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Discours: La petite locomotive qui pouvait

Allocution prononcée par la principale Heather Munroe-Blum
Devant le Club canadien de Toronto
Le 30 mars 2009

 

Merci, Helen, de cette aimable présentation. Je remercie également Enna Kaplun et Brett Abernethy, de la Financière Manuvie, commanditaire de l’événement.

Je suis ravie de voir autant de chefs d’entreprise torontois parmi nous aujourd’hui, et tiens à souligner la présence de plusieurs bénévoles dévoués responsables de la campagne de financement de McGill, notamment le sénateur Michael Meighen, de Ogilvy Renault S.E.N.C.R.L., s.r.l., Eugene McBurney, de GMP Securities, Donna Hayes, de Harlequin, Tim Casgrain, de Skyservice Investments, et Stephen Halperin, de Goodmans.

Le ralentissement économique mondial est presque devenu une obsession, et avec raison. Les rentrées de fonds à la baisse et les relevés d’investissement peu encourageants ont engendré une profonde angoisse. Bien que ce ralentissement ne constitue pas la pire crise à laquelle le Canada a été confronté dans son histoire, il est peut-être celui qui a été le plus publicisé. L’enjeu auquel nous devons faire face est la piètre performance que nous continuons d’afficher en tentant de bâtir l’économie de l’avenir : l’économie de l’innovation – la création et la commercialisation de connaissances de pointe, ainsi que de biens et de services à valeur ajoutée.

Tout comme la brave petite locomotive du populaire conte pour enfants The Little Engine that Could, le Canada tente son ascension vers le sommet de la montagne, mais l’optimisme qui nous faisait auparavant dire « je crois que je peux » ne suffit plus. Oui, il est possible d’y arriver. Mais seulement par une action stratégique, concertée et coordonnée. Nous avons besoin d’un plan d’action cohérent, d’une vision cohérente – et cela nous fait défaut en ce moment.

J’aimerais tout d’abord faire un survol rapide de la performance du Canada en matière d’innovation afin de démontrer comment les entreprises, les universités et les gouvernements sont inextricablement liés dans le processus de création d’innovation. Je proposerai ensuite un nouveau modèle de partenariat au sein des secteurs qui contribuent au bien-être de la société et à notre prospérité future. Je parlerai des défis difficiles qu’il nous faudra relever, mais tout ce que je dirai aujourd’hui est fondé sur la conviction que le Canada dispose du talent et des ressources nécessaires pour atteindre le sommet de la montagne.

Profil du Canada en matière d’innovation

Les pays, qu’ils soient établis ou émergents, sont engagés dans une course visant à créer des activités économiques à haut potentiel au sein d’une société civile, et les seuls qui y parviendront seront les pays innovateurs. Quelle est la performance du Canada à ce chapitre? La fiche du Canada en matière d’innovation est aussi inégale que notre géographie, remplie de crêtes et de vallées. Sur le plan international, notre pays est respecté – il est perçu comme un pays sûr, honnête et digne de confiance. Notre qualité de vie attire des gens de talent du monde entier. En même temps, peu de nos marques et de nos institutions jouissent d’une reconnaissance mondiale. En outre, nous manquons de réseaux internationaux de transformation regroupant divers secteurs en vue de mobiliser de façon stratégique les ressources provenant du secteur privé, des gouvernements, des universités et des communautés.

Notre système d’enseignement supérieur a permis la mise en place d’établissements scolaires de qualité dont les missions sont variées, allant des établissements d’enseignement axés sur des programmes régionaux aux universités de calibre mondial favorisant l’innovation tant à l’échelle nationale qu’internationale. De retour d’un récent voyage en France, où j’ai constaté les efforts herculéens que déploie la France afin de réformer son système d’enseignement supérieur homogène et paralysé, je suis encore plus convaincue que nous devons favoriser la diversification parfois heureusement accidentelle et sous-exploitée du Canada.

