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Compte-rendu du livre de Yann Moulier-Boutang "Le capitalisme cognitif: La nouvelle grande transformation"

Par Marie-Pierre Bourdages-Sylvain

 

McGill Sociological Review, Volume 2, April 2011, pp. 110-113

 

Le capitalisme cognitif : la nouvelle grande transformation de Yann Moulier-Boutang (2007) s’inscrit au cœur du débat sur les mutations induites par la mondialisation néolibérale. L’auteur, professeur de sciences économiques à l’Université de Compiègne et co-directeur de la revue Multitudes, estime que les schémas conceptuels du capitalisme industriel ne suffisent plus pour appréhender le monde qui se déploie sous nos yeux ; aussi soutient-t’il l’hypothèse du passage à une troisième forme de capitalisme qu’il qualifie de cognitif. Sa principale source de valeur serait le travail immatériel, la capture des externalités positives, la condition de l’innovation et l’intelligence collective, la nouvelle ressource ; la force musculaire propre au capitalisme industriel aurait ainsi fait place à une nouvelle force invention collective fondée sur le partage de savoirs.

La mondialisation néolibérale comme terreau du capitalisme cognitif

Depuis la fin des Trente Glorieuses, chant du cygne du mode de régulation fordiste, le capitalisme industriel a connu des mutations profondes qui ont contraint les entreprises à revoir leurs stratégies pour demeurer compétitives. L’économie contemporaine est aujourd’hui marquée par une instabilité des marchés, une financiarisation croissante et une demande fluctuante qui exigent une flexibilité que le processus de production fordiste ne peut assurer. Le développement de technologies et d’innovations organisationnelles a permis l’émergence de nouveaux processus de production fondés sur la connaissance et le savoir, que les paramètres industriels peinent à évaluer.

Une pléthore de théories a été formulée pour rendre compte de ces transformations ; Moulier-Boutang en passe quelques-unes en revue et montre en quoi elles sont insatisfaisantes pour témoigner de la réalité contemporaine. La théorie de l’économie reposant sur la connaissance (Foray et Lundvall 1996), qui décrit une forte corrélation entre la croissance et la production de connaissance, est rejetée par l’auteur du fait qu’elle confine les transformations contemporaines à un seul secteur économique. L’ampleur du changement y est occultée : l’économie dans toute sa globalité, voire le système productif lui-même, est appelée à se mouvoir. Sa critique de la théorie de la société de l’information homologuée par l’UNESCO (Moulier-Boutang 2007:69), qui proclame le pouvoir de la communication, est tout aussi virulente : il lui reproche de minimiser la force du système capitaliste, dont l’autorité se manifeste par le contrôle de l’information et des technologies. Moulier-Boutang porte également un regard critique sur la théorie du capitalisme technologique (2007:72), selon laquelle le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) constitue une véritable révolution technologique. Reprochant le caractère déterministe de cette approche, l’auteur estime que les NTIC ne suffisent pas à elles seules à assurer le développement et la productivité ; elles constituent des moyens, mais non pas des conditions uniques à l’avancement des connaissances. En somme, Moulier-Boutang reproche à ces théories d’utiliser des concepts surannés pour analyser une réalité émergente; elles présentent un problème d’adéquation, leur cadre conceptuel ne correspondant pas à la réalité.

Le cognitif comme troisième forme de capitalisme

Insatisfait des théories existantes, Moulier-Boutang estime qu’une révolution paradigmatique est nécessaire pour témoigner des mutations économiques contemporaines, que les indicateurs du capitalisme industriel ne peuvent évaluer. En s’inspirant des théories des systèmes nationaux d’innovation et de la théorie unifiée évolutionniste, il développe un appareillage conceptuel novateur, dont l’originalité est de proposer une nouvelle forme de capitalisme succédant à ceux mercantiliste et industriel.

