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Un dernier dîner avec Trudeau

(La version anglaise de cet article a paru au «Toronto Star» du vendredi, 28 septembre 2001)

Pierre Elliott Trudeau est mort le 28 septembre de l'année dernière, peu de temps avant le trentième anniversaire de la Crise d'octobre, assurément l'un des événements marquants des ses années comme Premier ministre du Canada.

Comme je suis en train d'écrire un livre sur la Crise et parce que j'ai connu Trudeau depuis sa première campagne électorale en tant que candidat libéral de la circonscription de Mont-Royal en 1965, je lui ai téléphoné un an avant son décès et nous avons convenu de dîner ensemble. J'ai apporté avec moi mon journal intime, écrit durant la Crise.

Voici donc un compte-rendu de ce dîner du 29 août 1999.

Suis allé chercher Trudeau à son bureau de la firme d'avocats Heenan Blaikie, au 26e étage du 1250, boulevard René-Lévesque. Il portait un chandail de flanelle rouge, mais aucune cravate. Il était aminci, mais son sens d'humour et son enthousiasme se manifestaient toujours par moments. Il occupait un bureau d'angle protubérant, selon son expression, comme le nez d'un gros porteur dont il se sentait un peu comme le pilote. Vue magnifique au sud au-delà du port et jusqu'aux États-Unis. Derrière son bureau se trouvaient des piles de livres, cadeaux qu'on lui avait envoyés et qu'il essayait de lire et de commenter.

Il a dit que depuis le décès récent de son fils Michel, il vivait en reclus, évitant les foules et refusant les invitations aux événements publics. Comme il aimait la cuisine chinoise, il approuvait le restaurant chinois que je lui proposais, qui était tranquille et à peu de distance.

Pendant que nous marchions lentement vers le restaurant, il fut reconnu par pratiquement tous les passants, mais personne ne nous dérangea. Au restaurant, nous avons été bien reçus et avons commandé de la bière chinoise et des mets chinois.

Il a parlé avec fierté de Michel et de son intérêt pour l'environnement et même pour les avalanches. Il était choqué par la destruction des forêts au Canada, mais plutôt satisfait du nouveau ministre fédéral de l'Environnement, Anderson.

J'ai brossé les grandes lignes de mon livre sur la Crise d'octobre dont j'avais déjà écrit environ 58 pages, tout en ajoutant que le rôle qu'a joué Pierre Trudeau dans la Crise, tout comme ses accomplissements dans les affaires étrangères, devraient faire l'objet d'une étude sérieuse. J'ai déclaré qu'à mon avis, chacune des réalisations principales de son gouvernement, notamment la Charte canadienne des droits, les mesures sociales, l'assurance-maladie, ainsi que sa réorganisation de l'état fédéral lui-même, méritaient d'être examinées en profondeur. Trudeau répondit qu'on avait déjà assez publié sur sa vie publique. J'ai pourtant insisté que pour moi aucune analyse académique professionnelle n'avait encore été faite de son administration et de sa législation, non plus que des carrières de Lévesque, de Marchand, de Pelletier ou de Ryan.

Certains passages de mon journal semblaient l'intriguer. Il avoua que le fait d'écouter ces extraits, dont j'ai fait lecture à haute voix, lui donnait des frissons. Comme tout le monde, il avait oublié quelques détails des événements d'il y avait 29 ans, mais il en a ajouté d'autres une fois que cette l'histoire de cette époque lui a été remise en mémoire.

Il avait oublié par exemple que dans la même période de 24 heures durant laquelle nous avions demandé l'application de la Loi sur les mesures de guerre, nous, députés du gouvernement Bourassa, avions également adopté la loi sur l'assurance-maladie et mis fin à la grève des médecins spécialistes, les renvoyant au travail. Trudeau a dit que l'instauration d'un régime d'assurance-maladie pour toutes les provinces était la première mesure législative qu'il avait fait adopter en tant que Premier ministre du Canada; c'était sa première promesse électorale de 1968 et celle qui lui avait fait gagner l'élection. Il a fait remarquer qu'en 1970 plusieurs provinces avaient déjà adopté des lois sur l'assurance-maladie et que le Québec avait été en retard à cet égard. Il se rappelait la chronologie exacte. Je lui ai lu mes propres commentaires sur l'assurance-maladie, tirés de mon journal. (Malheureusement, je ne l'ai pas questionné sur l'actuel démantèlement de l'assurance-maladie. C'est là une autre histoire.)

Trudeau a affirmé avec force (comme il l'avait déjà fait au téléphone deux semaines auparavant) que lors de la Crise d'octobre, c'était Bourassa qui avait fait appel à l'armée et qui le lendemain avait demandé l'imposition de la Loi sur les mesures de guerre. Il était évident que ces faits revêtaient d'une grande importance pour l'ancien Premier ministre canadien, lui qui se considérait toujours un libéral avec un "l" minuscule.

Trudeau a décrit comment René Lévesque avait parfois été confus dans ses idées, surtout quant au rôle du Québec dans un état fédéral par rapport à l'utilisation de l'armée et à la Loi sur les mesures de guerre. Il se rappelait bien aussi qu'en plein milieu de la Crise, Lévesque, Claude Ryan et quatorze autres "personnalités éminentes" avaient organisé une conférence de presse publique, et avaient fait circuler une pétition, recommandant que Cross et Laporte soient échangés pour les 23 terroristes emprisonnés, hommes qu'ils décrivaient comme étant des «prisonniers politiques». Trudeau était très content d'apprendre que suite à cet événement, Philippe de Grandpré (qui fut plus tard nommé à la Cour suprême) avait téléphoné au Devoir pour dire qu'il désapprouvait la pétition. Trudeau n'a pu deviner que Dick Holden était le seul avocat dont le nom figurait sur la liste des signatiaires de la pétition, publiée le lendemain au Devoir.

