Quick Links

Rodière - le plus vénéré, distingué et difficile professeur de droit maritime de France

par William Tetley, c.r.

Le professeur René Rodière (1907-1981) était le plus célèbre avocat et professeur de droit maritime de France de la seconde moitié du XXème siècle. Doyen de la Faculté de Droit à Algers, il vint à Paris à un moment de haut niveau et grande compétition dans le monde universitaire et s'éleva jusqu'au plus haut poste, celui de directeur de l'Institut de Droit Comparé. Le gouvernement français d’après-guerre souhaitait mettre à jour sa législation de droit maritime et nomma donc Rodière président du comité responsable. S'il consultait, ce n'était que brièvement, puis il écrivit à lui tout seul les cinq lois maritimes fondamentales de France qui sont, encore à ce jour, en vigueur et modernes. Par exemple, il y a de cela 50 ans, il solutionna un problème avec lequel tous restent aux prises, celui de la responsabilité des arrimeurs pour les cargaisons après déchargement, (la clause Himalaya).

Rodière était fier de son aptitude mais ne tolérait pas la moindre critique, aussi modeste soit-elle, et était réputé pour son caractère «très difficile».

Au début des années soixante, je lisais un de ses excellents textes auquel je faisais référence dans ce qui devait être mon premier livre, lorsque je notai deux petites erreurs. Connaissant sa réputation épineuse, je lui écrivis une longue lettre d'éloge à la fin de laquelle je mentionnai mes deux commentaires. Je n'eus jamais de ses nouvelles mais, remarquant qu'il avait fait les deux corrections dans sa seconde édition, j’écrivis une lettre pour lui exprimer mon désir de le rencontrer à Paris. Bien que sans réponse, j' appelai quand même son bureau à mon voyage suivant; il envoya son assistante me faire le message qu'il était trop occupé.

J'ai fait huit ans de politique et ai ensuite travaillé à McGill où je révisais la deuxième édition de mon livre, lorsque j’ai constaté que dans un de ces textes, Rodière avait abondamment cité ma première édition. J’appris plus tard qu'il ne citait jamais des gens qu'il estimait être ses rivaux et donc, en prévision de mon prochain voyage, je lui écrivis de nouveau pour lui demander de le rencontrer. À mon arrivée à l'hôtel à Paris, une lettre manuscrite de Rodière m'attendait, m'annonçant qu'il y aurait cette fin de semaine-là un dîner en notre honneur chez lui et que ma femme et moi devions prendre le train pour la campagne; il nous attendrait à la gare.

Je racontai à deux avocats les plus en vue (Jean Warot et Jacques Villeneau) l'invitation chez Rodière et les deux furent ébahis, n'ayant eux-même jamais été invités, bien que tous les deux, comme Rodière, avaient été présidents de la prestigieuse Association de Droit Maritime de France. L'un comme l'autre me prit à part et me mit en garde discrètement que «Rodière est très difficile et travaille très vite, mais pas bien». Ceci n’était pas tout à fait vrai. Il avait dû travailler à une vitesse effrénée pour produire les cinq lois et cinq textes qu’il avait écrits; pourtant, son travail était toujours excellent.

Ma femme et moi prirent le train tel que demandé mais, sauf une silhouette accroupie dans les hautes herbes et inspectant la flore, la gare était déserte. Cette silhouette était celle de Rodière, botaniste à ses heures. Il n'était pas vêtu comme on pouvait s'y attendre d'un double waist-coat, d'un faux-col et pince-nez mais en pantalons de flanelle gris, blouson en tweed et tirait des bouffées de sa large pipe. Il était charmant, et nous conduisit chez lui où il nous introduisit à une pleine salle d'ambassadeurs et professeurs, nous présentant en tant que les invités d'honneur de la soirée. Il me prit alors à part et admis de façon désarmante:
«Vous savez, Professeur, je travaille très vite, mais pas bien».

Rodière était difficile et ses diatribes légendaires. Une fois, il fut conférencier à un important événement commémoratif de Droit de la Responsabilité Civile Européen, révisé et publié par le célèbre avocat anversois de droit maritime, Robert Wijffels. Une période de questions suivit la présentation et un professeur âgé se leva et demanda s'il pourrait avoir l' honneur de prendre la parole. Rodière fit un signe de tête lent puis, quand le professeur eut fini son interrogation, Rodière répliqua : « Jamais ai-je entendu une question si stupide ». Le public en eut le souffle coupé et, d’un seul mouvement, tous se levèrent puis quittèrent la salle, mettant fin à la conférence.

Il semblerait que Rodière mourut de caries qu'il refusait obstinément de faire soigner par un dentiste. Il s'avéra que Rodière était protestant et d' une secte qui publiait toujours une phrase biblique pour chaque nécrologie. Rodière était coureur de jupons mais sa femme, charmante et forte de caractère, lui resta toujours fidèle. Madame Rodière eut toutefois le dernier mot en terminant la nécrologie de son mari comme ceci : «Pardonnez-moi Seigneur car j'ai beaucoup pêché».

William Tetley, c.r., a pratiqué le droit de 1952 à 1970 au cabinet présentement connu sous le nom de Fasken Martineau DuMoulin, était membre de l’ Assemblée Nationale du Québec et du cabinet ministériel de Bourassa de 1970 à 1976. Depuis, il enseigne le droit à l'Université McGill. Il est conseiller pour Langlois Kronström Desjardins à Montréal et à Québec.

Courrier électronique: william [dot] tetley [at] mcgill [dot] ca (William Tetley)
Site internet : http://www.mcgill.ca/maritimelaw/

Return to the English version