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Dix ans en dix leçons

Discours prononcé par la professeure Heather Munroe-Blum
devant le Cercle canadien de Montréal le 11 mars 2013

Vidéo de l'événement (en anglais)

C’est avec plaisir que je m’adresse à vous une dernière fois à titre de principale de McGill, alors que mon mandat se terminera à la fin de juin.

La dernière décennie a été riche en événements. Pour mettre cette période en perspective, lors de mon entrée en fonction : Facebook n’existait pas, et Montréal avait une équipe de baseball.

Le système universitaire a connu des changements encore plus importants, ouvrant la voie à un débat sur l’enseignement supérieur, d’une ampleur inégalée depuis la Révolution tranquille.

Aujourd’hui, j’aimerais partager avec vous dix leçons tirées de mes dix années à McGill.

Leçon numéro un : Einstein avait raison. Il est possible d’être à deux endroits à la fois.

N’ayez crainte : mon discours ne portera pas sur la physique quantique.

McGill est une université publique qui appartient au Québec tout entier depuis près de 200 ans. McGill est aussi une université internationale.

Au cours des dix dernières années, j’ai pu constater l’importance des relations que McGill a bâties aux quatre coins du monde.

Les talents qu’elle attire et les collaborations qu’elle a nouées avec des institutions aux États-Unis, en Europe et en Asie, par exemple, consolident la place du Québec au sein de la communauté mondiale.

Avant le Sommet sur l’enseignement supérieur, plusieurs ont tenté de confiner McGill dans une catégorie bien définie.  

Êtes-vous anglophone ou francophone? Québécois ou Canadien? Votre famille est-elle ici depuis longtemps ou êtes-vous arrivé récemment?

McGill, c’est tout cela, et la restreindre à une seule catégorie en réduit le rôle. Plus de la moitié de nos étudiants sont originaires du Québec. Ils sont francophones, anglophones, autochtones et allophones. Environ 60 pour cent d’entre eux maîtrisent le français, et 38 pour cent le parle depuis la petite enfance.

McGill, c’est la mondialisation à Montréal dans ce qu’elle a de plus positif. Aujourd’hui, pour avoir du succès localement, il faut en avoir globalement.

Leçon numéro deux : Les grands esprits se rencontrent… rarement.

Réunir des Québécois parmi les plus brillants et des talents extraordinaires de partout dans le monde – chaque personne étant dotée d’une expérience, d’un bagage, d’une langue et d’une culture qui lui est propre – ouvre la voie à des possibilités fantastiques pour aborder des problèmes aussi complexes que la santé, le développement durable et la sécurité alimentaire.

Les experts s’entendent rarement? Bravo! Tant mieux!

Dans la quête de solutions, c’est la multitude de points de vue qui permet d’envisager les problèmes sous le bon angle. La diversité est le terreau de l’innovation et de la richesse culturelle.

Lorsque votre compagnon de classe a subi les ravages de la guerre civile, le cours en droit humain auquel vous participez ne peut en être que transformé. Et après quatre, six ou dix ans à étudier et vivre aux côtés de collègues d’autres continents, vous n’hésitez pas à prendre votre place à l’étranger. C’est à l’issue de rencontres et de collaborations avec des individus de talent provenant de tous les milieux que les étudiants du Québec rehaussent leur littératie culturelle.

Pour un étudiant comme pour une société, pour apprendre et progresser, il faut être confronté à des points de vue différents.

Leçon numéro trois : Trouver la bonne personne – et la convaincre de rester – est un véritable exploit. 

À mon arrivée à McGill, la course aux professeurs d’exception s’intensifiait. C’était la fin de l’époque où, une fois permanents, ils s’installaient à demeure jusqu’au moment de la retraite. Aujourd’hui, ces mêmes individus sont sollicités de toutes parts. 

Des installations efficaces, un soutien solide et des collègues motivés et enthousiastes sont des facteurs d’attraction importants, et nul ne peut en vouloir aux professeurs, aux techniciens, aux artistes et aux professionnels d’autres secteurs d’en tenir compte.

Hommes et femmes de talent savent qu’ils ont des options à leur portée, et ce, presque partout dans le monde, et certainement partout sur ce continent.

À mon grand étonnement, certains ont avancé que nos universités n’ont pas besoin de plus d’argent en raison du faible coût de la vie du Québec, arguant qu’en dépit d’un salaire moindre, nos professeurs disposent d’un plus grand pouvoir d’achat.

En plus d’être faux, cet argument est loin d’être convaincant.

