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La mémoire sélective de Parizeau à propos de la crise d'octobre

Le premier tome de la biographie de Jacques Parizeau, Le croisé, rédigée par Pierre Duchesne, contient quelques passages très révélateurs, et illustre bien l'impressionnante éducation formelle de M. Parizeau ainsi que sa toute aussi impressionnante éducation politique obtenue en tant que conseiller auprès de Jean Lesage et de Daniel Johnson.

Toutefois, le bref chapitre sur la crise d'octobre 1970 est fait en grande partie de révisionisme et ne raconte pas toute l'histoire.

Parizeau est très franc quand il dévoile le détail des dissensions qui existaient entre lui-même, en tant que président du conseil exécutif du Parti Québécois, et le chef du parti, René Lévesque. Par exemple, immédiatement avant la crise, Parizeau a conseillé, avec raison, que le PQ supporte l'adoption au Québec de l'assurance-maladie, qui avait déjà été implantée dans presque toutes les autres provinces, plutôt que d'appuyer la grève des médecins spécialistes, une option plus facile politiquement et la solution préconisée par Lévesque.

Parizeau prétend aussi, par contre, que, durant la crise, il n'a pas approuvé le leadership politique de Lévesque. En particulier, Parizeau passe rapidement sur son rôle dans la fameuse conférence de presse et la pétition des seize «personnalités éminentes» pendant la semaine où James Cross et Pierre Laporte étaient tenus en otage. Il ne mentionne pas que, plutôt que de supporter le gouvernement, comme il l'avait fait pour l'assurance-maladie, lui et les autres signataires de la pétition proposaient la remise en liberté des vingt-trois membres du FLQ trouvés coupables de terrorisme, de pose de bombes et de meurtre, les considérant comme des «prisonniers politiques», dont ils ne condamnaient pas les crimes. Ils ajoutèrent que seul Québec devrait être impliqué dans la crise, comme si Ottawa et le reste du Canada n'avaient aucun intérêt légitime dans la menace de la séparation du Québec au moyen du terrorisme.

Bien qu'il soit un des signataires originaux de la pétition, Parizeau affirme maintenant qu'il n'était qu'un «standardiste» entre Lévesque, le directeur du Devoir Claude Ryan, le leader parlementaire du PQ, Camille Laurin, les sept plus importants leaders syndicaux, les quatre professeurs de sciences sociales et un dirigeant du mouvement coopératif. En d'autres mots, le document n'était pas de sa composition.

La crise d'octobre était un moment sombre pour le PQ, parce que les actions de ses chefs ont fait perdre au parti le support de plusieurs de ses membres et de la majorité du public. La plus grande part du chapitre consacré à la crise constitue une explication par Parizeau des efforts du parti pour minimiser les effets nuisibles de la situation, démarches qu'il décrit bien et dans lesquelles, apparemment, Lévesque n'a pas joué un grand rôle.

La stratégie du Parti Québécois consistait à détourner l'attention du public du FLQ, des enlèvements, du meurtre et des actions opportunistes du parti lui-même, afin de prétendre plutôt que l'imposition de la Loi sur les mesures de guerre était injustifiée.

Mais, même là, Parizeau n'est pas complètement transparent et omet de mentionner que, si 497 personnes furent arrêtées en vertu de cette loi, son imposition ne provoqua pas la perte de tous les droits civils. En fait, la plupart des détenus furent vite libérés, ayant tous le droit à une indemnisation pouvant aller jusqu'à 30 000 dollars versée par l'ombudsman, que plusieurs ont en fait obtenue. La Loi sur les mesures de guerre n'a pas non plus enlevé le droit de tenir des réunions publiques, d'afficher, de parler, de diffuser, d'écrire ou de publier contre le gouvernement ou même contre la Loi elle-même. Seul le soutien au FLQ fut interdit. En fait, Pothier Ferland, avocat du PQ, émit à l'époque une opinion légale à cet effet.

L'omission la plus importante dans le texte de Duchesne est peut-être la discussion du prétendu gouvernement parallèle, provisoire ou de coalition. Parizeau a toujours soutenu qu'une telle proposition n'avait jamais été considérée, ou que si elle l'a été, il n'y avait nullement participé. Mais Carole de Vault, l'organisatrice du parti de Parizeau et sa maîtresse, a déclaré dans son livre, Toute ma vérité, en page 114, que Parizeau, qui faisait des appels téléphoniques de son appartement, lui avait dit qu'il y avait des personnes prêtes à former un gouvernement parallèle ou provisoire. En conséquence, lui dit-il, «ton appartement sera historique, car tu pourras dire que c'est d'ici qu'est parti le gouvernement provisoire».

Le jour suivant, les seize «personnalités éminentes» présentèrent leur fameuse pétition.

Si la biographie révèle une divergence entre Parizeau et Lévesque, c'est Lévesque qui a eu le dernier mot. Dans Attendez que je me rappelle…, publié en 1986, tout en se dégageant de toute implication personnelle dans la conspiration, il écrit, en page 327: «(…)des citoyens honorablement connus, dont Claude Ryan, s'étaient pourtant mis en quête d'une solution, allant jusqu'à évoquer, paraît-il, la perspective d'un gouvernement d'union nationale (italiques dans l'original), afin de redresser les échines qui risquaient visiblement de plier du côté québécois».

Une de ces personnes était fort probablement Jacques Parizeau.

William Tetley
Professeur de droit, Université McGill
Ancien ministre dans le cabinet de Robert Bourassa 1970-1976