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Le Québec dans la course mondiale aux talents

Allocution prononcée devant le CORIM
Professeure Heather Munroe-Blum
Le 19 octobre 2012

Le grand historien Marcel Trudel aimait parler des mythes et des réalités de l’histoire du Québec. Pour ma part, je vais vous parler des mythes et des réalités du rôle international des universités québécoises.  

Un rôle clé pour le succès du Québec. Je vais le faire sous la forme de questions et réponses. Et, comme je suis professeure, je vais poser les questions… et donner les réponses! 

Mythe ou réalité? Les étudiants étrangers coûtent cher au Québec. 

C’est un mythe. Les étudiants étrangers sont essentiels au succès du Québec. Des gens dotés d’une solide connaissance des principales cultures du monde, capables de s’adapter aux situations complexes et ouverts au changement.  

Les étudiants étrangers sont précisément ce dont le Québec a besoin. Ils passent plusieurs années au sein de nos institutions, parlent français ou s’efforcent de l’apprendre, connaissent les valeurs québécoises, et s’intègrent déjà à notre société. Collectivement, les Québécois, par leurs impôts, ont assumé une part de leur formation et, de même, bénéficient à leur tour des investissements faits ailleurs au cours des premières années de leur formation et des compétences qu’ils y ont acquises.

Dans 30 ans, on estime que le Québec aura la population la plus âgée au Canada. Les Québécois ont davantage besoin de soins de santé, de services sociaux et d’emplois à valeur ajoutée. Par ailleurs, si la croissance de la population se poursuit à ce rythme, il y aura de moins en moins de main-d’œuvre pour occuper ces emplois. Qui alors paiera les impôts nécessaires pour soutenir le système?

Il faut ajouter à l’imminence de cette crise le fait que le Québec possède le rapport dette-PIB le plus élevé au Canada1. En d’autres mots, nous sommes à court de ressources. Sans changement, il sera impossible de préserver notre qualité de vie. Le Québec a besoin de toutes les forces vives talentueuses et éduquées possibles.

Les étudiants étrangers sont une source de talent et de revenus pour le Québec. Au Canada par exemple, c’est huit milliards de dollars que ces étudiants laisseront en retombées économiques2.

Mythe ou réalité?Les étudiants étrangers sont formés à nos frais et s’en vont après.

C’est un autre mythe. La Conférence régionale des élus de Montréal estime qu’un tiers des étudiants étrangers restent au Québec après l’obtention de leur diplôme. Cette proportion connaît une hausse depuis que le gouvernement du Québec remet un certificat de sélection aux étudiants étrangers qui soumettent une demande d’immigration une fois diplômés.

La moitié des diplômés de McGill vivent au Québec. Cela comprend plusieurs étudiants étrangers qui sont tombés en amour avec le Québec, et ne l’ont jamais quitté. Un bel exemple est monsieur Aldo Bensadoun, que vous avez peut-être vu à Tout le monde en parle. Il est le fondateur du Groupe Aldo.

Monsieur Bensadoun a grandi au Maroc et en France, avant de se rendre aux États-Unis. Il était attiré par McGill. Après y avoir obtenu un diplôme, il est demeuré au Québec, où il a fondé une formidable société multinationale dans le domaine de la chaussure. Aujourd’hui, il compte un millier de boutiques dans 66 pays. Et des milliers d’employés, ici au Québec. Le Cirque de Soleil de la chaussure, quoi!

Mythe ou réalité? Des droits de scolarité élevés décourageraient les candidats qualifiés québécois et étrangers d’entreprendre une formation universitaire.

Un grand mythe. Les études menées aux quatre coins du monde sont catégoriques : il n’existe aucun lien entre le coût des droits de scolarité et le taux d’inscription à l’université. Si cela était le cas, le Québec occuperait la première place quant au nombre de jeunes diplômés universitaires. Et cela n’est pas le cas. En fait, le Québec possède l’un des plus faibles taux au pays à cet égard, derrière la Nouvelle-Écosse (1re) et l’Ontario (2e), soit les provinces exigeant les droits les plus élevés – quoique raisonnables – au pays.

Les facteurs qui ont une réelle importance sont la qualité et la réputation de l’établissement d’enseignement, ainsi que l’accès à une aide étudiante efficace. Les étudiants étrangers visent la qualité – ce dont les Québécois ont aussi besoin. Personne ne veut d’une formation de piètre qualité, même si celle-ci est gratuite.

Voici un exemple de cette dynamique. Afin d’offrir une qualité exceptionnelle sur le plan de la formation pratique et théorique, McGill a considérablement augmenté les droits de scolarité de son MBA. À l’issue de cette hausse, le nombre d’inscriptions d’étudiants québécois a doublé. Plutôt que de s’expatrier, nombre de candidats choisissent de s’inscrire à ce programme ici.

Pourquoi? Parce que nous avons maintenant une garantie de qualité, et une garantie de soutien pour les étudiants dans le besoin. Grâce à nos droits de scolarité plus élevés, nous avons pu mettre en place un des plus généreux programmes de soutien financier au MBA en Amérique du Nord.