Si on le compare à la moyenne canadienne, le coût de la vie en région est effectivement moins élevé. Mais au cœur de Montréal, notre ville de savoir, il l’est davantage que dans de nombreuses villes universitaires au Canada et en Amérique du Nord. Vient ensuite l’aspect non négligeable du taux d’imposition québécois, lequel a une incidence sur tous les professeurs, quel que soit l’endroit où ils habitent et travaillent. Contre une rémunération de 80 000 dollars, un professeur versera environ 5 000 dollars de plus en impôt ici que son collègue en Ontario ou en Colombie-Britannique. Cela doit être considéré par ceux qui présentent le faible coût de la vie comme excuse au sous-financement des universités.

Depuis 2000, McGill a recruté plus de 1 000 professeurs de calibre exceptionnel. De ce nombre, environ 60 pour cent sont originaires de l’extérieur du pays, embauchés en grande partie grâce aux programmes fédéraux tels que les chaires de recherche du Canada.

Nous ne voulons certainement pas revivre l’exode des cerveaux qui a ravagé le Québec et le Canada tout entier au milieu des années 1990. Chacun d’entre vous sait à quel point la présence d’employés de talent fait la différence entre la réussite ou l’échec d’une organisation. Nous souhaitons tous doter nos universités d’un personnel remarquable, dont l’impressionnant savoir sera transmis à nos enfants, servira à la découverte de médicaments et la prestation de services qui sauveront des vies, forgera l’économie, et contribuera à bâtir des sociétés plus fortes, plus humaines et plus sécuritaires.

Leçon numéro quatre : Ceci n’est pas l’université de vos grands-parents. (Même si elle l’était!)

Durant la première année de mon mandat, j’ai mentionné, à l’occasion d’un discours devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, que « j’étais à la tête de l’une des plus grandes entreprises de la ville ». Et encore, je n’avais pas vraiment saisi toute l’ampleur de cette entreprise. 

S’ils ont véritablement existé, les tours d’ivoire font désormais bel et bien partie du passé. En 2013, les universités sont des organisations hautement complexes qui répondent à divers besoins.

McGill emploie 11 000 personnes, accueille plus de 38 000 étudiants et est l’un des plus importants propriétaires fonciers sur l’Île de Montréal. Chaque année, ses étudiants étrangers injectent près de 400 millions de dollars dans l’économie québécoise. McGill offre globalement un rendement de 13 dollars pour chaque dollar investi par le gouvernement du Québec, et cet apport de l’Université, autant sur le plan des services que de l’économie, augmente d’année en année. 

Depuis dix ans, il est vrai que les universités ont constaté une augmentation de leurs dépenses administratives, mais ceci n’est pas attribuable à de la mauvaise gestion. Aussi, le pourcentage affecté à la rémunération n’a atteint la moyenne canadienne que tout récemment.

Pour répondre aux attentes et aux besoins croissants des étudiants, des professeurs, des intervenants communautaires et des gouvernements, les universités ont optimisé leur offre en y ajoutant des services ainsi que des cursus et des programmes professionnels novateurs.

À ce titre, mentionnons l’intégration – depuis dix ans – de la technologie numérique au sein des universités, notamment grâce aux superordinateurs, moteurs de réseaux de recherche à vaste échelle. En enseignement, d’emballantes possibilités s’ouvrent sur le campus et à l’extérieur, notamment par l’entremise des cours en ligne.

Les étudiants d’aujourd’hui doivent faire face à des enjeux hautement plus complexes que leurs parents et leurs grands-parents, et ont pour cela besoin d’un appui accru en orientation professionnelle et en soutien psychologique. Ces technologies et ces services de pointe sont à la fois importants et coûteux. 

En réponse à cette nouvelle réalité, les universités évoluent. Ce n’est pas un problème, c’est un progrès, et nous devrions nous en réjouir.  

Leçon numéro cinq : Une communauté universitaire est comme une conduite d’eau perforée – cela ne s’arrête pas aux portes du campus.

Le mois dernier, le déversement de 40 000 mètres cubes d’eau a causé une inondation majeure sur Docteur-Penfield, submergeant le campus du centre-ville et provoquant des ravages jusque sur la rue Sainte-Catherine.

Bien que l’inondation ait causé d’importants dégâts, après un recul de quelques semaines durant lesquelles nos employés ont travaillé d’arrache-pied jour et nuit, elle m’a paru une métaphore des minces parois de McGill, et de la contribution de ses membres à la communauté qui l’entoure. L’engagement communautaire est décidément au cœur des universités modernes.

