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Octobre 1970 et le gouvernement provisoire - Parizeau

(Article publié au Devoir du mardi 26 juin 2001 à la page A6)

Pierre Duchesne, auteur de la biographie non-autorisée de Jacques Parizeau, a répondu dans Le Devoir du 5 juin à mon article publié dans La Gazette le 26 mai. Comme la version française de cet article n'a pas été publiée, j'en reprends ici la teneur.

La biographie peint un portrait très juste de Parizeau, en particulier en ce qui concerne sa remarquable éducation formelle ainsi que politique (en tant que conseiller auprès de Messieurs Jean Lesage et Daniel Johnson). Toutefois, j'ai remarqué que la biographie ne traite pas complètement des actions de Parizeau durant la crise d'octobre, et en particulier de sa participation au groupe des seize «personnalités éminentes», dont il faisait partie avec Claude Ryan, René Lévesque et d'autres.

En particulier, M. Duchesne n'indique pas dans son livre que les Seize refusaient de condamner les 23 membre du FLQ emprisonnés pour vols à main armée, meurtres et pose de bombes, les appelant plutôt «prisonniers politiques», et qu'ils préféraient condamner Ottawa et l'Ontario pour leur interférence, comme si les gouvernements du fédéral et de l'Ontario n'avaient pas d'intérêt face à la menace d'une séparation du Québec effectuée par des moyens terroristes.

Les Seize, par leur pétition, recommandaient l'échange des 23 felquistes contre Messieurs Cross et Laporte. D'après M. Duchesne, Parizeau n'a pas composé la pétition et ne fut qu'un «standardiste» entre ses signataires.

M. Duchesne ne mentionne pas non plus que les Seize, plutôt que d'envoyer leur pétition au gouvernement, tirent une conférence de presse le 14 octobre au Holiday Inn de la rue Sherbrooke et y recueillirent des signatures. Parmi les 150 signatures signalées dans le Devoir du lendemain, une seule est celle d'un avocat -Richard B. Holden.

Mais surtout, M. Duchesne passe sous silence les consultations qui eurent lieu concernant la possible mise sur pied du soi-disant «gouvernement provisoire». Selon lui, les preuves avancées dans mon article quant à la tenue de ces discussions, et provenant de la bouche de M. Lévesque lui-même et de Carole de Vault, sont inconclusives. M. Duchesne cite, toutefois, l'autobiographie de M. Lévesque, Attendez que je me rappelle…, où ce dernier déclare sans équivoque que «(…)des citoyens honorablement connus, dont Claude Ryan, s'étaient pourtant mis en quête d'une solution, allant jusqu'à évoquer, paraît-il, la perspective d'un gouvernement d'union nationale (italiques dans l'original), afin de redresser les échines qui risquaient visiblement de plier du côté québécois», pour ensuite nier que ces rencontres représentaient «un pouvoir parallèle… qui menace les représentants élus du peuple». Il faut préciser que M. Lévesque ne nie pas dans son autobiographie l'existence de ces rencontres, se contentant plutôt d'en minimiser l'impact politique.

La tenue de ces rencontres est pourtant confirmée par Jean Drapeau et surtout par Claude Ryan, qui déclara dans un éditorial du 30 octobre 1970 que le 11 octobre il avait convoqué son personnel sénior dans son bureau, où la discussion portait sur la possibilité que Bourassa adopte la ligne dure ou non, ou qu'il soit dans l'impossibilité d'agir, ce qui exigerait la création d'un «gouvernement provisoire, formé des éléments les plus valables des divers partis provinciaux, renforcé de quelques personnalités politiques de divers milieux». Une des personnes présentes à cette rencontre m'a dit que le terme «gouvernement de salut public» avait aussi été utilisé. (Ce terme réfère au gouvernement constitué en 1962 par le général Salan, et qui échoua dans sa tentative de remplacer le gouvernement de Charles Gaulle).

Ryan dit aussi que, puisqu'il avait été convenu qu'il consulterait certaines personnes en privé et confidentiellement, il téléphona et fit une visite le 11 octobre à Lucien Saulnier (directeur du comité exécutif de la ville de Montréal), afin d'avoir avec lui une discussion «purement privée, consultative et confidentielle». (Saulnier aurait apparemment refusé l'offre de Ryan).

Quant au témoignage de Carole de Vault, la maîtresse de M. Parizeau d'après M. Duchesne, il va de soi que, comme tout témoignage, il doit être reçu avec circonspection. Toutefois, en évaluant son poids, il faut tenir compte de toutes les circonstances. Tel que spécifié dans le livre de M. Duchesne, Mme de Vault, une militante péquiste engagée, a mis Mme Parizeau au courant de ses relations avec le FLQ, et c'est sur le conseil de cette dernière que de Vault est allée rencontrer la police, avec l'approbation subséquente de M. Parizeau lui-même, pour ensuite devenir délatrice. Il n'y a aucune indication qu'elle ait commis des actes criminels pour le FLQ avant cette période. Elle ne présente donc pas l'image typique du délateur, criminel endurci qui trahit son milieu pour en retirer un quelconque avantage. De surcroît, il est difficile de concevoir comment ses liens passés avec la police ou le FLQ auraient pu pousser Mme de Vault à rendre un tel témoignage contre M. Parizeau. Le passé tumultueux de cette informatrice n'a donc qu'une valeur probante minime en évaluant la véracité de ses affirmations. De plus, il faut noter que dans son livre Toute ma vérité, elle ne critique ni M. Parizeau ni le PQ, auxquels elle semble toujours plutôt attachée. En fait, elle continua à fréquenter Monsieur Parizeau jusqu'en décembre 1970. Ces derniers faits mettent donc sous un éclairage des plus intéressants l'affirmation de Mme de Vault selon laquelle M. Parizeau, qui faisait des appels téléphoniques de son appartement à elle, lui aurait dit: «ton appartement sera historique, car tu pourras dire que c'est d'ici qu'est parti le gouvernement provisoire». M. Parizeau qualifie les mois de sa relation avec Mme de Vault comme «l'époque la plus périlleuse de ma vie».

Pour ma part, je ne crois pas qu'il y ait eu un complot pour former un gouvernement parallèle, mais la possibilité d'en organiser un faisait certainement l'objet de pourparlers.

La biographie de M. Parizeau par M. Duchesne demeure un excellent livre, que tous devraient lire pour mieux connaître ce personnage important de notre histoire. Il est simplement regrettable qu'un regard plus poussé n'ait pas été porté sur la période de la crise d'octobre, qui était un moment sombre pour le PQ, dont les actions de ses chefs ont fait perdre au parti le support de plusieurs de ses membres et de la majorité du public. La question est de savoir jusqu'où allaient lesdites actions.

Le professeur William Tetley, c.r.
Faculté de droit, Université McGill
Ancien ministre du Gouvernement du Québec (1970-1976)