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Le plus extraordinaire avocat de Montréal - Reginald Plimsoll - "M. Montréal"

Par William Tetley, c.r.

Le célèbre Samuel Plimsoll (1824-1898), qui aurait voulu réformer la société et qui lutta pour interdire les bateaux surchargés et qui n’étaient pas en état de naviguer avec des marins à bord, était un homme froid et sévère. En 1868, il fut élu au Parlement britannique et présenta une loi (private member’ s bill) contre ce qu’il appelait les « navires-cercueils ». Le Premier Ministre Disraeli ignora la proposition et par conséquent en 1872, Plimsoll écrivit un livre intitulé « Our Seamen », qui fut une telle honte pour le gouvernement que celui-ci céda en suivant ses recommandations. Encore aujourd’ hui, et tout à l’ avantage des marins du monde entier, la « ligne de charge Plimsoll » doit être respectée.

Peu savent que Montréal a eu son propre Plimsoll- Reginal Plimsoll Q.C. (1896-1963), un petit neveu de Samuel mais tout le contraire de son timide grand-oncle. L’aspect particulier, la conversation et les habitudes du Plimsoll montréalais le différenciaient non seulement de tous les autres avocats en ville, mais aussi de tous les citoyens.

Tous reconnaissaient immédiatement Réginald Plimsoll. Mince et mesurant six pieds quatre, il avait toujours sur lui une élégante canne au manche en argent, portait le col cassé et le nœud papillon noué main, le chapeau melon, demies-guêtres en hiver et costumes à carreaux en laine aux couleurs vives, presque trop voyantes. Tout le monde était au courant que, naturellement, il possédait sept de ces costumes, un pour chaque jour, afin qu’ils ne s’usent. D’ un ton grave, il recommandait aux jeunes avocats de suivre son exemple.

Il était extrêment cultivé, parlait d’une voix sonore mais charmante et bien qu’ optimiste, il en était toujours de sa poche vers la fin de sa vie.

Reginald Plimsoll naquit à Montréal en 1886, fut diplômé de la faculté de droit de McGill en 1912 et fit son stage auprès de nul autre que l’éminent avocat de droit international, Eugène Lafleur (qui, entre autres, fut choisi pour arbitrer le différent au sujet de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique). Plimsoll pratiqua plus tard à titre de partenaire associé auprès de hautes personnalités telles que Robert Taschereau et Thibodeau Rinfret, tous deux plus tard nommés Juge-en-Chef à la Cour Suprême du Canada. Il servit dans l’artillerie lors de la première guerre mondiale et pratiqua seul le droit par la suite.

Il fut baptisé à l’Église d’Angleterre du Canada à la cathédrale de Montréal mais, comme il me le précisa, il se convertit au catholicisme romain, qu’il pratiquait avec enthousiasme et sincérité, comme tout ce qu’il faisait.

Reginald était réputé pour sa conversation sans pareil et son habile façon tout aussi inégalée de se faire payer un verre, le dîner ou le souper. Pourtant, c’ était un invité fort apprécié pour son érudition et sa conversation gaie et éclairée.

Il vivait seul dans une petite pièce d’un hôtel délabré à Montréal et sa pratique était aussi située dans un minuscule bureau dans un vieux bâtiment; mais, sur la porte du cabinet était fièrement inscrit son nom en grosses lettres dorées et, en-dessous, aussi en lettres dorées, plusieurs noms de corporations inconnues mais à l’air grandiloquent. Aucun signe apparent n’ existait de sa pratique en droit maritime, ce qui ne semblait aucunement gêner M. Plimsoll qui s’exprimait et se comportait toujours avec grande dignité. Il était extrêmement cultivé et pouvait discourir sur n’importe quel sujet, mais lors de tout propos martime, il parlait avec juste fierté de son grand-oncle Samuel Plimsoll.

