la rupture du statu quo grâce à une intervention humaine? Comme le disait Wayne Gretzky : « On rate 100 pour cent des lancers qu’on ne décoche pas. » C’est une question de motivation humaine, de préparation et d’instinct.

Le nouveau contexte de l’innovation

Ces éléments fondamentaux de l’éducation et de la recherche sont tout aussi vrais aujourd’hui qu’ils l’étaient à l’époque de Vannevar Bush, celle de l’après-guerre. Mais le contexte de l’innovation a radicalement changé. Il est disparu, le narratif principal du transporteur à courroie qui achemine une nouvelle idée de façon linéaire de la recherche pure vers la recherche appliquée, puis vers le développement et le produit. L’innovation d’aujourd’hui est un réseau mondial dans lequel les idées et les gens sont en perpétuel mouvement. Elle est fondamentalement collégiale, multidisciplinaire et adaptable. S’il est vrai que le nouveau contexte de l’innovation compte de nombreux éléments, je centrerai néanmoins mon attention sur trois d’entre eux : la créativité, les flux de savoir et l’interconnexion à l’échelle mondiale.

  1. La créativité

    L’innovation est par définition une entreprise créative - et j’affirme cela tout en croyant fermement aux concepts du « cerveau gauche » que sont la stratégie, les priorités et la direction. Il n’existe pas de mode d’emploi pour la réalisation de grandes percées. Ce processus est tout aussi imprévisible que le rêve, et le résultat final n’est pas toujours évident. On dit que le premier ministre britannique William Gladstone, à l’époque où il était chancelier de l’Échiquier, a cuisiné Michael Faraday, l’homme de science du XIXe siècle à l’inventivité légendaire, au sujet de l’utilité de l’électromagnétisme. L’esprit vif, Faraday a répondu : « Mais, Monsieur le Ministre, il y a toutes les chances que vous puissiez bientôt percevoir des impôts là-dessus30! » Aussi imprévisible que soit le processus de création, nous pouvons prendre des mesures pour accroître la probabilité d’une percée. Nous pouvons refinancer nos lieux d’apprentissage et de travail de manière à accorder aux gens le pouvoir de prendre des risques, de faire des liens imprévus, d’envisager des problèmes d’une façon entièrement nouvelle, de communiquer leurs intuitions ou inspirations, et d’être réceptifs aux idées des autres : nous pouvons conquérir la tradition et l’ego, tout en rendant des comptes.

    Les agences de conception, les petites entreprises et les creusets d’innovation comme Google - et, oui, les universités également - peuvent être des modèles de comportement à l’égard des processus novateurs et des entreprises novatrices. Nous avons des caractéristiques communes : une hiérarchie relativement plane et souple, où la création est le but, une circulation ouverte de l’information et, de plus en plus, des lieux de travail créatifs et d’autres stimulants qui favorisent l’interaction et la communication. Qu’est-ce donc qu’une université, si ce n’est un ensemble de « boutiques » de création en miniature, où des équipes éminentes composées de gens brillants et de plus en plus interdisciplinaires se livrent une course pour découvrir la prochaine grande idée? Google accorde à ses employés environ un jour par semaine afin de poursuivre leurs propres idées pour le compte de la compagnie. Environ 50 pour cent de ses innovations, y compris Gmail et Google News, sont issues de cette proportion de 20 pour cent du temps de travail.

  2. La dissémination du savoir

    L’immense créativité de Google découle en partie de sa force au chapitre du partage des connaissances; ce qui est l’un des enjeux les plus délicats que doivent relever les sociétés qui aspirent à devenir plus avant-gardistes. Comment faire pour rendre le savoir suffisamment ouvert en vue de favoriser le libre échange d’idées, tout en le gérant de manière à obtenir un rendement sur l’investissement? Comment promouvoir une meilleure interaction entre les universités, le gouvernement et le monde des affaires, y compris les petites et moyennes entreprises et les entreprises familiales, de telle sorte que les « créateurs » et les « utilisateurs » du savoir communiquent et collaborent efficacement?

    Permettez-moi de lancer quelques idées.

    Les nouveaux modèles d’échange de l’information entrent en conflit avec les systèmes d’exclusivité traditionnels utilisés pour gérer la propriété intellectuelle. Le professeur de droit de McGill Richard Gold, du Groupe international d’experts sur la biotechnologie, l’innovation et la propriété intellectuelle, suggère l’avènement d’une « nouvelle ère » de la propriété intellectuelle - dans laquelle la gestion de cette propriété sera surtout considérée comme une façon de promouvoir le partage du savoir plutôt que comme un moyen de contrôler et de limiter les flux de savoir.

