Fondation Boursiers Loran

Vendredi 3 février 2017

Bonsoir. Quel plaisir d’être avec vous ce soir! Je suis honorée d’être ici avec les gens de la Fondation Boursiers Loran, qui en incarnent la formidable mission.

C’est un privilège pour l’Université McGill d’être un partenaire de la Fondation Boursiers Loran. Depuis la création de ce programme, en 1988, nous avons accueilli plus de 100 boursiers Loran sur notre campus. Nous sommes fiers de pouvoir aider de jeunes talents à étudier, à oser, à collaborer les uns avec les autres et à devenir ainsi une véritable source d’inspiration. Vous avez toute notre admiration.

J’ai une formation universitaire en cristallographie, l’une des premières sciences ayant généré des mégadonnées. Je ne vous le cache pas, les données me passionnent. Les chiffres sont si révélateurs. Alors, parlons chiffres, si vous le voulez bien.

Cent. C’est l’espérance de vie de la génération Y. Cent ans. La vie est longue, et elle s’allonge. La plupart des personnes nées en 1900 n’ont pas vécu plus de 50 ans. Cinquante ans, vous imaginez?! Les choses ont bien changé. À preuve, il y a quelques semaines, lors du Forum économique mondial à Davos, j’ai participé à une séance intitulée « Vers une vie de centenaire ». On prévoit que cette longue vie sera faite tour à tour d’épisodes d’apprentissage, de travail et de loisir qui s’entremêleront de plus en plus les uns aux autres. Je n’ai aucun mal à le croire, moi qui suis entourée de gens qui, tout comme moi, ont eu le privilège de travailler dans un domaine qui les passionne et ont une soif insatiable de découverte.

Mais revenons aux chiffres.

Deux pour un : c’est le ratio prévu de la population active par rapport aux aînés en 2050 au Canada. À titre comparatif, ce ratio est actuellement de quatre et demi pour un environ. À quelque chose malheur est bon : les emplois ne manqueront pas.  

Mais lorsqu’un adulte sur trois aura atteint l’âge de la retraite, peut-être aurons-nous du mal à trouver de la main-d’œuvre. Et ceux qui travaillent devront mettre les bouchées doubles pour maintenir le niveau de vie de notre société de plus en plus âgée.

Examinez ces chiffres, et vous verrez votre avenir se dessiner. Selon toute vraisemblance, vous vivrez et travaillerez longtemps. Les occasions de dépassement ne manqueront pas, et vous apprendrez tout au long de votre vie.

J’ai une question à vous poser. Elle peut sembler facile, mais ne vous fiez pas aux apparences. La voici donc : quels genres d’emplois s’offriront à vous?

Le monde évolue à une vitesse folle. Les indicateurs ne trompent pas : ce qu’il est convenu d’appeler la quatrième révolution industrielle aura pour effet, n’en doutons pas, d’éliminer ou de transformer de nombreux emplois.  

Les travailleurs non spécialisés seront les premiers touchés, si bien que bon nombre d’entre eux arriveront difficilement à améliorer leur bien-être économique. Cela dit, les travailleurs spécialisés seront eux aussi vulnérables. Déjà, l’intelligence artificielle peut se substituer à l’humain dans de nombreuses tâches qui nécessitent l’analyse de données.

À l’heure qu’il est, nous ignorons combien d’emplois disparaîtront à cause de la technologie; les estimations vont de neuf à 47 pour cent. Nous ne savons pas non plus quand ces emplois disparaîtront, mais ce que nous pouvons dire avec un peu plus de certitude, c’est que d’ici à 2020, la majeure partie des compétences de base actuellement nécessaires sur le marché du travail seront obsolètes.

Vous avez bien entendu : 2020.

Pensez-y… Une transmutation des compétences, qui s’opérera d’ici à ce qu’un étudiant en première année d’université aujourd’hui obtienne son diplôme.

De nombreux dirigeants d’universités estiment que la préparation des étudiants au marché du travail n’entre pas dans le mandat de leurs établissements. Et de leur côté, de nombreux chefs d’entreprise déplorent que les diplômés leur arrivent mal préparés à la réalité du travail. Pour ma part, je suis plutôt d’accord avec le professeur Drew Faust, recteur de l’Université Harvard, qui, dans une allocution prononcée en 2010, affirmait ce qui suit : « Il ne faut pas laisser le présent occulter le passé ni l’avenir, ce long terme qui, de tout temps, a été dans le collimateur de l’enseignement supérieur. Car comment peut-on espérer façonner des esprits novateurs si ces derniers sont incapables d’imaginer un monde différent de celui dans lequel nous vivons? »

Comment vous offrir une formation qui vous donnera la perspicacité et la clairvoyance nécessaires pour réinventer notre monde? Voilà la question qui se pose.

