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Comment enseigner le droit sans le moindre effort

Par William Tetley, c.r.

J’avais commencé à pratiquer le droit en 1952 et en 1968 avais été élu à l’ Assemblée Nationale, où je remplaçais Eric Kierans en tant que membre de l’ Assemblée pour N.D.G., et ministre dans le premier cabinet de Bourassa. Finalement, huit années dans le monde de la politique me brûlèrent. Toutefois, je n’avais aucune idée de ce que je pourrais entreprendre, quand en 1976, à la fin d’une conférence inter-proviciale à Toronto, ayant deux heures avant que mon vol ne parte, j’allais dans les bureaux d’avocats de McMillan Binch, qui étaient de vieux amis de droit maritime. Un des associés (Arthur Stone, présentement à la Cour d’appel fédérale) me demanda de lire le jugement d’une cause que le cabinet avait perdu. Devaient-ils aller en appel? J’avais poursuivis ma lecture des revues juridiques pendant la nuit durant mes huit années en politique, et, lorsque je lus le jugement, je déclarais tout de suite qu’ils devaient en appeler. (C’est ce qu’ils firent et ils gagnèrent deux ans plus tard).

Je fus introduis au jeune avocat qui avait perdu la cause et il fut content de mon opinion car le cabinet avait émis des doutes sur le fait d’en appeler de la décision. La journée suivante il ajouta qu’il quittait le bureau afin d’ entreprendre une nouvelle carrière en tant que professeur de droit à l’ Université de Toronto. (Il s’agissait de Robert Sharpe et des années plus tard il devint le doyen de l’Université et bien plus tard encore juge de la High Court d’Ontario et se trouve maintenant à la Cour d’appel d’Ontario). Il m’ apparut à l’époque que, s’il pouvait enseigner, alors je pouvais enseigner. Je téléphonais immédiatement à la Faculté de droit de l’Université McGill, demandais le nom du doyen, me fis dire qu’il s’agissait de Brierley. Je crus que c’était Jim Brierley, avec qui j’avais pratiqué, mais appris que c’était son frère cadet John, qui m’invita ce jour là à déjeûner au Club de la Faculté où il m’offrit un poste sur le coup.

Enseigner à McGill a été une expérience exhaltante et bien plus difficile que je ne pensais que ce le serait.

Je commençais ma première année d’enseignement avec une charge de quatre cours différents. Aujourd’hui, les nouveaux professeurs commencent habituellement par enseigner deux cours seulement. Une vieille branche appelle ça « enseigner avec des petites roues ». J’enseignait effectivement un cours sur le droit civil de la vente, un cours sur le droit maritime, ainsi qu’un cours sur le droit de la consommation et un autre sur le droit de l’assurance. Les deux derniers sujets étaient basés sur des lois que j’avais adoptées en tant que Ministre sur une période de cinq ans –la Loi sur la protection du consommateur et la Loi sur l’ assurance. Le ministre est conscient des vastes conséquences juridiques, mais non des nuances. Durant mes trois premières années à McGill, je travaillait à grand-peine sur ces cours afin de les amener au niveau désiré, ce pendant que les cours sur le droit maritime et sur la vente s’avérèrent être tout aussi difficiles.

Ma première journée d’enseignement ne fut pas de bon augure. Avant que je ne puisse commencer le cours, un étudiant qui représentait une faction du corps étudiant se leva et souleva un point quant à la méthode d’enseignement, point qui était soulevé dans toutes les classes de la Faculté. En fait une rébellion générale était en cours dans la Faculté. Les étudiants voulaient apporter leur contribution quant au contenu et à la méthode d’enseignement des professeurs. Un autre étudiant souleva alors le point de vue opposé et il y eu d’autres cris et murmures, jusqu’à ce qu’un étudiant me demande ce que je pensais de la question « en me fondant sur ma grande expérience en tant qu’ enseignant ». J’ expliquait en toute innocence que je n’avais pas d’opinion, étant donné que je n’avais aucune expérience en tant qu’enseignant, ce cours étant le premier que je devais donner. La classe entière éclata de rire et hurla et pleura pendant trois ou quatre minutes. J’étais mortifié et pour me racheter j’ajoutais, lorsqu’ils furent redevenus calmes, que j’avais enseigné l’école du dimanche pendant onze ans. Ce fut la cause d’un autre cinq minutes d’hystérie et de grabuge et, lorsque le calme revint, toute l’affaire semblait avoir été oubliée. Ils pensaient sans aucun doute que j’étais au-delà de toute rédemption. Je procédais donc à mon cours et la rébellion ne me toucha pas, alors que d’autre professeurs furent l’objet de contestations durant une semaine ou plus.

La méthode d’enseignement « socratique » représentait un autre défi. On m’ avait dit que j’étais supposé enseigner en employant cette méthode, par laquelle le professeur posait à un étudiant une question, qui suscitait une réponse et alors adroitement le professeur posait une autre question et ainsi de suite jusqu’à ce que eurêka! on arrive à la vérité. Le problème est qu’il y a très peu de professeurs qui ont les habiletés de Socrate, ce pendant que très peu d’ étudiants sont des Platons ou Aristotes modernes. Après trois ou quatre semaines d’enseignement, je décidais de donner une chance à la méthode socratique. Toutefois, mon style était plus proche de celui d’un contre-interrogatoire que de la douce orientation de l’étudiant et le premier étudiant qui subit la méthode, une demoiselle étudiante très sérieuse, finit par fondre en larmes. La classe devint silencieuse et il fallut un cours ou deux afin de retrouver un sens de compatibilité avec les étudiants. Maintenant je pose des questions par-ci par-là dans la classe, mais je n’ importune des étudiants particuliers que s’il s’agit de quelqu’un qui apprécie un débat.

William Tetley, c.r., a pratiqué le droit de 1952 à 1970 au cabinet présentement connu sous le nom de Fasken Martineau DuMoulin, était membre de l’ Assemblée Nationale du Québec et du cabinet ministériel de Bourassa de 1970 à 1976. Depuis, il enseigne le droit à l’Université McGill. Il est conseiller pour Langlois Kronström Desjardins à Montréal et à Québec.

Courrier électronique: william [dot] tetley [at] mcgill [dot] ca (William Tetley)

Site internet: http://www.mcgill.ca/maritimelaw/

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