    L’atteinte du juste équilibre entre une propriété intellectuelle ouverte et fermée constitue un problème particulièrement considérable pour certains de nos secteurs économiques clés, par exemple ceux des produits pharmaceutiques et de la biotechnologie. Ces secteurs se trouvent dans une situation sans issue favorable. Une protection rigoureuse de la propriété intellectuelle est envisagée comme la seule façon de recouvrer des investissements majeurs dans un processus de développement nécessairement long et coûteux - or, cet emmurement du savoir peut être en partie la raison même pour laquelle le nombre de nouveaux médicaments créés a chuté si radicalement au cours des dernières années.

    Au sein des universités américaines et canadiennes, les caractéristiques traditionnelles de la propriété intellectuelle fermée - brevets, licences, contrats et revenus dérivés connexes ont été considérés comme un moyen concret de monétiser les retombées du savoir. Mais la nouvelle ère d’innovation exige un élargissement des notions de « transfert de technologie »; des modèles qui favorisent l’innovation ouverte. Dans le modèle traditionnel, l’université et une entreprise négocient une entente sur les droits de propriété intellectuelle dans le cadre de ce qui est souvent un processus laborieux et complexe. Plutôt que de prendre un temps infini pour protéger rigoureusement la propriété intellectuelle, nous devrions nous concentrer sur des moyens de permettre des flux plus libéraux d’information entre les universités et leurs partenaires. Que se passera-t-il, vous demandez-vous peut-être, dans le cas d’une découverte entraînant des bénéfices exceptionnels - une découverte qui se révèle extrêmement rentable, comme Gatorade? Si la propriété intellectuelle n’est pas protégée, comment ceux ayant investi talents et ressources recevront-ils leur part équitable des profits? Quel rôle les étudiants joueront-ils à cet égard? Les accords peuvent prévoir cette situation dans une clause normalisée relative aux bénéfices exceptionnels qui entrerait en action si, et seulement si, l’invention devenait extrêmement rentable. En vertu de ce modèle, des fruits peuvent être régulièrement recueillis par l’entremise d’occasions de recherche et d’apprentissage, d’emplois destinés aux diplômés et d’un soutien philanthropique. Ainsi, dans l’éventualité d’une percée majeure entraînant des retombées financières de grande envergure, les avantages rejailliront sur l’ensemble des parties.

    Repenser la façon dont nous gérons la propriété intellectuelle est la clé, parce que nous ne créons tout simplement pas les partenariats mutuellement enrichissants entre les entreprises, le gouvernement et les universités dont nos pays ont besoin pour accroître notre compétitivité, de même que pour soutenir et rehausser le niveau de qualité de vie. Si le patriotisme et la fierté institutionnelle ne nous motivent pas à le faire, alors nous laissons la cupidité à court terme entraver la cupidité à long terme.

    Les utilisateurs et les créateurs du savoir - si tant est que cette distinction existe toujours aujourd’hui - sont des éléments dynamiques du processus de création. Cela a d’ailleurs été un facteur clé dans le succès des ateliers de R.-D. industrielle chez Bell Laboratories et Intel.

    Les échanges sur les idées et les problèmes entre les scientifiques qui font de la recherche pure et appliquée et les concepteurs de produits, au sein d’une même organisation ou d’une organisation à l’autre, peuvent conduire à des solutions gratifiantes.

  3. L’interconnexion à l’échelle mondiale

    Le troisième élément – et possiblement le plus crucial désormais - est le renforcement et l’exploitation de l’interconnexion à l’échelle mondiale. Au cours des dernières décennies, la constitution de grappes industrielles régionales, reprise à l’échelle mondiale après les succès de Route 128 et Silicon Valley, a été une innovation fondamentale en politique économique. Dans le rapport L’état des lieux du Canada publié par le Conseil des sciences, de la technologie et de l'innovation, on peut lire que « la dynamique des grappes est particulièrement importante dans le secteur de la haute technologie et dans les secteurs fortement innovateurs31 ».

    Les grappes industrielles les plus efficaces sont celles où le gouvernement, l’industrie et les universités ont travaillé à la réalisation de buts communs dans le cadre d’un partenariat trilatéral - ce que le professeur de Stanford Henry Etzkowitz appelle le modèle de la « triple hélice » - pour ensuite appliquer cela à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, la consolidation des points forts locaux dans des domaines prioritaires ne suffit plus. Seules les grappes qui seront compétitives et reliées à l’ensemble du monde produiront des avantages soutenus à l’échelle locale. Sans elles, il ne pourra y avoir « d’imperméabilisation contre la récession » pour nos collectivités locales. Les principales universités à vocation de recherche travaillent déjà à la tâche fondamentale qui consiste à relier les gens, au moyen de collaborations internationales de haut niveau, de réseaux de diplômés et d’étudiants qui parcourent le globe. Chaque jour, nous nous servons des liens qui nous unissent afin de transformer les grappes en plaques tournantes de l’innovation au centre de réseaux mondiaux. Et, à ce chapitre, nous pouvons faire davantage.

