L’adolescence est une période déterminante de la maturation cérébrale. À cette étape de la vie, on est particulièrement sensible aux effets du stress et plus exposé aux troubles psychiatriques, comme la dépression.
« Qu’elles soient favorables ou défavorables, les influences de l’environnement peuvent avoir une incidence importante sur le développement du cerveau et sur la réaction de ce dernier aux futurs facteurs de stress environnementaux, que nous appelons des hits, soit des atteintes », explique Alice Morgunova, Ph. D.
La capacité de reconnaître les adolescents vulnérables à la dépression pourrait entraîner des bénéfices susceptibles de durer toute une vie – voire de sauver des vies. C’est précisément ce qui a motivé Alice Morgunova à étudier les biomarqueurs de la dépression chez les adolescents à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas. Elle a effectué son doctorat puis ses recherches postdoctorales à l’Université McGill, dans le laboratoire de Cecilia Flores, Ph. D., où elle s’est consacrée à l’identification des biomarqueurs sanguins de la dépression chez les adolescents. À l’aube d’une nouvelle étape d’une carrière qui s’annonce fort prometteuse, elle a accepté de nous rencontrer pour discuter de ses travaux et de son parcours à McGill.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ces biomarqueurs?
Pour mon doctorat, j’ai mis au point de nouvelles méthodes de mesure des biomarqueurs sanguins dans des échantillons humains prélevés au moyen de techniques peu invasives. Ensuite, pendant mes recherches postdoctorales, j’ai appliqué ces méthodes pour étudier des questions cliniques et certaines cohortes.
Certaines études requièrent de grandes quantités d’échantillons de sang veineux. Comme nous travaillons auprès d’une population vulnérable, nous cherchons à réduire au minimum les répercussions sur les participants et participantes. Nous avons utilisé des gouttes de sang séchées, méthode habituellement employée pour le dépistage néonatal et la détection de troubles métaboliques. Il suffit de piquer le doigt et de prélever quelques gouttes de sang sur un papier filtre. On congèle ensuite ces échantillons afin de préserver la composition moléculaire du sang. Cette méthode peu invasive et beaucoup moins contraignante pour les participants ouvre des perspectives intéressantes.
Pour mes travaux de recherche, je mesure un type d’ARN non codant : les microARN ou miARN. Ces courtes molécules, qui ne comptent qu’une vingtaine de nucléotides, jouent un rôle de régulation; autrement dit, elles peuvent modifier le fonctionnement ou l’expression des gènes.
À mon avis, elles sont la clé pour décoder les signaux de la maladie, puisqu’elles ciblent simultanément plusieurs gènes et agissent comme régulateurs épigénétiques.
Ces biomarqueurs réagissent-ils aux traitements ou à l’évolution de l’état psychiatrique?
Nous savons que les miARN sont des molécules très réactives et qu’elles se renouvellent rapidement au cours de processus de régulation dynamiques. La mesure obtenue à un moment donné reflète donc l’état biologique à cet instant précis. C’est pourquoi il est important d’effectuer un suivi longitudinal de la stabilité de ces biomarqueurs tout au long de la progression de la maladie. Nous nous attendons à ce que leur expression varie en réponse aux traitements ou à d’autres interventions. Il s’agit d’ailleurs d’un axe de recherche à part entière, qui s’inscrit dans la continuité des travaux menés ici même, au Centre de recherche Douglas, par le Dr Gustavo Turecki, Ph. D. En collaboration avec notre équipe, son groupe utilise des modèles de rongeurs pour trouver des biomarqueurs prédictifs qui permettraient de cibler les personnes les plus susceptibles de répondre à un type de traitement donné, et pour déterminer si des molécules fondées sur ces biomarqueurs présentent un potentiel thérapeutique.
Comment vos recherches pourraient-elles être appliquées à la prévention ou au traitement de la dépression chez les adolescents?
La première étape de la prévention consiste à aider les personnes à comprendre leur situation. Imaginez qu’une seule goutte de sang permette de brosser un portait biologique objectif de l’état psychiatrique d’une personne. Cette information pourrait l’aider à comprendre sa santé mentale et son bien-être, et l’encourager à changer certaines habitudes de vie, comme son alimentation ou son horaire de sommeil. À terme, nous souhaitons aller au delà de l’identification des biomarqueurs prédictifs de l’évolution d’une maladie donnée pour mettre au jour ceux qui permettront d’orienter le choix du traitement. Je crois cependant que la clé chez les jeunes réside dans la compréhension du risque et l’intervention précoce. Cela ne requiert pas nécessairement un traitement pharmacologique. L’intervention peut prendre la forme de changements de comportement à l’échelle individuelle et sociétale qui pourraient influer favorablement sur l’évolution de la maladie.
Vos recherches portent-elles uniquement sur des cohortes d’adolescents?