J’ai rencontré pour la première fois Reginald Plimsoll en 1952, pendant ma première année de carrière, lorsque je tentais d’établir ma pratique de droit maritime et d’apprendre par moi-même ce domaine de droit nouveau au grand cabinet de Montréal pour lequel je travaillais. J’empruntai donc chaque semaine des Admiralty Law Reports à la bibliothèque de l’Association du Barreau, prenant des notes et marquant au fur et à mesure chaque recueil lu d’ un x sur la couverture arrière. Peu après, je remarquai que quelqu’un d’ autre faisait de même, ce qui me fut confirmé lorsque je reçus un appel de M. Plimsoll. «M. Tetley, je constate que nous avons les mêmes habitudes de lecture. Puis-je me présenter? Je suis Réginald Plimsoll, c.r.». Nous nous rencontrâmes et je constatais qu’il maîtrisait remarquablement bien le droit maritime, bien que je n’ai jamais su qui étaient ses clients et que je ne l’ avais jamais vu ni entendu parlé de lui au Tribunal Maritime.

M. Plimsoll m’appelait souvent pour me donner des conseils et la conversation était toujours formelle. «M. Tetley, Reginald Plimsoll, c.r. à l’appareil». «Oui, M. Plimsoll». S’ensuivaient des commentaires immanquablement utiles sur un jugement récent ou une question de droit maritime.

Une fois, en 1959, l’appel de M. Plimsoll fut particulièrement précieux. Je tentais d’obtenir de propriétaires de navires une indemnistion pour les dommages causés aux cargaisons et leur chargement de conserves. Les cargaisons étaient passées successivement d’un climat froid (Vancouver) à un climat chaud (canal de Panama) à un climat plus froid (Montréal). Par conséquent, malgré les efforts pour aérer la calle, la rouille ou « dégats de sueur » causés par l’ effet de l’humidité des climats chauds au contact des conserves froides, endommageait la marchandise. Il y en avait pour environ 250 000$ de dommages, une somme astronomique à l’époque (les années 50). Les propriétaires des bateaux refusaient de payer cette somme au motif que les «buée de cale» étaient un «fortune de mer». J’étais inquiet car mes dates d’ audiences approchaient.

M. Plimsoll m’appela, confiant et sérieux comme à l’habitude. «M. Tetley, connaissez-vous l’intersection de Guy et St-Catherine? (Deux grandes rues de Montréal). « Oui, M. Plimsoll…». «Voyez-vous où se trouve le côté sud-est de ce coin de rue? » … « Oui, M. Plimsoll»… «A la troisième porte de ce coin se trouve une librairie. Entrez-y et, à gauche, sur l’étagère du haut, vous trouverez un ouvrage sur l’aération des navires et comment éviter les «buée de cale» ». … «Oui, M. Plimsoll». «L’auteur est le Capitaine Garoche, un expert sur l’inspection des navires»…. «Merci M. Plimsoll».

Je trouvai le livre à cet endroit précis, l’achetai et appris par l’ explication de Garoche que l’aération empêchait les dégâts de rouille lorsque le point de condensation à l’extérieur de la calle était plus bas que celui à l’ intérieur. Par conséquent, la température devait être mesurée selon les changements d’ humidité afin de savoir quand aérer. Peu de propriétaires le savaient et tous les tribunaux l’ignoraient.

J’utilisai cette information pour prouver que la rouille n’était pas un « péril de la mer » mais bien un phénomène que les propriétaires pouvaient empêcher et dont ils étaient donc responsables. Je gagnai ma cause et par la suite, réglai plusieurs grosses réclamations semblables.

Ma femme et moi invitions souvent M. Plimsoll à des cocktails chez nous et il divertissait tous à portée de voix. Il arrivait à 18 heures précises et quittait tout aussi précisément à 20 heures, de sorte qu’on l’invitait toujours de 18 heures à 21 ou 22 heures. Une fois, à une de ces fêtes, en discutant avec un avocat de note, Me Russell Merifield, Q.C., Plimsoll se rendit compte que Russ Merifield junior, étudiant en droit, était le barman. Plimsoll était plein d’admiration pour ce métier qui ne se démoderait jamais, il en était convaincu. S’adressant d’un ton formel à Russ père, il dit : « Puis-je vous féliciter de votre fils, monsieur. Vous ne serez jamais déçu ». Russ junior ne suivit pas les conseils de Plimsoll, car il devint avocat senior au gouvernement d’Ottawa. Plimsoll n’avait pas le même respect pour sa propre profession qui semblait avoir ses hauts et ses bas financiers.