Cela dit, nous ne pouvons faire fi des impératifs à court terme qui s’imposent à notre monde. Nos diplômés doivent s’employer dès aujourd’hui à bâtir le monde de demain.

Bref, nos universités doivent former leurs étudiants dans une optique qui embrasse tant le court que le long terme. Une fois diplômés, ces derniers doivent être fin prêts à affronter non seulement le monde du travail, mais également l’avenir.

Vous tous qui étudiez dans nos universités actuellement exigez ce type de formation. Vous exigez de vos professeurs qu’ils vous interpellent, vous ouvrent les portes du savoir, vous guident dans de fabuleuses odyssées, affinent votre esprit d’analyse, vous libèrent de vos ornières culturelles et nourrissent votre créativité.

En fait, vous réinventez l’université. À McGill et sur tous les campus universitaires du pays, vous multipliez les projets de toutes sortes, des pôles entrepreneuriaux aux programmes sociaux innovants en passant par les activités culturelles. Vous participez à la vie de votre collectivité à l’échelle tant locale que mondiale.

Le mentorat est important à vos yeux, parce que vous savez, si brillants que vous soyez, que vous avez beaucoup à apprendre des gens d’expérience. Et vous souhaitez mettre en pratique sans délai les connaissances acquises sur les bancs d’école.

Il est tout à fait concevable qu’un jour, les robots et les systèmes intelligents puissent s’acquitter de nombreuses tâches mieux que l’humain. Mais au lieu de redouter ce jour, nous devrions l’appeler de tous nos vœux. Parce que ce jour-là, nous aurons tout le temps et la latitude voulus pour faire ce en quoi nous excellons : exister en tant qu’être humain. Grâce à l’intelligence artificielle, nous pourrons nous consacrer sans partage à notre humanité, à tous ces attributs qui nous distinguent des machines : l’imagination, la créativité, le leadership, le talent, la générosité et la compassion.

La plupart des êtres humains aspirent à donner un sens à leur vie et à faire œuvre utile en ce bas monde. Je vous prédis une vie longue au cours de laquelle vous saurez, j’en suis convaincue, faire œuvre utile grâce à votre précieux apport, si essentiel à notre monde.

Je sais que vous y arriverez, puisque vous le faites déjà. Les boursiers Loran que j’ai devant moi font partie d’une génération à nulle autre pareille, qui m’inspire de nombreuses désignations.

La « génération des jeunes pousses ». La « génération qui joint le geste à la parole ». La « génération branchée sur le monde ». La « génération du pourquoi pas? »

Un autre nom me vient en tête : la « génération large diffusion », parce que vos messages font le tour de la planète à une vitesse inimaginable pour les générations qui vous ont précédés.

Vous exigez une croissance économique qui profite à tous et soit compatible avec le développement durable. Vous exigez un monde qui accueille la diversité à bras ouverts. Vous exigez le souci du bien-être pour tous, partout dans le monde, et pas seulement pour votre collectivité.

J’aimerais, si vous le permettez, vous laisser sur les paroles empreintes de sagesse de l’un des plus grands philosophes et penseurs de notre époque : Charles Taylor, professeur émérite de philosophie à l’Université McGill.

Lors d’une entrevue accordée récemment au New Yorker, le professeur Taylor a parlé de l’avenir de la démocratie dans notre monde. « La démocratie est téléologique, a-t-il affirmé. C’est un effort collectif visant une noble finalité : l’ouverture. »

Le professeur Taylor nous a appris que cette ouverture pouvait revêtir des formes diverses, et à titre de citoyens d’une société démocratique, nous avons tout lieu d’être fiers : augmentation de l’espérance de vie, formidables avancées au chapitre des droits civils, des politiques d’immigration et du droit de vote. Mais le professeur Taylor y va aussi d’une mise en garde, nous rappelant que nous ne vivons pas dans un pays nommé « Utopie », que nous devons demeurer vigilants et ne laisser personne mettre à mal nos valeurs d’ouverture. La démocratie ne saurait être tenue pour acquise.

« La démocratie, poursuit le professeur Taylor, est en quelque sorte un idéal fictif que nous tentons de concrétiser. »

Cette année à Davos, Klaus Schwab, directeur du Forum économique mondial, nous a dit que dans le monde actuel, nous avions besoin d’un radar et d’un compas. Je pense que votre compas, vous le trouverez dans les paroles du professeur Taylor.

Je pense aussi que, radar et compas en main, votre génération saura nous aiguiller dans la bonne direction. Le monde entier est suspendu à vos lèvres. Vous avez de l’influence. Par votre voix et vos gestes, bâtissez un monde meilleur. Vous pouvez faire de la démocratie une réalité. Nous comptons sur votre génération pour trouver notre nord géographique et guider nos pas.