Nous avons commencé par une cohorte clinique composée d’adolescents et d’adolescentes dont l’âge moyen était de 17 ans et qui avaient reçu un diagnostic de dépression. Depuis, nous avons élargi nos recherches à d’autres groupes d’âge, car ce qui m’intéresse en définitive, c’est l’évolution du signal au fil du temps. Nous avons établi des collaborations avec Michael Meaney, Ph. D., et des collègues dans le cadre d’un projet qui comprend des échantillons prélevés chez des enfants : « Growing Up in Singapore Towards Healthy Outcomes » (GUSTO) ». J’ai également participé à des recherches menées à l’Institut de psychiatrie Max-Planck, à Munich, avec des cohortes de tous les âges, de l’adolescence à l’âge adulte avancé. À terme, l’objectif est de suivre l’évolution des caractéristiques biologiques tout au long de la vie.
Qu’est-ce qui vous a convaincue de rester à McGill pour vos recherches postdoctorales?
J’aime les neurosciences parce qu’il s’agit d’un domaine très interdisciplinaire, où une même question peut être examinée sous des angles divers. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi McGill : son rigoureux programme de stages m’a exposée à un large éventail d’approches et mise en contact avec des chercheurs et chercheuses de nombreux domaines. J’ai étudié les possibilités qu’offraient trois laboratoires avant de choisir celui de la Pr Flores.
Le réseau de McGill comprend également plusieurs hôpitaux de recherche, ce qui m’a permis de collaborer avec des stagiaires et des chercheurs de plusieurs disciplines. Par exemple, comme les biomarqueurs fondés sur les microARN sont largement étudiés en cancérologie, j’ai travaillé avec des chercheurs en biologie du cancer. Il était vraiment stimulant de suivre les recherches novatrices menées dans d’autres domaines. J’en ai tiré des apprentissages que j’ai appliqué à mes propres travaux.
J’ai également eu l’occasion de participer à des activités de leadership hors programme, comme la mise sur pied de deux projets de communication scientifique, Info Cerveau et NeuroLingo. J’ai également siégé au conseil d’administration de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas et occupé la présidence du comité des stagiaires de l’initiative Cerveau en santé, vie en santé. McGill accorde également une grande importance à l’innovation et met à notre disposition des ressources précieuses, comme le Centre Dobson pour l’entrepreneuriat, qui m’a permis de saisir des occasions de me réaliser au-delà de mes travaux de recherche.
Parlez-nous de ces projets auxquels vous avez participé à mettre sur pied.
La recherche est largement financée par le gouvernement. Il est donc essentiel que la population comprenne les travaux que cet investissement public rend possibles. C’est ce que j’avais en tête en participant à la mise sur pied de deux projets de communication scientifique : Info Cerveau et NeuroLingo.
Info Cerveau est une plateforme en ligne où le public peut poser des questions sur le cerveau et les neurosciences en lien avec une expérience personnelle, ou encore pour mieux comprendre un diagnostic ou ses répercussions pour leur proche l’ayant reçu. Nous leur fournissons une explication écrite claire et facile à comprendre.
Le deuxième projet, NeuroLingo, est né du constat que de nombreuses idées fausses circulent dans les médias sur le cerveau et son fonctionnement. On entend souvent par exemple que l’hémisphère gauche est associé à la créativité et que le droit est responsable de la logique, ou encore que nous n’utiliserons que 5 % de notre cerveau. NeuroLingo organise des activités pour déboulonner ces mythes et pour faire connaître les questions auxquelles les neuroscientifiques tentent actuellement de répondre.
Par ailleurs, j’occupe le poste de conseillère scientifique en chef chez MiRorMind Diagnostics, une entreprise que j’ai récemment cofondée pour créer des approches objectives, accessibles et évolutives pour l’évaluation de la santé mentale.
Comment McGill vous a-t-elle préparée aux prochaines étapes de votre carrière?
McGill m’a appris à réfléchir de manière stratégique aux moyens de transformer les découvertes scientifiques en retombées concrètes. À mon avis, il est essentiel que les chercheurs sachent comment traduire leurs découvertes en applications concrètes : pratiques de soins de santé, initiatives gouvernementales, politiques publiques. C’est avant tout à ce domaine que je veux contribuer. Tout au long de mon parcours, j’ai eu d’innombrables possibilités de m’épanouir : entrepreneuriat, travail d’équipe, fonctions de direction, conférences internationales. Ces nombreuses expériences ont fait de moi une meilleure scientifique et une meilleure communicatrice, et je me sens prête à entreprendre une carrière où je pourrai contribuer à combler le fossé entre recherche, innovation et retombées sociétales.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes neuroscientifiques?
Je leur dirais de saisir toutes les occasions qui se présentent. On peut avoir l’impression de ne pas être suffisamment qualifié ou, au contraire, de l’être trop, mais l’essentiel est d’acquérir de l’expérience en dehors du cadre de la classe, de participer activement à des projets dans son milieu et de s’ouvrir à de nouveaux horizons. Je suis convaincue que l’innovation naît bien souvent de la rencontre de différentes perspectives, méthodes et disciplines. Certaines des recherches les plus instructives sont nées de cette capacité à tirer des leçons des découvertes de domaines différents et à les appliquer à ses propres travaux. Ce sont souvent ces expériences qui ouvrent des portes insoupçonnées et débouchent sur les projets les plus porteurs.