Au chapitre de l’éducation, le Canada figure en tête des pays de l’OCDE pour ce qui est du nombre de personnes âgées de 25 à 64 ans qui détiennent un diplôme d’études postsecondaires, quel qu’il soit. Une bonne nouvelle, jusqu’à ce qu’on y regarde de plus près. Bien que notre taux de diplomation au niveau collégial se situe au premier rang parmi les pays de l’OCDE, seulement 24 pour cent de la population canadienne en âge de travailler détient un diplôme universitaire, un taux qui accuse un retard d’un bon 10 pour cent derrière les États-Unis. Le Canada occupe l’avant-dernier rang parmi 17 de ces homologues pour ce qui est du nombre de titulaires de doctorat, la réserve de talents constituant le moteur principal de l’économie de l’innovation dans tous les secteurs. Les investissements visionnaires consentis aux niveaux provincial et fédéral au cours de la dernière décennie ont permis au Canada d’attirer, de rapatrier et de retenir des gens de talents de renommée internationale, donnant ainsi une poussée d’adrénaline à la recherche et aux programmes de bourses universitaires. À l’Université McGill uniquement, nous avons été en mesure d’attirer plus de 900 nouveaux professeurs de calibre exceptionnel, dont plus de 500 ont été recrutés à l’extérieur du Canada, y compris quelque 150 éminents professeurs rapatriés au Canada.

Mais les temps changent – regardons nos voisins du Sud. La nouvelle administration américaine a une vision précise de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, ainsi que la volonté de la concrétiser. Paradoxalement, l’afflux de nouveaux talents au Canada a eu pour effet d’étirer le maigre financement de la recherche et des découvertes, et nous pourrions rapidement faire face à un nouvel exode des cerveaux. Pour ceux et celles d’entre nous qui ont vu le Canada perdre de ses meilleurs talents en raison des compressions dans le domaine de la recherche au milieu des années 1990, il est clair qu’on ne peut se permettre de revivre un tel scénario.

Il est difficile de créer une dynamique, et plus tragique encore est de la perdre. Le célèbre conseiller en politiques scientifiques américaines, James Duderstadt, affirme qu’il faut en moyenne dix ans pour établir un programme de recherche d’importance, mais seulement deux ou trois ans pour le détruire par pure négligence. Les nouvelles initiatives fédérales et provinciales en matière d’économie et d’innovation ont permis l’établissement de diverses mesures afin d’appuyer des regroupements d’activité dynamiques à l’échelle régionale – l’énergie en Alberta; l’aérospatiale au Québec; la biotechnologie et les sciences de la vie au Québec, en Ontario, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique; les technologies de l’information et des communications dans plusieurs provinces, pour n’en nommer que quelques-uns. Toutefois, les initiatives isolées ne témoignent pas d’une stratégie qui s’appuie sur les meilleurs éléments entre tous et qui favorise notre succès sur l’échiquier international.

Selon notre propre expert torontois, Richard Florida, dix mégarégions, qui abritent seulement six pour cent de la population mondiale, sont à l’origine de 43 pour cent de l’activité économique de la planète et de plus de la moitié des innovations brevetées, et comptent plus de 50 pour cent des scientifiques de talent. Aucune d’entre elles ne se trouve au Canada. Pourtant, nous nous efforçons toujours de créer des mégarégions à partir de nos agglomérations isolées. Nos données démographiques commerciales sont également fragmentées – le Canada compte une forte proportion de très petites entreprises, dont bon nombre sont prospères à l’échelle nationale, mais relativement peu d’entreprises assez grosses ou assez innovatrices pour exécuter et maintenir des activités stables à l’échelle mondiale. Le nombre élevé de petites et de moyennes entreprises, ou PME, au Canada nous révèle une autre histoire : celle d’un peuple d’entrepreneurs qui se retroussent les manches et lancent leurs entreprises là où il leur est possible d’exploiter un créneau. Les entreprises canadiennes ont également une bonne feuille de route pour ce qui est de la création de produits à exporter vers de nouveaux marchés. La prochaine étape pour ces personnes de talent sera de concurrencer les marchés mondiaux avec leurs idées brillantes, leurs nouveaux produits et leurs petites entreprises.

Pour que le Canada accède à l’ère de l’innovation du 21e siècle, les dépenses en recherche et développement des entreprises doivent augmenter de façon considérable. Au Canada, ces dépenses représentent seulement un pour cent de notre PIB, soit les deux tiers du taux moyen des pays de l’OCDE et environ la moitié de celui des États-Unis. Et elles ne cessent de diminuer depuis 2001. Les connaissances innovatrices émanant de notre recherche universitaire de calibre mondial n’ont pas trouvé écho de façon à accroître les avantages à valeur ajoutée pour les entreprises et pour l’économie. À quoi tout cela se résume-t-il? Eh bien, la montagne à laquelle fait face la petite locomotive du Canada n’est pas seulement constituée des retombées de la crise économique mondiale. La montagne qui se dresse devant nous est en fait un problème d’innovation, et elle était là bien avant que Freddie Mac ne dérape. Le Conference Board du Canada a attribué la cote D à notre pays en matière d’innovation, ce qui nous place au 13e rang parmi 17 pays. Et tout ça, à un moment où il est essentiel que le Canada délaisse son économie du 19e siècle fondée sur l’industrie manufacturière et le commerce de marchandises, pour se tourner vers une population citoyenne éduquée et une société du 21e siècle axée sur l’innovation. Pour que le revenu par habitant du Canada puisse égaler celui des États-Unis – si ce dernier demeure constant – le Canada devra quadrupler la croissance de sa productivité.