    Entre autres exemples, mentionnons que, de concert avec des partenaires clés au Canada et en Californie, McGill s’attache à mettre en place un nouveau type de structure internationale à grande échelle permettant de relier en réseau le gouvernement, l’industrie et les universités aux deux endroits - une double triple hélice, en quelque sorte. Le Partenariat d’innovation stratégique Canada-Californie est une collaboration animée de l’esprit d’entreprise entre les trois secteurs, dans deux régions à coefficient élevé d’innovation. Ce n’est pas le modèle habituel de collaboration de chercheur à chercheur. Ce partenariat a créé de nouveaux modèles de collaboration et met l’accent sur des domaines à forte intensité d’innovation, tels que l’énergie durable et la technologie de la bio-imagerie, qui représentent des points forts aux deux endroits.

    Cette stratégie de la « triple hélice » représente un modèle prometteur pour les futurs partenariats de recherche; elle mondialise une stratégie régionale aux avantages confirmés. Elle a recours aux priorités et points forts communs pour déterminer rapidement et travailler à résoudre les questions de recherche cruciales qui s’accordent avec les besoins de l’industrie et de la collectivité. Et, facteur peut-être encore plus important, elle crée un réseau d’intervenants clés - les organisations et les gens qui, une fois réunis, sont les plus susceptibles de faire démarrer l’innovation.

    Le Partenariat d’innovation stratégique Canada-Californie représente un modèle pour les collaborations internationales futures en général et, j’y compte, pour les futurs partenariats canado-américains en particulier. À cet égard, deux autres régions hautement susceptibles de bénéficier du modèle de la « double triple hélice » sont le Massachusetts et le Québec. Songez au nombre incroyable de similitudes. Nos centres d’innovation, Boston et Montréal, ont tout d’abord été des ports pour ensuite constituer des assises manufacturières, puis ils se sont réinventés avec succès en se diversifiant dans des industries à coefficient élevé de savoir et de technologie. Ces régions partagent des points forts communs dans les domaines des sciences de la vie, de la conception, des technologies de l’information et des communications et des technologies vertes, entre autres. Montréal et Boston sont, à toutes fins utiles, sur un pied d’égalité en tant que villes nord-américaines comptant le plus grand nombre d’étudiants universitaires.

    Nous ne manquons pas de partenariats individuels. Pour la troisième édition du très fructueux Carrefour BioTransfert de McGill, qui réunit des chefs de file des secteurs de la biotechnologie et de la biopharmaceutique et du milieu universitaire, nous avons misé sur ces forces communes en nouant un partenariat avec le Massachusetts Technology Transfer Center. Nous voyons aussi des entreprises dérivées de McGill - je songe à des compagnies telles que Molecular Biometrics de David Burns ou Mimetogen Pharmaceuticals d’Uri Saragovi - ouvrir des bureaux à Boston en vue de collaborer plus activement avec les chercheurs, investisseurs et nombre de précurseurs qui travaillent en région bostonienne. S’il est vrai qu’il s’agit d’initiatives prometteuses, nous pouvons néanmoins accroître considérablement la probabilité de l’innovation et de l’obtention d’avantages mutuels.

Recommandations

Donc, que peuvent faire les États-Unis et le Canada pour créer la « nouvelle prospérité » et, de la sorte, faire progresser notre santé et notre mieux-être social? Permettez-moi de soumettre six recommandations à ce sujet.

No 6 : Le Canada et les États-Unis doivent s’engager dans une campagne concertée visant à faire passer le taux d’obtention de diplômes universitaires à 45 pour cent, en commençant par un succès plus soutenu, et ce, à une étape plus précoce. Réunissons les chefs de file en éducation des quatre coins de l’Amérique du Nord afin de cibler – pour ensuite supprimer – les 10 principaux obstacles à l’obtention d’un diplôme universitaire.

No 5 : Repensons les lieux de travail des secteurs public et privé pour en faire des incubateurs d’innovation, aplanir la bureaucratie et la hiérarchie et motiver les employés à créer et à nouer des liens, tout en les dotant des habilités nécessaires en ce sens. Une mesure concrète à cet égard consisterait à déployer davantage de maîtres de recherche et de doctorants au sein des industries pour faire démarrer le processus, comme le font plusieurs pays européens et régions asiatiques. Nombre de petites et moyennes entreprises bénéficieraient largement d’une telle approche.