Nos étudiants, notre personnel et nos professeurs sont de fiers citoyens du Québec qui œuvrent sans relâche à son amélioration, comme en témoigne leur participation, année après année, à Centraide. Ils tendent la main aux jeunes en crise et fournissent des soins spécialisés à plus de la moitié du territoire du Québec par l’entremise du Réseau universitaire intégré de santé, notamment grâce à l’expertise ultraspécialisée du Centre universitaire de santé McGill, dont nous sommes très fiers. 

Et ce printemps, vous entendrez souvent parler du Quartier de l’innovation, un partenariat entre McGill et l’École de technologie supérieure destiné à faire revivre un secteur du centre-ville de Montréal en y créant un « laboratoire vivant » où se côtoieront créativité, éducation et développement.

Voilà quelques-uns des nombreux exemples de l’apport de McGill à la société québécoise.

En dix ans, j’ai vu se dessiner une relation féconde entre l’Université et la société : de nos jours, l’une et l’autre se nourrissent de l’interdépendance qui les lie.

Leçon numéro six : Ciel bleu et ensoleillé – n’oubliez pas votre parapluie.

Depuis dix ans, les politiques en matière d’éducation sont à un tel point imprévisibles que les universités québécoises sont bien en peine de dire ce que demain leur réserve.

Un fait demeure : nos universités souffrent d’un sérieux sous-financement. Oui, nous avons fait quelques avancées, notamment à l’issue du Sommet sur l’enseignement supérieur qui s’est tenu le mois dernier. Oui, l’indexation des droits de scolarité est un pas dans la bonne direction. Mais ce n’est qu’un pas, alors que nous devrions être en train de courir, pas de marcher.  

Nous connaissons tous la situation difficile des finances publiques, mais des coupes sévères compensées par une simple indexation ne sont pas le bon choix pour assurer l’avenir du Québec.

Il est temps de décider si nous croyons sincèrement en la valeur de notre jeunesse, de son éducation, et de sa réussite, ou si nous l’affirmons uniquement pour faire bonne figure.

Leçon numéro sept : Les faibles droits de scolarité sont comme les pantalons de coton, ils ne vont pas bien à tout le monde…

Nous aimons croire que nous sommes une société progressiste. Nous n’accepterions pas que les Québécois aient tous le même niveau d’impôts. Ce serait profondément injuste pour les moins nantis. Les riches doivent payer plus que les pauvres, non? Alors, pourquoi acceptons-nous que tous paient les mêmes droits de scolarité? N’est-il pas injuste de demander aux familles à faible revenu de subventionner les étudiants de milieux aisés?

Depuis dix ans, vous m’entendez m’exprimer à ce sujet. Eh bien, parce que cela est d’une si grande importance, ce sera encore le cas aujourd’hui. Notre modèle de financement est régressif. Il équivaut à un impôt unique. Il ne favorise pas l’intégration d’étudiants de milieu modeste à l’université. Il ne garantit pas l’obtention d’un diplôme non plus. En fait, c’est le contraire qui se produit.

Le pourcentage de Québécois qui décrochent un diplôme universitaire est inférieur à la moyenne du Canada et de l’OCDE. Ailleurs au pays, les droits de scolarité sont supérieurs à ceux exigés ici. Et pourtant, c’est à l’extérieur du Québec que les universités accueillent le plus d’étudiants de familles à faible revenu.

Au cours des dernières années, McGill a augmenté l’aide financière issue de son budget de fonctionnement de 500 pour cent. Un étudiant sur quatre est le premier de sa famille à entrer à McGill. Cela dit, il m’est encore impossible d’affirmer que chaque candidat admissible à McGill bénéficiera du soutien financier suffisant pour y aller. Et cela, malgré les droits de scolarité les plus faibles en Amérique du Nord.

Avec des droits de scolarité plus élevés, nous pourrions redistribuer nos ressources. Nous serions en mesure d’aider ceux qui en ont réellement besoin. Les études démontrent qu’une véritable politique d’accès repose sur cinq piliers :

  1. l’encouragement et la valorisation de l’éducation et de la formation universitaire par les parents, les grands-parents, et les leaders de la société;
  2. un encadrement accru favorisant la réussite aux niveaux primaire et secondaire;
  3. des programmes d’aide financière plus généreux à l’intention des étudiants au niveau universitaire;
  4. de meilleurs services et plus de soutien aux étudiants, une fois qu’ils ont intégré l’université.
  5. et, le plus important : l’intensité du parcours universitaire. C’est-à-dire, un environnement où l’étudiant est engagé à plein temps dans ses études.

Si nous voulons rehausser l’accès à l’université et le taux de diplomation, nous devons nous attaquer à ces questions et cesser de considérer les droits de scolarité comme une vache sacrée.