J'ai mentionné que durant la Crise, Lévesque avait enregistré l'une de ses conversations téléphoniques avec Bourassa à l'insu de ce dernier. J'ai demandé à Trudeau si d'après son expérience cela arrivait souvent, et il répondit que non. Toutefois, quand j'ai mentionné que l'ancien Premier ministre britannique Harold Macmillan avait été outragé d'apprendre que Nixon l'avait enregistré en secret, Trudeau a dit qu'il avait lui aussi été secrètement enregistré par Nixon et que sur l'une des bandes sonores en cause, récemment rendues publiques, Nixon l'avait traité de "son of a bitch" pour avoir retiré les troupes canadiennes du Vietnam.

J'ai lu le passage de mon journal où je cite Trudeau qui, en parlant de Ryan, avait paraphrasé Lord Acton en disant: "L'absence de pouvoir corrompt, l'absence absolue corrompt absolument". Mon invité n'a fait que sourire. Il semblait presque timide à propos de ses fameuses phrases-choc et réparties cinglantes du passé. Il a toutefois apprécié mon commentaire à l'effet qu'il ne tolérait pas aisément l'incompétence à la Chambre des communes. Il a aussi endossé mon opinion que bien des frictions fédérales/provinciales avaient été causées par des fonctionnaires et que le seul recours était de les renvoyer, comme il l'avait fait dans certains cas à Radio-Canada.

J'ai lu un autre extrait du journal exprimant mon impression que la cellule de la F.L.Q. qui détenait Cross aurait aimé céder et accepter nos conditions, et que ce groupe semblait plus raisonnable que la cellule qui détenait Laporte. J'ai demandé pourquoi je m'étais senti ainsi à l'époque et Trudeau a répondu que l'on tenait de tels sentiments de ça, de là.

J'ai rappelé comment Ryan et d'autres (par exemple, Camille Laurin, alors leader du PQ à l'Assemblée Nationale) avaient critiqué l'un de mes articles où je soutenais que le refus du gouvernement du Québec de remettre en liberté les terroristes constituait un précédent, ainsi que mon opinion que l'équilibre entre les pouvoirs des provinces et ceux du fédéral en vertu de la Constitution canadienne nous avait bien servi durant la Crise. Le Devoir avait publié cet article en français, durant la Crise, mais le Montreal Star avait refusé d'en publier la version anglaise. Trudeau voulait voir l'article. Il a ri de ce que j'avais écrit dans mon journal intime que la presse n'obtiendrait plus jamais d'un ministre des déclarations improvisées. J'ai ajouté qu'ils n'y sont jamais parvenus depuis.

Quand j'ai mentionné que John Stuart Mill avait écrit dans son livre "Utilitarianism" que les canadiens-français devraient être assimilés, Trudeau était plutôt surpris et il voulait voir la référence.

Nous avons aussi abordé la question de l'Accord de Victoria de 1971. Trudeau a soutenu que l'Accord, que nous avons rejeté au gouvernement québécois, était la meilleure offre constitutionnelle que le Québec aurait jamais pu recevoir. Durant tout le dîner, j'ai trouvé mon invité semblable à ce qu'il avait toujours été, jamais amer, mesquin ou bruyant, mais plutôt très juste, raisonnable, tranquille et calme. Notre conversation qui touchait à divers sujets n'était jamais forcée.

Nous avons de nouveau parlé de son fils décédé. Il était heureux d'entendre les commentaires élogieux faits à l'égard de Michel par certains de mes amis à Vancouver qui l'avaient connu. Il était d'accord pour dire que la presse avait agi très correctement et de manière sensible aux funérailles. Il m'a remercié encore pour ma lettre de condoléances, que j'avais composé avec beaucoup de soin après la mort de Michel.

Pendant que nous revenions du restaurant, Trudeau semblait ne pas vouloir donner l'impression d'être protégé par moi. En particulier, il ouvrait les portes, en me laissant passer en premier. Malgré une allure un peu fragile, il avait gardé une grande énergie dans sa démarche, bien qu'il ne faisait plus les enjambées de jadis. Il m'a dit qu'il marchait entre sa maison et le bureau, à l'aller comme au retour, en précisant qu'il montait toutes les 102 marches de l'escalier public de l'Avenue du Musée, et cela sans faire une pause. D'ailleurs, au restaurant, il avait lu le menu sans lunettes.

Lorsque vint le temps de nous dire au revoir, il m'a remercié pour le long dîner et la discussion, puis se fit un devoir de traverser le boulevard René-Lévesque seul, presque au trot.

Le lendemain matin dans la Gazette, on regardait la photo de Trudeau qui avait assisté la soirée précédente au Festival du Film. Il y avait l'air aminci, mais autrement il conservait son allure d'autrefois. Le reportage disait que le Festival avait été sa première sortie en public depuis la mort de Michel. Peut-être notre dîner l'a-t-il encouragé?

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William Tetley est un professeur de droit de l'Université McGill et était Ministre des Institutions financières au conseil des ministres de Robert Bourassa de 1970 à 1976.

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