No 4 : Il est temps d’envisager de meilleurs moyens d’améliorer les flux de savoir. Repensons les pratiques et les cadres conventionnels en ce qui a trait à la propriété intellectuelle, de manière à suivre le rythme d’un environnement en évolution rapide et à encourager l’innovation plutôt que de la décourager. Faisons en sorte que les universités, les gouvernements et l’industrie, ensemble, éliminent les obstacles à l’échange efficace de connaissances. Nous devons réfléchir sérieusement à la façon de revoir les ententes entre les universités et l’industrie afin de libérer, plutôt que de confiner, les flux de savoir.

No 3 : Transformons nos grappes régionales en plaques tournantes reliées à l’échelle mondiale, faisant fond sur des collaborations internationales et intersectorielles à grande échelle. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait en séquençant le génome humain. Nous pouvons élaborer ce modèle industriel, gouvernemental et universitaire dans une région donnée, en le liant à un modèle homologue, et ce, dans divers champs d’activité. Le Canada et les États-Unis peuvent s’inspirer de l’Union européenne, qui encourage la collaboration entre ses pays membres dans un espace de recherche commun. Nous pourrions peut-être commencer par amener ces trois secteurs au Massachusetts et au Québec à créer une deuxième « double triple hélice » dans deux ou trois domaines mutuellement prometteurs et susceptibles de devenir des points forts sur le plan de la compétitivité.

No 2 : Pour protéger leur qualité de vie, le Canada et les États-Unis ont besoin de gens qui vivent pleinement l’importance d’une recherche, d’une éducation, d’une industrie et d’une innovation de grande qualité et axée sur la collaboration. Le narratif du « eux contre nous » a été fructueux pour les États-Unis en étant le moteur de la prédominance technologique au cours de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide, lorsque la population américaine a été arrachée à sa complaisance par le lancement du Spoutnik par l’Union soviétique. Aujourd’hui, créer l’innovation n’est pas un processus qui relève du « eux contre nous ». Il s’agit d’un processus qui repose sur des gens, des organisations et des régions à l’aise quant à la « différence », qui prisent la diversité, de concert avec l’excellence et la diffusion externe, qui travaillent ensemble pour créer une qualité et des avantages qui satisfont aux meilleures normes mondiales, et pour partager les bénéfices ainsi engendrés. Dans ce récit, il n’y a pas de « méchant ».

No 1 : Réinvestissons dans la recherche pure et appliquée, dans les sciences humaines et sociales, de même que dans les sciences physiques et de la vie et le génie, d’une façon soutenue et compétitive. En ce qui concerne la réunion naturelle de ces disciplines dans nos écoles et nos universités, nous pouvons bâtir sur les points forts spéciaux que nous avons, en Amérique du Nord. Cela, nombre de pays sont mal outillés pour le faire, parce qu’ils séparent leurs établissements d’enseignement et de recherche en fonction de disciplines. Financer des arénas et des casinos - aux dépens des sciences sociales et de la recherche pure, des doctorats et des études postdoctorales - n’est pas d’œuvrer au service de la société.

Si mes propos vous portent à croire que je suis inquiète ou pessimiste, détrompez-vous. J’ai énormément confiance en la capacité de nos deux grands pays, le Canada et les États-Unis - le frère et la sœur, pour ainsi dire - de faire ce qu’ils ont toujours fait le mieux, mais de le faire différemment : c’est-à-dire réussir en se reposant sur de solides valeurs, sur leur ouverture et, de fait, sur leur capacité à adhérer à des points de vue différents et à de nouvelles idées.

Le Canada a énormément bénéficié des retombées de la culture d’excellence, du rude individualisme, de la concurrence et des aspirations élevées qui sont célébrés aux États-Unis. Nous nous plaisons à croire qu’à votre tour, vous avez bénéficié de notre nature multiculturelle et en phase avec le monde et de notre préoccupation à l’égard de l’équité et de l’esprit communautaire. L’extraordinaire mobilité des citoyens de part et d’autre du 49e parallèle témoigne d’une attirance mutuelle et d’un effort collégial.

Tirons à présent parti de ce que chacun à de mieux à offrir pour mettre en action les valeurs du Programme Fulbright Canada de manière à accomplir des progrès dans la marche vers l’avenir. J’ai absolument confiance que nous pouvons y parvenir. Je suis simplement impatiente - comme vous, j’en suis persuadée - d’aller de l’avant.

