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Mes débuts en droit maritime

par William Tetley, c.r.

Nota bene: Cet article fut publié originalement dans la "Revue de droit commercial, maritime, aérien et des transports" (la "Revue Scapel") (avril-mai-juin 2003) à la page 48, sous le titre "Comment devenir un avocat maritimiste sans le moindre effort".

Il y a 50 ans, Charlie Phelan et moi nous sommes joints au cabinet d’avocats Walker, Martineau, Chauvin, Walker & Allison (c’était le nom de Martineau Walker à l’époque). Les avocats dont le nom n’était pas inclus dans celui du cabinet étaient alors Roger Beaulieu et Gerry LeDain (M. LeDain a plus tard été nommé juge à la Cour suprême du Canada, tandis que M. Phelan a siégé à la Cour supérieure du Québec).

Les circonstances entourant mes débuts en droit maritime sont plutôt étranges. Je prévoyais me spécialiser en droit fiscal et, pendant mes études en droit, j’ ai suivi des cours du soir en comptabilité à l’Association of Chartered Accountants. Or, je n’ai jamais eu un seul client en droit fiscal; en fait, j’ attends encore ma première cause. Au cours de ma deuxième semaine au service du cabinet, un gestionnaire d’assurance de marchandises de New York s’est présenté au bureau, orienté par Doug McRae Sr; il était insatisfait des services des deux principaux cabinets montréalais spécialisés en droit maritime à l’époque, soit Holden Hutchison et Beauregard Brisset. Il avait une toute petite réclamation de 200 $ pour une freinte relativement à de la farine qui avait été expédiée à Montréal dans des sacs de coton. Comme je paraissais plus vieux que mon âge (je n’avais alors que 25 ans, mais je perdais déjà mes cheveux), les associés ont décidé de me présenter ce gestionnaire qui, selon eux, ne se douterait jamais de mon âge ni de mon peu d’expérience. J’étais humilié, mais à l’époque, comme c’est encore le cas aujourd’hui, les emplois se faisaient rares et j’ai donc accepté la cause (ma première en droit maritime). J’ai rédigé un très long avis juridique expliquant qu’il y avait peu de chances de recouvrement) et il m’a répondu que, à l’avenir, je ne devrais pas rédiger de si longs avis. Il a cependant fait une autre réclamation, dont la valeur était de plusieurs milliers de dollars, relativement à une cargaison sur un navire appelé le SUNWHIT. J’ai étudié le dossier attentivement et j’ai constaté que la réclamation était justifiée et que nous avions des chances d’avoir gain de cause.

J’en ai alors discuté avec Bob Walker, un des associés principaux, et je lui ai demandé de m’envoyer à New York pour que j’y rencontre le gestionnaire d’ assurance qui nous avait soumis la réclamation. Bob Walker, qui était de la vieille école et qui avait grandi pendant la grande dépression des années 30, m’ avisa qu’il n’y avait pas d’argent pour une telle idiotie. Je me suis donc rendu en autostop jusqu’à New York, où j’ai rencontré le gestionnaire en question. Celui-ci a alors appelé, à tour de rôle, des collègues de sept autres sociétés d’assurance maritime situées tout près (qui avaient toutes pignon sur rue dans le quartier financier) pour leur dire qu’il avait, dans son bureau, un jeune avocat zélé de Montréal et leur demander s’ils avaient, eux aussi, des réclamations contre le SUNWHIT. J’ai donc rencontré ces gestionnaires et j’ai pris tous leurs dossiers en main. J’ai libéré ma chambre au YMCA et, pour célébrer, je me suis acheté des bâtons et un sac de golf. Pour revenir à Montréal, j’ai fait de l’autostop sur la route 9 tout en transportant les dossiers et le sac de golf. Pendant que j’attendais le long de la chaussée, les chauffeurs de camion me criaient « Fore! » et passaient leur chemin. Finalement, l’un d’eux m’a fait monter à bord et m’a conduit jusqu’à Montréal.

À Montréal, j’ai emprunté des dossiers au greffe du tribunal d’amirauté et j’ ai étudié comment intenter une poursuite devant ce tribunal (ce que personne n’ avait jamais fait à notre cabinet). J’ai mis la société Saguenay en demeure; celle-ci a décliné toute responsabilité pour son navire, le SUNWHIT. Cependant, lorsque j’ai intenté une poursuite, la société a payé la somme réclamée, non sans quelques éclats de ses avocats, Clem Holden et Lucien Beauregard. J’ai alors présenté l’une des factures les plus élevées du cabinet depuis la dépression des années 30. Plus tard, une autre réclamation nous a été envoyée de Londres, l’autre centre de droit maritime. Cette fois, je ne m’y suis pas rendu comme un passager clandestin: j’ai pris l’avion.

 

William Tetley, c.r., a pratiqué le droit au sein du cabinet Martineau Walker de 1952 à 1970. Il a été ministre dans le gouvernement de Robert Bourassa de 1970 à 1976 et, depuis, il enseigne le droit à l’Université McGill. Il est l’auteur de trois textes importants sur le droit maritime qui ont été réédités plusieurs fois. L’un de ces textes, qui a été traduit en russe, en japonais et en chinois, est reconnu comme la «bible» du droit maritime. Il est aussi avocat-conseil auprès de l'étude Langlois Kronström Desjardins de Montréal et de Québec.


Site web: http://www.mcgill.ca/maritimelaw/
Couriel: william [dot] tetley [at] mcgill [dot] ca (William Tetley)

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