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Louis-Philippe Pigeon

par William Tetley, c.r.

Une des grandes expériences des étudiants à la Faculté de droit de l’ Université Laval dans les années 40 et 50 était d’étudier le droit constitutionnel avec le professeur Louis-Philippe Pigeon, un praticien célèbre aussi bien en cour qu’hors de cour et qui éventuellement devint juge à la Cour suprême du Canada. J’avais étudié le droit constitutionnel avec l’ illustre professeur Frank Scott à l’Université McGill en première année de droit et ensuite j’avais effectué un transfert à l’Université Laval pour ma deuxième année où je refis le cours de droit constitutionnel en entier, mais avec le professeur Pigeon. Aussi bien Scott que Pigeon étaient des personnages imposants, mais alors que Scott était ouvert à la discussion et aux débats, quoique à ses propres conditions, personne n’avait jamais osé poser une question à Pigeon, jusqu’à ce que quelqu’un de notre classe ait la témérité de le faire en 1950.

C’était une journée chaude et nous étions assis serrés les uns contre les autres en rangées dans une petite salle de classe dont les fenêtres étaient fermées. Quelqu’un, soit Jean Bienvenue (plus tard membre du conseil des ministres du Québec et juge de la Cour supérieure) ou Philippe Casgrain (plus tard un associé senior du gigantesque cabinet d’avocats Fraser Milner Casgrain) ou Gaby Lapointe (avocat criminaliste flamboyant et renommé) leva la main pour poser une question. Nous retinmes tous notre souffle collectif face à une telle audacité et Pigeon était également très surpris. Finalement Pigeon dit «oui» de sa voix très aigüe et l’étudiant dit «Puis-je ouvrir la fenêtre?». Pigeon réfléchit encore et dit «non» et pour ce jour ce fut la fin de la version du professeur Pigeon de la méthode socratique.

La journée suivante le même étudiant leva la main, nous autres étudiants étions doublement étonnés et Pigeon différa le moment d’y répondre, étant lui-même fort soupçonneux. Éventuellement il dit «oui» et l’étudiant demanda «Puis-je réitérer ma question d’hier?» Pigeon répliqua «non» de sa voix aigüe et ce fut le début et la fin de la méthode socratique du professeur Pigeon pour l’année et sans nul doute par la suite.

Pigeon fut indirectement instrumental au fait que René Lévesque ne compléta pas sa troisième année de droit. Lévesque, toujours le fumeur invétéré qu’il était lorsque premier ministre du Québec, fut pris en train de fumer en classe par Pigeon et refusa de présenter ses excuses tel que requis par la Faculté de droit. Lévesque ne retourna jamais à la Faculté de droit, étant plus attaché au journalisme. Il déclara: «Écoutez, je ne suis pas intéressé à passer ces examens, parce que je ne pratiquerai jamais. Tout ce que je veux faire dans la vie c’est écrire, rien d’autre.»

Pigeon était un avocat de la vieille école – un généraliste qui avait également les connaissances d’un spécialiste sur de nombreux sujets. Il pouvait aller en cour et plaider des deux côtés de n’importe quel litige régi par le Code civil, le Code municipal, le Code du travail ou la Constitution. Une fois j’étais dans le bureau du vice-doyen Guy Hudon (il était le seul professeur permanent à Laval à l’époque) lorsqu’il apprit que le professeur de procédure civile serait absent. A ce moment Pigeon entra, après avoir donné son cours de droit constitutionnel, et Hudon lui demanda de faire ce remplacement. Pigeon fit un signe de tête en guise d’assentiment, demanda à quel article du Code de procédure civile nous étions rendus, pris la copie du Code de Hudon et entra dans la salle de classe pour y donner un cours brillant.

Hudon, un conservateur et conseiller du premier ministre Duplessis était un rival de Pigeon qui, pour sa part, était libéral et conseiller d’Adélard Godbout, le chef libéral de l’Opposition. Durant la période de questions à l’ Assemblée nationale (alors connue sous le nom d’Assemblée législative), Hudon se tenait derrière le rideau vert du côté gauche de la chaise de l’orateur et conseillait Duplessis, lorsqu’une question particulière de l’Opposition était difficile, tandis que Pigeon se tenait derrière le même rideau de l’autre côté de la chaise et nourrissait Godbout de questions et de conseils. Lorsque la période des questions était terminée, les deux adversaires, Hudon et Pigeon, marchaient bras dessus bras dessous, se plaignant tout haut de l’état des affaires politiques et des politiciens.

Pigeon, en tant qu’avocat, était aussi un auteur érudit, écrivant des articles éloquents et de grande qualité pour plusieurs revues de droit. A titre d’ exemple, on pourrait citer son texte présenté au congrès annuel de l’ Association du Barreau canadien à Québec en 1960, intitulé «Une réforme terriblement nécessaire de la faillite» - document qui même aujourd’hui demeure fort convaincant. Son opus, toutefois, était sa série de conférences données aux fonctionnaires sur «la rédaction et l’interprétation des lois», ouvrage qui se transforma en pamphlet en 1965, puis en livre. Tout comme son auteur, cette étude constitue un véritable chef-d’œuvre de concision, de précision et de bon sens, rédigé sans doutes ni concessions. Y aura-t-il jamais un autre Pigeon?

 

William Tetley, c.r., licencié en droit de l’Université Laval en 1951, a pratiqué le droit de 1952 à 1970 au cabinet présentement connu sous le nom de Fasken Martineau DuMoulin, et il a été membre du cabinet ministériel de Bourassa de 1970 à 1976. Depuis, il enseigne le droit à l’Université McGill. Il est conseiller pour Langlois Kronström Desjardins à Montréal et à Québec. Le professeur Tetley est actuellement en train de rédiger un livre qui raconte ses expériences dans la pratique du droit, en politique et dans l’ enseignement universitaire.

 

Courriel: [ MailTo('William Tetley','william [dot] tetley [at] mcgill [dot] ca',0); ]
Site web: http://www.mcgill.ca/maritimelaw/

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