Mythe ou réalité? McGill ne fait rien pour garder ses diplômés au Québec.

Faux! McGill prend des mesures importantes à cet effet. Au début de mon premier mandat comme principale, beaucoup de nos diplômés en médecine quittaient le Québec pour pratiquer leur profession à l’étranger.  

Nous avons pris le taureau par les cornes, et, aujourd’hui, je suis fière de vous dire que 90 pour cent de nos étudiants en médecine sont québécois, et que les trois quarts restent au Québec pour pratiquer leur profession.

Il reste que les gens talentueux et éduqués se voient offrir le monde. Ils sont libres. Le côté positif? On peut sortir les diplômés du Québec, mais on ne sort pas le Québec des diplômés!      

Ils restent un atout pour le Québec. Vous n’êtes pas convaincu? Je vais vous donner un exemple : il y a sept ans, nous avons lancé une grande campagne de financement. Sans campagne de financement, McGill ne pourrait pas réaliser sa mission de recherche et d’enseignement.

Je suis fière d’annoncer que la moitié de l’argent que nous amassons vient de diplômés de McGill qui sont à l’extérieur du Québec.   

Ce sont des centaines de millions de dollars injectés directement dans notre économie. Et, s’ils n’avaient pas confiance en notre bonne gestion, tous ces gens ne donneraient pas un sou à McGill. 

Mythe ou réalité? McGill n’a pas besoin du Québec.

Un autre mythe. Sans le Québec, McGill ne serait pas McGill, tout comme le Québec ne serait pas ce qu’il est sans McGill.

La culture et les valeurs du Québec font partie de l’ADN de McGill.  

McGill est fière d’être une institution d’ici, et elle est aussi fière de sa réputation à l’échelle mondiale. Par exemple, nous avons un grand projet pour Montréal : le Quartier de l’innovation. Avec nos partenaires – l’ÉTS, les trois paliers de gouvernement, et les gens du quartier, nous allons bâtir au sud du centre-ville le quartier urbain de l’avenir : un écosystème d’innovation sociale et culturelle, un lieu de formation et de recherche, un pôle économique et technologique.

« Impact Group », a placé McGill et l’ÉTS sur la liste des cinq universités les plus innovantes au Canada. Nous mettons cette expertise au service de Montréal et du Québec.

Les experts mcgillois contribuent à chacun des aspects de la vie québécoise. Et ils prennent part à chacune des missions économiques du Québec et du Canada. Plus tôt cette année, Yves Beauchamp et moi avons accompagné le gouverneur général du Canada, David Johnston – ancien principal de McGill – ainsi que 28 autres dirigeants d’université dans le cadre de la plus importante mission canadienne en enseignement supérieur. À l’issue de cette mission, McGill a conclu quatre nouveaux partenariats en recherche et mobilité étudiante avec quatre universités brésiliennes, qui viennent s’ajouter aux 50 collaborations conclues entre le Brésil et l’Université. Et monsieur Beauchamp a signé des ententes d’une valeur d’environ un million de dollars.  

Qui bénéficie de ces accords? Le Québec et nos étudiants.

Contrairement à la seule nouvelle présentée par les médias québécois à la suite de cette mission, nous n’avions pas de temps pour le soleil et la plage de Copacabana – bien que mon teint en aurait eu de besoin ! Soyons clairs : les retombées de cette mission ont plus que couvert son coût.

Mythe ou réalité? L’Université McGill recrute des étudiants étrangers afin de s’enrichir grâce aux droits de scolarité qu’ils lui versent.

Entièrement faux. Elle recrute ces étudiants parce qu’ils rehaussent les compétences culturelles et intellectuelles de sa communauté.

Par ailleurs, en vertu du système de financement québécois, la majeure partie des droits versés par les étudiants de l’extérieur du Québec est remise au gouvernement. Sauf dans quelques exceptions, McGill ne conserve qu’une infime partie des droits versés par les étudiants afin de les soutenir dans la poursuite de leur formation.

Grâce à cela, McGill verse chaque année environ 55 millions de dollars – nets – au gouvernement, que ce dernier redistribue aux autres établissements du réseau universitaire québécois. Cinquante-cinq millions de dollars. Chaque année.

Autre moyen de dissuasion : les étudiants hors Québec doivent contribuer au programme d’aide financière du Québec, alors qu’ils n’y ont pas droit. Ils ont pourtant eux aussi des besoins en la matière. Il s’agit là d’une injustice évidente.

Les universités et les étudiants qu’elles accueillent se voient privés de sommes importantes qui devraient leur revenir. Ce n’est pas une invitation à en faire davantage.

Pour attirer des candidats compétents du Brésil, de l’Inde, de la Chine et d’ailleurs, le Québec entre en concurrence avec de nombreuses régions du monde. Chaque année, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis consacrent plus de dix millions de dollars au recrutement international; contre un million pour le Canada.

Aux quatre coins du monde, les pays augmentent radicalement leurs investissements dans les universités de recherche et l’enseignement supérieur.