Pas des problèmes, mais un seul problème

Alors, que faire pour renverser la vapeur? D’abord et avant tout, nous devons considérer l’innovation comme un seul système – un système formé des contributions interreliées, mais uniques, des entreprises, des universités et des gouvernements. Pour se mettre sur les rails, il sera nécessaire de se doter d’un plan d’action cohérent afin d’établir un système constitué de liens solides, mais aussi d’analyser et de stimuler la productivité de l’innovation au sein des secteurs d’activité.

Prenons, par exemple, le faible taux d’investissements en R-D, qui est fort inquiétant. J’ai mentionné plus tôt que le Canada comptait un nombre élevé de PME. Or, les PME ont peu de ressources à consacrer à la recherche et au développement — alors, il ne s’agit pas seulement d’un problème du secteur privé, n'est-ce pas? Non, il s’agit en fait d’un problème que partagent les gouvernements, les universités, les communautés et les entreprises.

Si l’on considère le manque d’investissements des entreprises en R-D comme un problème du système dans son ensemble, on obtient une perspective très différente. On constate alors pourquoi les tentatives du gouvernement visant à accroître les investissements dans le secteur public par l’octroi de crédits d’impôt pour les activités de R-D ne donnent que des résultats très décevants. En fait, des investissements gouvernementaux plus directs en R-D commerciale, plutôt que des crédits d’impôt, permettraient une meilleure adéquation des objectifs du gouvernement et des industries en matière d’investissements stratégiques dans les domaines de la recherche universitaire, ciblée ou fondamentale, et du développement des talents au deuxième cycle universitaire. La plateforme ainsi partagée pour la création d’une société de l’innovation favoriserait la poursuite d’un but commun visant l’établissement de partenariats industrie–université–gouvernement. Nous sommes en train de rater l’occasion de développer des partenariats stratégiques qui intègreraient les connaissances de pointe, les talents et les recherches du milieu universitaire aux activités des entreprises et des gouvernements de façon à créer des résultats à long terme.

Un autre exemple de notre travail à contre-courant : les politiques d’achat du Canada. De nouvelles pratiques d’achat de produits « faits au Canada » favoriseraient l’essor d’un marché national plus intégré à l’égard des technologies de pointe, fournissant des incitatifs à soutenir financièrement la recherche et le développement au sein des nouvelles industries. Je ne me porte pas à la défense du protectionnisme ici; j’estime plutôt que nous devons tirer un avantage égoïste des possibilités qui nous sont offertes par le biais des accords de l’OMC et de l’ALENA – comme le font déjà nos concurrents, à leur plus grand avantage. En retour, un plus grand marché et davantage de R-D commerciale auraient pour effet de stimuler la demande pour des diplômés de grades supérieurs, aidant de ce fait le Canada à rattraper le retard qu’il accuse sur ses pairs et à alimenter la boucle éducation ? talent ? impact sur la société.

Voyons maintenant la situation dans son ensemble. Nos actifs sont considérables, mais ils sont fragmentés. Les divers secteurs porteurs d’innovation poursuivent leur course sur différentes voies. Nos regroupements d’activité économique ne sont pas aussi reliés et efficaces qu’ils pourraient l’être, non seulement dans nos régions et dans notre pays, mais aussi dans le monde. Notre approche visant à poser des diagnostics pour trouver des solutions ne stimule pas une croissance économique réelle et le bien-être de la société. Jamais il n’a été aussi nécessaire que nous unissions nos forces, que nous préservions nos belles valeurs sociales canadiennes et notre qualité de vie qui font notre renommée mondiale. Pourtant, il semble que nous n’ayons pas encore de plan à cet égard. J’aimerais vous en proposer un.