Et nous sommes bel et bien entrés dans un monde où la reproduction des biens complexes (biosphères, noosphères c’est-à-dire la diversité culturelle, l’économie de l’esprit) et la production de connaissances nouvelles et d’innovations, comme du vivant requièrent une réorientation de l’investissement vers le capital intellectuel (éducation, formation) et beaucoup de travail qualifié mis en œuvre collectivement à travers les nouvelles technologies de l’information et des télécommunications. (Moulier-Boutang 2007 :62)

 

Alors que le capitalisme industriel était confronté à la rareté des ressources, le capitalisme cognitif jouit de l’abondance de l’immatériel, mais est limité par l’attention et l’implication de la main-d'œuvre. Il est fondé sur une économie de l’innovation née de l’activité cérébrale collective réticulaire et d’une force-invention intégrée à la fois dans le processus de production et dans la psyché du travailleur. Parmi les quinze caractéristiques ciblées par Moulier-Boutang pour décrire cette nouvelle forme de capitalisme, trois nous semble particulièrement importantes.

Primo, le capitalisme cognitif se démarque par le travail immatériel comme source de production de richesse. L’immatériel repose sur un processus de captation de l’innovation par le développement de connaissances et de savoirs implicites, qui assurent la croissance économique. Bien qu’elle s’oppose à la production fordiste, la production immatérielle n’en est pas moins dépourvue de valeur.

Il s’agit de constater qu’aujourd’hui, du point de vue de la valeur d’échange et du point de vue de la survaleur ou plus-value (soit la valeur additionnelle rapportée par un investissement en capital) qui sont toujours ceux du capitaliste, l’essentiel n’est plus la dépense de force humaine de travail, mais la force-invention (M. Lazzarato), le savoir vivant non réductible à des machines ainsi que l’opinion partagée en commun par le plus grand nombre d’êtres humains. (Moulier-Boutang 2007:58)

 

Secundo, le capitalisme cognitif se caractérise par l’importance de la capture des externalités positives comme condition de l’innovation. Les externalités – les effets collatéraux de la production généralement exclus du calcul de l’économie néoclassique puisque qu’ils constituent des interactions hors marché - dans la société industrielle étaient marginales, la question de la disponibilité des ressources étant plus prenante. Dans le capitalisme cognitif, la tendance s’inverse et leur capture est déterminante : « il existe le besoin de produire des externalités positives […] qui augmentent la productivité globale des facteurs de production et ont une incidence favorable non sur la seule forme de l’échange (les conditions de réalisation des transactions), mais aussi sur sa substance (progrès technique, diffusion de connaissance) ». (Moulier-Boutang 2007:50) Non seulement les externalités positives contribuent-elles à réduire les impacts de celles négatives, mais plus encore, elles sont intimement liées à la valeur puisqu’elles sont les conditions de la connaissance et de l’innovation.

Tertio, le capitalisme cognitif « fait face à la force cognitive collective, au travail vivant et non plus à du muscle consommé dans les machines marchant à la dissipation de l’énergie « carbo-fossile ». (Moulier-Boutang 2007:65) Cette activité créatrice et florissante émergeant de la collaboration bouleverse le modèle classique de la division du travail. On assiste à l’avènement d’une nouvelle organisation du travail flexible, dans laquelle les critères de performance individuelle jadis fondés sur la productivité sont inadéquats. Désormais, l’innovation n’est plus cloisonnée à l’entreprise mais ouverte à tout un réseau ; cette nouvelle division du travail horizontale permet la production de connaissances par la connaissance au moyen de l’activité cérébrale collective réseautée.

S’exprimant en termes marxistes, Moulier-Boutang résume les principaux traits du capitalisme cognitif par un type d’accumulation fondé sur la connaissance et la créativité comme investissement immatériel, par un mode de production reposant sur une coopération d’acteurs reliés par des NTIC et par une exploitation de la créativité des travailleurs comme source d’innovation. La subordination de la main d’œuvre n’est pas éradiquée ; au contraire, elle serait même amplifiée, les demandes de mobilisation de la subjectivité individuelle dans le processus créatif étant sans cesse croissantes. Moulier-Boutang y voit une véritable crise des rapports sociaux. « Cette crise est structurelle : elle touche désormais la forme de dépendance du travail salarié, le type de séparation corps\force de travail, le rapport de l’actif avec ses outils de travail, avec le produit de son activité, avec sa propre vie, avec le lieu de travail et la forme de l’activité sous la forme de l’emploi béveridgien. » (Moulier-Boutang 2007:239)