Allons-y, empreints de l’exceptionnelle vision caractéristique du Programme Fulbright.

Merci.

 


Footnotes

1Conseil scientifique national, Indicateurs en science et en génie 2010. 2010. Pages O4 et O20. Institut de statistique de l’UNESCO. Recueil de données mondiales sur l’éducation 2008. Statistiques comparées sur l’éducation dans le monde. 2009. Pages 9 et 10. Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La Stratégie de l’OCDE pour l’innovation : Pour prendre une longueur d’avance. 2010. Page 56.
2TLa Stratégie de l’OCDE pour l’innovation. Page 9.
3Selon l’Institut de statistique de l’UNESCO, le nombre de diplômés titulaires d’une formation tertiaire s’établissait à 1 775 999 en 2000 et à 7 071 047 en 2009.
4Indicateurs en science et en génie 2010. Page O-9
5Indicateurs en science et en génie 2010. Page O-4. Les données sur le PIB proviennent du CIA World Factbook et du Fonds monétaire international.
6La Stratégie de l’OCDE pour l’innovation. Page 45.
7La Stratégie de l’OCDE pour l’innovation. Page 46.
8Indicateurs en science et en génie 2010. Page 0-6.
9OCDE. Science, technologie et industrie : tableau de bord de l’OCDE 2009. 2009. Page 17.
10Gouvernement du Canada. Les sciences et la technologie à l’aube du XXIe siècle : La stratégie fédérale. 1996. Pages 4 et 10.
11Association des universités et collèges du Canada. En plein essor : Édition 2008 du rapport sur la recherche universitaire et la mobilisation du savoir. 2008. Page 14. Ce montant représente l’investissement fédéral en recherche entre 1997-1998 et 2007-2008; il comprend les fonds des Conseils fédéraux d’octroi de subventions, mais non les Bourses d’études supérieures du Canada Vanier, les Chaires de recherche d’excellence du Canada, le Fonds d’infrastructure du savoir et les Bourses postdoctorales Banting.
12Conseil national de recherche, Politique et affaires mondiales, Conseil sur l’enseignement supérieur et la main-d’œuvre, Étude sur les universités à vocation de recherche, énoncé du mandat, 2010.
13Homer A. Neal, Tobin L. Smith et Jennifer B. McCormick. Beyond SPUTNIK: U.S. Policy in the Twenty-First Century. 2008. Page 81.
14Science, technologie et industrie : tableau de bord de l’OCDE 2009. Page 27. Lien vers les statistiques de l’OCDE : http://dx.doi.org/10.1787/742024553847
15OCDE. Principaux indicateurs de la science et de la technologie. 2010. Volume 2010/1. Page 25.
16Principaux indicateurs de la science et de la technologie. Page 25.
17Conseil des sciences, de la technologie et de l’innovation, L’état des lieux en 2008 : Le système des sciences, de la technologie et de l’innovation au Canada, page 4.
18OCDE. La Stratégie de l’OCDE pour l’innovation 2010, page 34.
19OCDE, Science, technologie et industrie : tableau de bord de l’OCDE 2009, page 35. Lien vers les statistiques de l’OCDE : http://dx.doi.org/10.1787/742335760410
20L’état des lieux en 2008. Page 1.
21CIA World Factbook. Le PIB de la Norvège en 2009 s’élevait à 267,4 milliards de dollars (rajusté selon la parité de pouvoir d’achat).
22Science, technologie et industrie : tableau de bord de l’OCDE 2009, page 31.
23OCDE. Regards sur l’éducation 2009. 2009. Page 78.
24OCDE. Mesurer l’innovation : Un nouveau regard. 2010. Page 44. Lien vers les statistiques de l’OCDE : http://dx.doi.org/10.1787/835310061550
25The Conference Board of Canada, How Canada Performs. Janvier 2010. Le Canada obtient la cote « D » et se classe au dernier rang parmi 17 pays analogues pour le pourcentage de doctorats. Voir : http://www.conferenceboard.ca/HCP/Details/education/Phd-graduates.aspx.
26OCDE. Regards sur l’éducation 2010 : les indicateurs de l’OCDE. 2010. Page 61. Lien vers les statistiques de l’OCDE : http://dx.doi.org/10.1787/888932310130
27Lien vers les statistiques de l’OCDE : http://dx.doi.org/10.1787/888932310130
28Regards sur l’éducation 2010. Page 26. Lien vers les statistiques de l’OCDE : http://dx.doi.org/10.1787/888932310092.
29Indicateurs en science et en génie 2010. P.0-7.
30R. A. Gregory, Discovery Or, the Spirit and Service of Science (1916).
31L’état des lieux en 2008. Page 30.