Je sais que nous pouvons y arriver

Fondamentalement, l’intégration est un élément essentiel à l’innovation. La situation unique du Canada où une petite population évolue dans un imposant espace géographique signifie que le Canada n’est pas assez grand pour accommoder un pays, dix provinces et trois territoires qui agissent de façon isolée, espérant capter l’attention des institutions et des régions que nous courtisons tous dans le monde. Il nous faut une masse critique coordonnée de qualité et d’innovation pour exceller, chez nous ou ailleurs. Nous devons nous engager à être des partenaires à part entière au sein de notre système d’innovation. Nous devons bâtir des liens. Laissez-moi vous expliquer ce concept en l’illustrant par cinq points :

Premièrement, après avoir consenti des investissements stratégiques essentiels dans les projets d’infrastructure appuyant la science, la technologie et l’innovation, de même que les étudiants internationaux de grades supérieurs, le Canada et ses provinces ont maintenant besoin d’accroître leurs investissements dans tous les aspects de la recherche fondamentale. Nous devons suivre le même rythme et aller dans la même direction que nos pairs. Pourquoi? Parce que la recherche fondamentale, motivée par la curiosité des chercheurs, constitue le berceau de l’innovation et crée de nouvelles avenues en recherche appliquée, amenant des intérêts concrets et commerciaux. Ce qui a donné naissance à Silicon Valley. Pour créer un nouveau vaccin, vous devez savoir comment fonctionne le système de défense du virus. Or, c’est grâce à la recherche fondamentale que les entreprises et les équipes de recherche peuvent transformer les connaissances acquises en projets innovateurs, en mettant au point de nouveaux procédés et produits – comme un nouveau vaccin.

Deuxièmement, les entreprises doivent investir davantage dans l’embauche de personnes talentueuses de grades universitaires supérieurs, ainsi que dans les projets de R-D appliquée. Nous ne pouvons laisser la crise économique nous effrayer au point de battre en retraite dans notre zone de confort, soit les projets à visée « locale » axés sur les forces économiques traditionnelles de l’industrie manufacturière et la vente de matières premières. Quelles que soient les pressions politiques ou économiques, nous devons continuer à investir dans le talent, la recherche, les produits et les services concurrentiels sur la scène mondiale. Pour pouvoir bâtir à même sa tradition d’excellence et sa réputation, le Canada a besoin de solutions à grande échelle pour contrer le faible taux de R-D appliquée, l’une des causes les plus persistantes de notre contre-performance en matière d’innovation et de productivité économique.

Troisièmement, pour attirer des candidats pouvant occuper les nouveaux emplois axés sur le savoir, nous devons hausser considérablement le pourcentage de la population canadienne qui détient un diplôme universitaire, particulièrement aux niveaux de la maîtrise et du doctorat. Environ 70 pour cent des nouveaux emplois créés à l’ère de la nouvelle économie dans le monde entier nécessitent un diplôme universitaire. À l’heure actuelle, seulement 24 pour cent de la main-d’œuvre canadienne est diplômée. L’écart est considérable.

Quatrièmement, alors que nous travaillons à l’élaboration de notre système national d’innovation, nous ne pouvons nous permettre de dérailler au niveau international. Il nous faudra agir stratégiquement en tant que système, et non en tant qu’individus, afin que le Canada bâtisse des liens avec les régions les plus innovantes du monde et rehausse son profil international. Notre pays compte une multitude de partenariats internationaux individuels – professeur avec professeur, entreprise avec entreprise, gouvernement avec gouvernement, et même professeur avec entreprise. Et l’apport de ces partenariats « ponctuels » est considérable et parfois très significatif.

Toutefois, je crois que l’avenir des partenariats internationaux d’importance réside dans l’élaboration d’un nouveau modèle : un modèle dans lequel ceux qui affichent d’excellentes performances dans les secteurs clés de l’innovation au Canada – que ce soit des entreprises, des gouvernements ou des universités – travailleraient en partenariat ciblé avec les intervenants clés des pays homologues dans ces mêmes secteurs; un modèle dans lequel nos plus proches concurrents seraient aussi nos plus proches collaborateurs. Ciblés de façon stratégique, ces nouveaux partenariats pourraient contribuer à relier nos regroupements d’activité fragmentés pour en faire des mégarégions dorées – Canada-Californie, ou Boston-Montréal-Toronto (et les nouveaux accords de collaboration entre le Québec et l’Ontario sont des plus encourageants en ce sens), et créer la masse critique dont nous avons besoin pour soutenir la concurrence internationale au sein d’une économie fondée sur l’innovation.

Et nous y parviendrons en utilisant des moyens qui reflèteront une nouvelle réalité, celle qui nous forcera à lier inextricablement nos valeurs sociales et humaines aux mesures que nous mettons de l’avant pour assurer la productivité et le succès de notre économie, sans que l’un n’entre en conflit avec l’autre.