Ici, le gouvernement fédéral a commandé un rapport au Comité consultatif sur la stratégie du Canada en matière d’éducation internationale, auquel ont siégé monsieur André Bisson, ancien chancelier de l’Université de Montréal, et madame Jacynthe Côté.

Le rapport recommande au Canada de doubler le nombre d’étudiants étrangers à temps plein, afin que celui-ci passe de 239 000 à plus de 470 000 d’ici 2022.

Combien de ces nouveaux étudiants vont considérer le Québec comme le meilleur endroit où étudier?

Combien s’inscriront à l’une de nos universités?

Combien demeureront au Québec une fois diplômés?

De 2001 à 2010, la proportion québécoise d’étudiants étrangers – au Canada – est passée de 33 à 25 pour cent. En revanche, celle de la Colombie-Britannique est passée de 10 à presque 20 pour cent.

Le Québec a besoin d’une stratégie, d’une stratégie claire qui en fera une destination mondiale de premier plan en matière de formation et de recherche. Faute de quoi, il reculera encore davantage.

Certains soutiennent que de faibles droits attirent les individus de talent. Pourtant, comme nous l’avons vu avec notre programme de MBA, de faibles droits ne sont pas synonymes de qualité.

La qualité, c’est précisément ce que recherchent les étudiants étrangers, et ce dont ont besoin les étudiants québécois. Les étudiants internationaux se déplacent pour vivre une expérience d’éducation qui n’est pas disponible chez eux. Nous sommes dans une course mondiale au talent, une course que le Québec ne pourra remporter s’il fait l’erreur de se vendre à rabais.

Ce n’est qu’avec de véritables mesures incitatives alliant qualité et accessibilité qu’une université peut recruter, soutenir et fidéliser des candidats d’exception.

Voici mes trois recommandations pour arriver à cela :

Numéro trois : il nous faut les moyens pour augmenter le nombre de cours de français offerts sur nos campus, au moins pour les étudiants aux cycles supérieurs.

Numéro deux : le Québec doit augmenter sa part d’étudiants étrangers, et retrouver sa part de 33 pour cent.

Il faut le faire pour nos régions, et, pour Montréal. Montréal peut devenir la première ville universitaire en Amérique du Nord.

Il faut pour cela une politique qui encourage les universités à recruter des étudiants étrangers. Notamment, nous croyons que les sommes payées par les étudiants étrangers devraient rester dans les universités qui les accueillent.  

Ce serait un encouragement pour les universités québécoises à se projeter sur la scène internationale et à rivaliser avec les meilleures au monde.

Croyez-moi : aux quatre coins du monde, des étudiants rêvent du Canada! Si le Québec ne les recrute pas, d’autres provinces le feront.

Numéro 1 : les sociétés novatrices offrent un environnement qui favorise l’entreprenariat, la productivité et l’innovation.

Les universités québécoises sont des moteurs d’innovation économique de premier plan. Mais elles sont radicalement sous-financées en comparaison de leurs concurrentes du reste du Canada. De 620 millions de dollars selon les derniers chiffres de la CREPUQ, validés par CIRANO. 

Sans des universités en santé, pas d’innovation possible. Le Québec doit garder cela en tête lorsqu’il établit ses politiques publiques et fiscales.

C’est important, alors qu’il prépare un Sommet sur l’enseignement supérieur et une nouvelle Politique nationale de recherche et d’innovation.  

Notre première ministre – la première femme à cette fonction, ce dont je suis très fière – a dit lors de la dernière élection, que nous devons convenir des moyens pour « que nos établissements se comparent aux meilleurs de la planète et que les Québécois puissent y accéder sans égard à leur condition économique ».

Cela semble très porteur pour le futur sommet.

Pour y arriver, le gouvernement du Québec doit donc inscrire la qualité des programmes, la recherche et le recrutement international à l’ordre du jour du prochain sommet.   

Rien n’est plus important pour garantir le succès du Québec. En d’autres mots, si sa performance en matière de recrutement, d’innovation et de productivité reste inchangée, le Québec ne sera plus de la partie.

Le Québec est un lieu formidable qui devrait être reconnu aux quatre coins du monde. S’il agit rapidement, en déployant des atouts concurrentiels et en faisant preuve d’assurance, il peut remporter la course aux talents. 

Mythe ou réalité?

  1. Le Québec est une destination de premier ordre pour les étudiants étrangers.
  2. Le Québec est l’endroit où les Québécois choisissent d’étudier, de travailler une fois diplômés et d’élever leur famille.
  3. Le Québec est reconnu pour la qualité supérieure de ses universités.
  4. Le Québec est une province prospère, humaine et sensée.

Souhaitons-nous que ces phrases soient des mythes ou des réalités? C’est à nous de décider.

N’attendons pas.

Merci.


Notes de bas de pages

1http://www.conferenceboard.ca/topics/economics/budgets/quebec-2012-budget-fr.aspx

2Le Rapport du Comité consultatif sur la stratégie du Canada en matière d’éducation internationale