Leçon numéro huit : Au moment de rendre l’âme, rares sont ceux qui regrettent de ne pas avoir rempli plus de formulaires.

Les meilleures pratiques internationales vont en faveur d’une plus grande autonomie des universités et de l’adoption de mécanismes de reddition de comptes axés sur les résultats, et non pas sur le nombre de formulaires, de règlements, ou de lois.

Les résultats. Voilà le véritable objectif.

Comment y arriver? C’est à l’organisation, de concert avec ses organismes de gouvernance, de décider. C’est ce qui fait la beauté de l’autonomie. Décidez de l’objectif à atteindre, déterminez la voie à emprunter et montrez-nous ensuite comment vous atteignez vos objectifs et remplissez votre mission.

Cibler les résultats et limiter la bureaucratie changent la culture d’une organisation et lui permettent de voir plus grand. Pendant trois années comme principale, j’ai eu l’honneur d’assumer la présidence de la CREPUQ. À ce titre, j’ai vu les efforts déployés par mes collègues recteurs en faveur de l’éducation au Québec et de l’amélioration de la gestion – déjà remarquable – des universités qu’ils chapeautent.

Dix années m’ont appris que les universités québécoises sont responsables et transparentes – et qu’elles ont prouvé leur aptitude à prendre les bonnes décisions.

Leçon numéro neuf : La vie est courte et les déjeuners, encore plus.

J’ai eu l’occasion d’assister à suffisamment de présentations pour savoir qu’il faut éviter de s’éterniser. Alors, passons directement à ma dernière leçon.

Leçon numéro dix : Ne pas voir les choses telles qu’elles sont n’est pas une bonne idée.

Vous avez peut-être remarqué un thème commun dans mes propos : le changement. Mon expérience m’a également appris l’importance de l’anticiper, de s’y préparer et d’en faire son allié. En fait, la première étape consiste à admettre que quelque chose doit changer.

Quelque chose. Doit. Changer.

Il est temps de faire face à la réalité. Le monde évolue et le changement en fait partie.

Le Québec est tiraillé entre le désir de respecter ses traditions et le besoin d’évoluer. Peut-on se réinventer tout en demeurant fidèle à sa nature propre?  

Nous pouvons continuer à nous inspirer des valeurs contenues dans le Rapport Parent il y a un demi-siècle. Mais cela n’est possible que si nous agissons conformément aux réalités d’aujourd’hui.

Pour conclure, j’aimerais parler brièvement des moyens pris par nos voisins en préparation à ces changements.

L’an dernier, le Conseil national de recherches des États-Unis a prévenu le Congrès du grave danger qui guettait les universités de recherche américaines, lequel ne disparaîtrait que si le gouvernement et l’industrie prenaient des mesures immédiates afin de générer un financement stable et adéquat.

Charles Holliday junior, le président du panel de cet organisme, a déclaré que les universités de recherche sont « le plus solide atout de prospérité et de réussite pour l’avenir des États-Unis ».

C’est aux États-Unis que se trouvent les universités les plus prestigieuses au monde. Néanmoins, le panel du Conseil national de recherches de ce pays a établi un plan d’action en dix étapes visant à consolider son atout sociétal le plus précieux. À cet effet, il exhorte le gouvernement américain à adopter des politiques et des modes de financement à l’intention des universités de recherche qui soient à la fois efficaces et stables. Le Conseil a demandé aux universités et à l’industrie de consolider leur relation afin d’accélérer la période précédant une découverte. Il a demandé que soit allégé le fardeau lié aux règlements et aux rapports et que soient optimisés les paramètres de reddition de comptes. Le Conseil a mis l’accent sur la formation aux cycles supérieurs et le taux de diplomation. Enfin, ses observations soutiennent la nécessité de rehausser les efforts de recrutement d’étudiants étrangers, l’importance, pour le gouvernement, de faciliter leur accès et d’améliorer les mesures qui leur permettent de demeurer aux États-Unis une fois leur diplôme en main.

Nous, les Québécois, devrions cesser de regarder le sol quand nos voisins, eux, regardent le ciel.

L’Université McGill d’aujourd’hui n’est plus celle que j’ai connue il y a dix ans; et elle ne sera plus celle qu’elle est aujourd’hui quand dix autres années se seront écoulées. Pourtant, elle est demeurée fidèle à sa mission et à ses valeurs, celles de son fondateur, James McGill, un immigrant écossais. Elle a maintenu sa loyauté et son engagement envers le Québec et le monde.

À l’instar de la société, nos universités changent. Demeurons confiants en nos valeurs alors que nous poursuivons notre route, animés d’une vive inspiration. Ne laissons pas nos craintes assombrir notre avenir.

Merci