Ma cinquième recommandation est celle qui revêt la plus grande importance. Nous devons tous mettre fin à ce que le Conseil canadien des chefs d’entreprise a appelé la « culture de la suffisance », soit le sentiment que si c’est bien, c’est suffisant.

Le monde a changé, et le Canada, ses provinces et sa population doivent aussi changer. Nous devons reconnaître que l’innovation sera le moteur de notre succès, et les gouvernements doivent avoir le courage d’investir dans des entreprises, des villes et des établissements qui sont porteurs de succès. Toutes les politiques ne peuvent être des politiques de nivellement. L’équité régionale ne peut remplacer l’excellence de l’innovation – en tant que mesure principale, le nivellement est le meilleur moyen de sombrer dans le chaos. L’excellence de nos talents et de nos produits, qu’elle émerge de nos universités ou de nos entreprises, rehausse notre réputation à l’étranger. C’est ce qu’on appelle « de la publicité gratuite ». Vu les remous économiques mondiaux et le déficit de productivité et d’innovation qu’accuse toujours le Canada, il est temps d’agir, sous peine de périr.

J’ai intitulé cette allocution « La petite locomotive qui pouvait » pour utiliser une métaphore que j’affectionne, et qui m’a fait penser à un autre moment charnière dans l’histoire de notre nation : la création du réseau ferroviaire transcontinental. Au 19e siècle, les chemins de fer constituaient le symbole par excellence du progrès et des avancées technologiques. À la naissance de notre nation, le Canada comptait bon nombre de chemins de fer régionaux non coordonnés et non reliés entre eux, gérés par une multitude de compagnies différentes et dont les rails présentaient divers gabarits d’écartement. Même le réglage de l’heure n’était pas uniformisé, ce qui rendait impossible le respect des horaires de train. Pourtant, tous les intervenants, défendant leurs propres intérêts personnels, ont commencé à avoir une vision de ce que le Canada pourrait devenir. Ils ont concrétisé cette vision, et les chemins de fer régionaux fragmentés ont commencé à s’interrelier.

En octobre 1873, l’écartement des rails sur la voie ferrée reliant Montréal à Stratford a été modifié, passant de la voie large à la voie étroite normalisée, ce qui a permis de relier ce chemin de fer au réseau national – et une fin de semaine a suffi pour faire les travaux. En tout, quatre cent vingt et un milles de voie ferrée ont été changés en seulement trois jours. La construction du réseau ferroviaire transcontinental n’est pas empreinte que de beaux souvenirs; les conflits, la corruption et les conditions de travail déplorables des ouvriers ont assombri son histoire. Mais la construction a été achevée et le nouveau réseau ferroviaire a alors constitué la base de la prospérité du Canada et de sa cohésion en tant que nation en devenir. Ils n’ont pas laissé l’appât du gain à court terme l’emporter sur l’appât du gain à long terme.

Notre système d’innovation actuel est l’équivalent du 21e siècle des chemins de fer canadiens, juste avant la construction du réseau ferroviaire transcontinental. Il est fragmenté et régional. Il n’est pas entièrement et efficacement relié au monde extérieur, en dehors de nos frontières. (Dans quelle mesure notre chemin de fer aurait-il été aussi profitable si on n’avait jamais travaillé ensemble à le relier au réseau de chemin de fer américain?) Nos différents secteurs d’activité semblent souvent fonctionner sur des rails différents. Or, le Canada offre des perspectives extrêmement prometteuses. Un nouveau système d’innovation à la grandeur du pays est, en définitive, ce qu’il faut pour nous conduire vers un nouveau « siècle des Lumières ».

Tout comme le premier « rêve national » du Canada, il nous faudra une stratégie pour le réaliser, un leadership partagé à grande échelle, ainsi que la volonté de le faire. Le Canada est rempli de personnes talentueuses, qualifiées et qui ont des compétences entrepreneuriales – et vous, moi, les chefs d’entreprise présents dans cette salle, sommes, dans une forte proportion, les premiers créateurs de changement. L’esprit d’innovation a permis de faire du Canada une grande nation, et cet esprit nous anime encore. En travaillant ensemble, en innovant de façon stratégique, nous pouvons relever ce nouveau défi. Qu’on le veuille ou non, le train quitte la gare. Nous pouvons le regarder partir, ou nous hâter de monter à bord.

Merci.