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La nouvelle résidence officielle de Bernard Landry. Bourassa et Landry: deux hommes, deux styles de vie.

(Article soumis à La Presse et au Devoir, mais non publié)

L'un des principaux reproches qu'on avait l'habitude d'adresser à Robert Bourassa, au sein du Parti Québécois, était son milieu aisé et sa présumée méconnaissance de la misère du peuple; ce peuple  que le Parti Québécois était censé représenter. Or, Bernard Landry vient d'établir sa nouvelle résidence officielle au sommet du plus grand édifice entre les murs de Québec. Et l'on se souviendra que Jacques Parizeau s'était également doté d'une grande résidence fastueuse alors qu'il était Premier ministre. René Lévesque et Lucien Bouchard s'étaient montrés quant à eux plus frugaux en se contentant de la chambre à coucher située derrière le bureau du Premier ministre, dans l'édifice en ciment de la Grande Allée, communément appelé le bunker.

Qu'en est-il de Bourassa? Il avait été élu député en 1966 et avait passé quatre années dans une chambre à huit dollars par nuit dans l'ancien Hôtel Victoria du Vieux Québec. En 1970, alors qu'il venait de remplacer Jean Lesage, en tant que chef de l'Opposition, il y séjournait toujours. Claude Wagner était arrivé deuxième à la course à la direction du Parti Libéral, et Bourassa l'avait rencontré en privé afin d'obtenir sa coopération. Wagner avait choisi l'hôtel de Bourassa, mais quelle ne fut pas sa surprise, lors de leur rencontre, d'avoir à choisir entre s'asseoir sur le lit ou sur l'unique chaise de la chambre. Wagner, qui s'estimait populiste, s'étonnait que le Premier ministre se contente de si peu. Mais Bourassa ne se souciait guère du confort personnel. Ce qu'il aimait véritablement, c'était de parler aux gens de toutes les strates de la société, au nombre desquels, les clients de l'hôtel où il habitait. Quand Bourassa a été élu Premier ministre en 1970, il a continué d'habiter à cet endroit, jusqu'à ce qu'il doive, pour des raisons de sécurité, déménager au bunker.

Bourassa, qui était d'origine modeste, avait connu la richesse au contact de la famille de son épouse, mais lui et sa femme vivaient sans ostentation. Il n'a jamais su conduire une auto, puisqu'il considérait que le taxi ou un chauffeur désigné étaient plus efficaces. En fait, toute sa vie publique reposait sur l'efficacité. Tandis qu'il se faisait couper les cheveux, au Ritz, à Montréal, son coiffeur lui avait fait remarquer que ses cheveux lui avaient paru en désordre la veille à la télé. Sur-le-champ, Bourassa avait embauché l'assistant du barbier comme coiffeur attitré, lequel devait être aussi son garde-du-corps et documentaliste. C'est bien connu, Trudeau avait une fois appelé Bourassa "mangeur de hot dogs", et à vrai dire, il pouvait en manger fébrilement quatre ou cinq à l'heure du midi, comme un écolier, ce qui ne l'empêchait pas de prendre, en soirée, de fins repas avec collègues et amis dans un des meilleurs restaurants de Québec. Il était un hôte généreux, et à chaque année, lui et son épouse accueillaient tout le caucus libéral pour une soirée dansante dans un hôtel en région.

Bourassa était plutôt du type cérébral et ne cherchait pas à se donner une image publique, ce qui, me semble-t-il, était dommage, car en tête-à-tête, il était charmant et on sentait qu'il respectait vraiment les autres.

Doit-on attacher autant d'importance à la résidence du Premier ministre du Québec? Sans doute pas, mais il s'agit tout de même d'un élément qui en dit long quant aux priorités d'un  individu.  Landry perçoit sa nouvelle résidence comme une marque de prestige pour le Québec; il en parle souvent, et pas toujours avec sagesse. Bourassa, quant à lui, faisait peu de cas des symboles et était plus prudent dans ses déclarations, même si, dès sa première année en tant que Premier ministre, notamment, il avait promis (à la consternation de ses conseillers) la création de 100 000 emplois. Il y est tout de même presque parvenu avec le projet hydroélectrique de la Baie James.

La résidence officielle de Landry, ainsi que ses déclarations parfois incendiaires, sont motivées par son but politique principal, soit de séparer le Québec du Canada à un moment futur indéterminé, tout en manifestant dès maintenant l'apanage symbolique et la grandeur de cette indépendance.

William Tetley a été ministre dans le cabinet de Robert Bourassa de 1970 à 1976 et enseigne présentement le droit à l'université McGill.