M. Plimsoll, admiré de Maurice Duplessis, longtemps premier ministre du Québec, fut nommé par lui Assistant Fire Commissioner pendant plusieurs années avant d’ être promu Rentals Commissioner, avec des émoluments supplémentaires. M. Plimsoll nota avec philosophie que le décret le nommant Rentals Commissioner était écrit du style singulier de Duplessis. Cela débutait par : «Attendu que Reginald Plimsoll, c.r., a démissionné de son poste de Assistant Fire Commissioner…», apprenant pour la première fois cette nouvelle à Plimsoll ainsi que son changement de poste. Duplessis, bien sur, croyait en la récompense de ses fidèles, mais ceux-ci ne pouvaient toutefois bénéficier de plus d’une sinécure à la fois.

M. Plimsoll, un conservateur ardent rendit la faveur à Duplessis en se présentant à toutes les élections provinciales comme candidat de complaisance de l’Union Nationale (le parti de Duplessis). Plimsoll fut donc pendant plusieurs années le candidat perdant du comté de Ste-Anne, toujours remporté par l’exubérant Frank «Banjo» Hanley, le candidat indépendant de longue date de ce comté, et favori de Duplessis.

M. Plimsoll remarqua d’un ton grave qu’il était le seul politicien à ne pas se rendre à sa circonscription entre les campagnes électorales qui, d’ ailleurs, ne lui coûtaient jamais plus de 100$, 75$ très exactement. Il n’y allait qu’une fois pendant la campagne et, le dimanche précédant les élections, il s’asseyait à la première rangée à la grand-messe à l’église de la paroisse Ste-Anne. D’un grand geste du bras, il versait une offrande de 100.00$ et après la messe, il achetait à cinq petits garçons de la paroisse un soda avec de la glace chacun, qui, à cette époque, coûtait 15 sous l’ unité.

Vers la fin de sa vie, M. Plimsoll fut admis à l’hôpital Julius Richardson et placé dans une salle avec sept autres messieurs d’un certain âge. Lors de mes visites, il était assis dans son lit, un crucifix d’un côté de la tête du lit, un rosaire de l’autre, et s’occupait à amuser ses compagnons de chambre et le personnel de l’hôpital qui passait par là, tous captivés. Ses sujets étaient savants et, cette-fois-ci, il s’agissait d’un article du London Economist, qu’ il lisait régulièrement bien sur, sans toutefois y être abonné.

Reginald Plimsoll mourut le 26 mai 1963, mais ceci ne passa pas inaperçu. La Cathédrale St-Patrick était bondée d’amis et admirateurs de toutes origines sociales, contrairement aux funérailles de plusieurs de ses collègues aisés. Le Montreal Star tint à se montrer à la hauteur de l’événement. A de rares occasions étaient publiés des obituaires sur le côté gauche, là ou devait normalement se trouver l’éditorial. Six jours plus tôt, un associé principal très respecté d’un grand cabinet de Montréal était décédé et les deux obituaires furent imprimés quelques jours plus tard. Celui de Plimsoll, toutefois, se trouvait en premier et portait un titre dont il aurait été fier, «M. Montréal».

William Tetley, c.r., a pratiqué le droit de 1952 à 1970 au cabinet présentement connu sous le nom de Fasken Martineau Dumoulin, était membre de l’ Assemblée Nationale du Québec et du cabinet ministériel de Bourassa de 1970 à 1976. Depuis, il enseigne le droit à l’Université McGill. Il est conseiller pour Langlois Kronström Desjardins à Montréal et à Québec.

Courrier électronique: william [dot] tetley [at] mcgill [dot] ca (William Tetley)

Site internet: http://www.mcgill.ca/maritimelaw/

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