Discussion autour de la théorie du capitalisme cognitif

Malgré l’intérêt qu’elle suscite, la théorie du capitalisme cognitif n’est pas pour autant exempte de limites, comme en témoignent les commentaires présentés à la toute fin de l’ouvrage. Assouly, Lemoine et Aigrain (dans Moulier-Boutang 2007) se questionnent à savoir si le système qui se déploie sous nos yeux est une nouvelle forme de capitalisme ou au contraire, un phénomène novateur nécessitant le développement d’indicateurs d’analyse novateur. Henochsberg (dans Moulier-Boutang 2007:283), pour sa part, critique le manque d’adéquation entre des idées prometteuses et un cadre théorique fondé sur des théories marxistes, qui enchâssent les concepts dans l’économie politique. « Yann Moulier-Boutang, c’est une très puissante intuition de ce qui arrive, formulée et organisée dans des structures théoriques qui ne leur correspondent pas ». (Henochsberg dans Moulier-Boutang 2007:278) Le choix des termes est également remis en cause ; le concept d’immatériel supposerait à tord que le travail intellectuel est le propre de l’homme contemporain. « Apparemment, […] il n’y a pas de commune mesure entre l’OS taylorien et l’ingénieur informaticien qui met au point Linux. Et pourtant, il y en a une : l’intelligence collective. Dans les deux cas, c’est elle qui est à l’œuvre ; leur différence de savoir est minime par rapport à ce qu’ils ont en commun. » (Fourquet dans Moulier-Boutang 2007:266) Le terme cognitif ne fait pas non plus l’unanimité. Bien que ce terme mette l’accent sur la spécificité du travail intellectuel, Zin croit qu’il occulte les effets de la révolution numérique et technologique : « paradoxalement, ce devenir immatériel est un fait extérieur, qui s'impose matériellement et transforme la subjectivité ! » (Zin 2007) Enfin, Henochsberg estime que parler de capitalisme serait un choix fallacieux, puisque le capitalisme appartiendrait à un moment historique révolu ; la question de l’accumulation sur laquelle est fondée l’économie politique de Marx serait aujourd’hui désuète. « Il n’y a pas de capitalisme cognitif, faute de capitalisme. La valeur a migré, et surtout, le processus d’accumulation qui fonde l’économie politique, qui est cité à la première page du Capital, est submergé ». (dans Moulier-Boutang 2007:282)

En somme, les paramètres de la théorie du capitalisme cognitif témoignent, malgré leurs limites, des transformations induites par la financiarisation néolibérale. Son cadre conceptuel permet d’évaluer l’incidence de l’immatériel et des externalités positives, deux réalités que les paramètres industriels peinent à mesurer. En soutenant la thèse selon laquelle la force de travail du capitalisme fordiste serait aujourd’hui remplacée par une force invention collective maintenue par la collaboration de cerveaux réseautés, l’œuvre de Moulier-Boutang constitue une synthèse originale qui nourrit le débat quant aux conséquences des transformations économiques et culturelles en cours.

 

Membre-chercheuse de l’Équipe de recherche sur l'ethos du travail au Québec et membre-étudiant du Centre de recherche « Sens, éthique et société » du CNRS, Marie-Pierre Bourdages-Sylvain prépare un doctorat en cotutelle à l’Université Laval (Canada) et à l’Université Paris-Descartes (France). Sa thèse s’interroge sur l’influence des changements économiques et culturels sur le processus de construction de sens ainsi que sur l’ethos du travail.

Références

Foray, D. et Lundvall, B.-A. 1996. Employment and Growth in the Knowledge-based Economy. Paris : OCDE.

Moulier-Boutang, Yann. 2007. Le capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation. Paris : Éditions Amsterdam.

Zin, Jean. 2007. « Le capitalisme cognitif » Politique, Sciences, philosophie. Écologie politique, ère de l’information et développement humain. Consulté le 25 mai 2010. (http://jeanzin.fr/)



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